‹ Le général Hoche à QuiberonChapitre 7 sur 38 · PENDANT LES NÉGOCIATIONS · texte numérisé non relu

PENDANT LES NÉGOCIATIONS

Dès qu'il apprit qu'on accordait, à chacun des anciens commandants en chef des armées insurrectionnelles, la faculté de former une garde territoriale de 2,000 hommes, Hoche écrivit au représentant Bollet (23 février 1195) :

« Ne craignez-vous pas que ce ne soit un noyau d'armée, auquel viendront se réunir les brigands, lorsque l'idée de reprendre les armes leur passera par la tète?... Je crains tout pour le mois prochain, »

Le 20 mars, il présentait au Comité de salut public cet exposé de la situation et de ses vues : « Affamer les villes pour les faire soulever, intercepter toute communication , assassiner les patriotes et les fonctionnaires publics^ tirer d'Angleteire de faux assignats, de Vor, acheter nos

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soldais, nos matelots et le secret de nos opérations; s'emparer des arsenaux^ organiser une armée considérable, faire chouanner sur toute la surface de la République, commander partout la terreur : voilà le résumé de leurs projets atroces. Quel abîme affreux ! . . . Tous leurs chefs sont des nobles, des pages de Capet, des officiers de marine et de terre. Us ont, disent-ils, 100,000 hommes à leur disposition... La vérité est qu'ils sont environ 35,000, depuis Brest jusqu'à Avranches, Alençon et Saumur, et que ce pays est en contre-révolution...

<c Voici ce qu'il faut faire : Hâter le moment de la pacification avec les chefs des Chouans, les traiter avec douceur et fermeté, leur inspirer la confiance qu'ils ne paraissent pas avoir, agir avec eux de bonne foi. Quant aux avantages qui leur seront accordés : mettre en liberté les prêtres réfractaires, leur laisser dire messes et complies, les acheter, s'en semr contre les chefs départi, diviser ces derniers en achetant les uns et flattant V amcur-propre des autres; confier à ceux-ci la partie de la police de Vintérieur du pays, qu'ils pourraient faire avec les gardes nationales que Von veut créer et en les faisant smweiller par des républicains de bonne trempe-; placer ceux-là dans des corps aux frontières; répandre habilement de V argent parmi la classe indigente; faire circuler des écrits sagement rédigés, cal-

mants, religieux et patriotiques ; entretenir dans le pays un corps de 25,000 hommes campés sur différeiits points ; environner nos côtes de Brest et de No7*mandie de chaloupes canonnières, qui changeront de poste tous les dix jours; conserver l- infanterie sur nos côtes pour s'opposer aux petits débarquements; faire rentrer les munitions des arsenaux des villes et les porter dans ceux des places fortes; tirer peu du pays, parce qu'il n'y a presque rien; s'emparer de Jersey, Guernesey, etc.; établir une Chouannerie en Angleterre; réorganiser d'une manière confoj*me aux principes de justice les administrations; et, enfin, imposer publiquement silence aux malveillants qui détruisent la réputation et attaquent la confiance que le peuple doit avoir en des hommes républicains qui Journellement se dévouent à la mort pour servir la patrie. »

Dans la première visite que les représentants du peuple présents à Rennes rendirent, le 30 mars, aux royalistes du château de la Prévalaye, que Cormatin appelait « son quartier général », ils avaient pour escorte le commandant en chef des armées des côtes de Brest et de Cherbourg, son état-major, 25 cavaliers et 100 grenadiers. Ceux-ci, mal vêtus et mal nourris, firent grise mine au spectacle de la luxueuse tenue des « brigands ». Leurs officiers, « tous réduits à la détresse par la dépréciation des assignats », s'irritèrent « de

n'avoir été appelés là que pour être témoins de la situation brillante de leurs adversaires ». Quant à Hoche, qui conservait son impassibilité, il fut Tobjet des plus gracieuses politesses et des avances les plus perfides. Diplomate au suprême degré, non seulement il écouta les royalistes, mais il sut leur faire dire ce qu'ils auraient dû taire. Il en ravit plusieurs par « l'élévation de son âme, son grand amour de la gloire, sa pénétration et sa fierté » , et aussi son « jugement impartial sur les Puissances », dont il démontra « la duplicité à l'égard de leurs alliés de l'intérieur de la France ». Il les laissa s'engager sur la question de la restauration du trône, avec ou sans changement de dynastie, et les poussa si loin, que l'un d'eux, Louis de Frotté, osa lui offrir de jouer le rôle de Monck, le restaurateur de la monarchie en Angleterre !

Aussitôt revenu à son quartier général, le 1^' avril, il rapportait au Comité de salut public :

« J'ai eu lieu de me convaincre de la mauvaise foi des Chouans, et fai travaillé toute la nuit en conséquence. Je dois dire que nous sommes peu adroits. Ces messieurs veulent sauver Stofflet et gagner du temps. Je pense que Ton doit écraser les deux partis; Stofflet est un scélérat et les Chouans sont des monstres,.,

« Les Chouans demandent un délai de huit jours pour envoyer une députation à Stofflet. S'il leur est accordé, nous sommes perdus... Les subsis-

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tances nous manquent totalement et les campagnes s'insurgent lorsqu'on fait des réquisitions... On veut nous affamer entièrement et déclarer ensuite que, pour avoir la paix, il faut un roi. J'ai déclaré hier à vos collègues que mon opinion est qu'on fasse la guerre, si les Chouans ne veulent pas se rendre demain même.., »

Il a vu, sur la>oute de la Prévalaye, la haute société de Rennes se porter en foule vers les Chouans et abandonner les couleurs nationales, avant d'arborer les autres. Indigné, il envoie ce billet aux représentants du peuple :

« Je rougis d'avoir à vous dire qu'une infinité de personnes se rendent à la Prévalaye pour y faire leur cour aux Chouans, et que quelques-unes sont assez déboutées pour ôter leur cocarde nationale... Réfléchissez^ citoyens, n'est-il pas temps d*en finir? »

Les représentants n'écoutent que Cormatin. Sur sa demande, ils exigent le changement du commandant de la place de Rennes, qui déplaît aux royalistes, parce qu'il a fait abattre un drapeau blanc, planté au Ghamp-de-Mars, la veille de leur arrivée à la Prévalaye. Hoche envoie Roivin à Belle-Isle, mais fait venir de Nantes Lemoine, aussi patriote et encore plusroide. Lui-même, le 3 avril, il 4 consigne la garnison de Rennes jusqu'à nouvel ordre ». Le 6, il « ordonne aux républicains de l'armée d'arrêter tout homme assez scélérat pour

tenter de corrompre les braves soldats qui la composent », — comme le font presque publiquement tous les jours, pendant les conférences, les agents de Cormatin. — « Dans le cas de fuite ou de résistance, les hommes les plus à portée feront feu. La troupe destinée à la garde des côtes agirait de même envers ceux qui chercheraient à s'embarquer ou à débarquer illicitement. »

Le rapport de Tétat-major général de la deuxième décade de germinal an III, constate, le 9 avril :

« ... Les rebelles continuent leurs brigandages sur les divers points de l'arrondissement de Tarmée...

* La réunion d'un grand nombre de chefs des rebelles auprès de Rennes, envoyés pour accepter le pardon, qui leur est offert par la République, aurait dû, ce semble, faire cesser, précisément dans la division dont cette commune est le cheflieu, toute espèce d'hostilités. Mais l'influence de ce rapprochement sur la conduite des subordonnés ne s'est pas fait sentir là plus qu'ailleurs d'une manière très favorable. Il semble que ces chefs traitent pour eux personnellement et qu'Us sont entièrement étrangers au parti qui ne cesse de combattre. De là, la violation journalière de l'armistice et la continuation d'une guerre également ruineuse et fatigante pour tous. De là, les séductions de toute espèce, employées à la faveur de ce même armistice, pour débaucher les républi-

cains et engager au parti royaliste de nouveaux prosélytes, faciles à entraîner par la perspective d'une abondance, dont nous sommes loin de fait, et par Tappât du numéraire que la baisse énorme des assignats rend journellement plus précieux. Toutes les précautions prises jusqu'à ce jour pour arrêter ce nouveau genre de brigandage n'ont pas eu tout le succès qu'on devait en espérer. Des sol^s républicains ont eu la lâcheté d'abandonner leur drapeau pour suivre celui des rebelles^ et beaucoup d'habitants, qui jusqu'alors avaient semblé dévouée à la République, n'ont point eu honte de se montrer ouvertement ses ennemis.

« Sur la route de la Guerche, un convoi a été attaqué le 18 (7 avril). Trois voitures seulement ont pu être sauvées ; le reste est devenu la proie des brigands. Dans le district de Montfort, les assassinats sont, à la vérité, moins fréquents, mais les patriotes sont journellement persécutés ; plusieurs ont été tondus, d'autres ont eu les oreilles coupées, avec menace d'être décapités après la trêve. »

Le « Rapport sur la situation politique et militaire des armées des côtes de Brest et de Cherbourg, réunies sous le commandement du général Hoche », il avril, expose :

« Le total des troupes est de 68,695 hommes; il y a un grand nombre de recrues sans instruction ; environ 12,000 sont aux hôpitaux.

« L*armée, obligée d'être partout, se trouve subdivisée en une infinité de fractions, sur un territoire d'une immense étendue : 4,000 lieues carrées environ, avec un développement de côtes de près de 350 lieues... Il ne se passe pas de jour qu'il n'y ait plusieurs militaires tués... Les désertions, faciles et fréquentes, sont occasionnées par les besoins... Les subsistances manquent, les magasins d'effets d'habillement sont dans un état de dénuement absolu. . .

« L'absence de 20,000 hommes, passés à l'armée de l'Ouest, a déterminé la consistance de la Chouannerie; le mal est fait, il est irréparable... Dans tout le pays, l'ignorance et le fanatisme régnent comme dans les siècles du régime féodal... Le peuple tient moins, ce semble, à l'idée du royalisme qu'à ses préjugés religieux. L'essentiel est de le contenter sur ce dernier article. Les prêtres et les nobles ont excité de concert à l'insurrection. Les nobles n'ont eu d'empire sur les esprits d'un peuple superstitieux qu'en affectant des sentiments de piété et de religion ; les prêtres jouissent sur les esprits d'un pouvoir plus absolu que les autres... Il dépend d'eux, en quelque sorte, de faire la paix ou la guerre...

« Si les mesures d'humanité et de justice étaient épuisées sans aucun fruit, il ne resterait plus, on le déclare avec douleur, qu'à tourner contre les rebelles des forces majeures et verser des torrents de

sang. Cette supposition, qui répugne à la nature, fait frémir, et le ciel nous préservera, sans doute, de la voir jamais se réaliser...

« Impossible de préciser le nombre des Chouans ; il doit être considérable, puisqu'ils tiennent les forces républicaines en échec.

« Leur manière de faire la guerre, appropriée aux localités, estde s*éparpiller par petites troupes, de s'embusquer derrière les haies, de marcher dans les chemins couverts, d'attaquer avec trahison, et de ne combattre qu'avec la certitude d'échapper à la poursuite de leurs adversaires, si ceux-ci avaient l'avantage.

« Le plan des chefs est d'affamer les villes et les troupes, de désorganiser les autorités constituées, d'être maîtres du plat pays. Leurs moyens d'exécution sont le pillage, le meurtre, Tincendie. Ils assassinent pour comprimer le parti des patriotes par la terreur. Pour augmenter leurs complices, ils caressent les préjugés religieux, se disent les protecteurs des campagnes contre les entreprises des républicains, les soldats de la religion, et affectent de s'opposer à ce qu'on enlève des denrées de chez les habitants.

« Le noyau des rassemblements a, dès l'origine, été formé de contrebandiers, de brigands de profession, de déserteurs. Ces rassemblements grossis par l'intrigue des prêtres et des nobles, désespérés de la Révolution, ont pris de la consistance, lors de

la déroute des brigands qui avaient passé la Loire, et plus encore par Teffet des atrocités commises sous le régime de la Terreur.

« Depuis que les maximes de justice, d'humanité et de tolérance ne sont point de vains mots, et que le gouvernement les met en pratique, on s'aperçoit que les feux de la guerre civile se ralentissent, que Texaspération des esprits s^apaise et que les symptômes des convulsions, auxquelles ces départements sont en proie, prennent un caractère moins effrayant.

« La plupart des chefs qui demandent à traiter se présentent sous les dehors de la bonne foi; mais qui sait, disent certaines personnes, s'ils ne cherchent pas à amuser et gagner du temys?,.. Le désarmement des Chouans n'est point opéré; jusque-là, il n'y a pas précisément de garantie pour la pacification...

« Rétablissez la paix dans Tintérieur, elle deviendra bientôt générale dans toute TEurope, et les rois, déjà humiliés de leurs défaites, se prosterneront à vos pieds. >

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