UNE APPARITION DES ANGLAIS
Quelques jours auparavant, le 2 avril, le Comité de Salut public avait transm's aux généraux en chef des armées des côtes de Brest, de Cherbourg et de rOuest « un avis de Londres, d'après lequel les Anglais se disposaient à secourir par des troupes la Vendée et les Chouans. » Il avait « invité les représentants à user, pour déjouer les projets de Tennemi, de tous les moyens prompts », qu'ils jugeraient nécessaires, le gouvernement central « ne pouvant indiquer que des moyens lents ».
Les représentants n'avaient pas eu de peine à déterminer Hoche à aller, vers la mer, s'occuper des Anglais, tandis qu'eux ils continuaient à conférer avec les royalistes. D'autant mieux que le général, par sa curiosité, sa clairvoyance et son sang-froid hautain, avait produit une mauvaise impression
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sur les négociateurs d'une soumission simulée. Ils avaient compris que cet homme-là ne serait pas leur dupe, et, comme disait Tun d'eux, « leur ferait du mal ». Cormatin exigea qu3 les négociations fussent suivies en dehors de lui, si Ton voulait qu'elles aboutissent.
La grande descente anglaise en préparation n'était pas à craindre encore ; mais les efforts de Puisaye redoublaient pour se mettre en communication, de Londres, avec sa prétendue armée catholique royale de Bretagne, et lui faire parvenir des émigrés, des prêtres, des faux assignats, de l'or et des munitions. La surveillance des côtes s'étant relâchée depuis les négociations pacificatrices, de nouveaux débarquements furent tentés. Quelques-uns réussirent. Il y fut coupé court par la tournée du général en chef, qui visita tous les points importants autour deDinan et de Saint-Malo, et ordonna, dès lors, « la formation d'un corps composé de tous les grenadiers de l'armée pour opposer aux Anglais, en cas de tentatives. »
En leur « second rapport sur les conférences de la Mabilais », les représentants Guermeur, Grenot, Ghaillon, Lanjuinais, Jary, Defermon et Bollet écrivaient, le 10 avril :
« Dans la nuit du 5 au 6, nous fûmes prévenus par un courrier extraordinaire qu'il paraissait sur nos côtes trois frégates et deux corvettes anglaises. Les chefs des Chouans, instruits de leur côté de
cette apparition, nous exposèrent que ces navires ennemis devaient débarquer cent émigrés et nous manifestèrent le désir de les engager à s'éloigner, de crainte que leur présence ne rompît les mesures .de pacification. Nous crûmes devoir accéder à leur proposition.
« Nous fîmes partir un officier de l'état-major, accompagné d'un chef de Chouans, pour porter à bord d'un parlementaire une lettre, qu'ils écrivirent sous cachet volant, et dont la communication nous fut donnée.
« Les frégates, chassées par quatre des nôtres, avaient disparu avant que cette mesure ait pu s exécuter. »
Si Hoche, en personne, le général Rey, commandant la division de Dinan, et le contre-amiral Cornic, croisant en avant de Saint-Malo, n'avaient pas forcé l'escadre anglaise à se retirer avant l'arrivée du délégué de la Prevalayc, qui n'était autre que Louis de Frotté, le commandant de cette escadre n'eût-il pas reçu les instructions certaines, qui manquaient au gouvernement britannique, sur la situation et les dispositions de ses alliés, les royalistes de France?
On peut croire que, si ce personnage avait atteint la côte à temps, le général en chef n'eût tenu aucun compte du laisser-passer des représentants. Hoche ne dit mot, dans sa correspondance, de cette folie des négociateurs de la Mabilais, qui l'exaspère. Rentré
à Rennes, le 20 avril, le jour même de la signature dfe la pacification, il adressa à la Commission de l'organisation et des mouvements de l'armée de terre, un compte rendu simplement nrilitaire, portant la devise : « Patrie — Vérité : »
« Le H, une flotte ennemie, composée de 8 frégates, 2 lougres, un brick d'environ 12 canons et 1 autres voiles, qu'on croit être des canonnières, s'est présentée sur nos côtes, à la hauteur du cap Fréhel, qu'elle a doublé pour aller à la pointe d'Erquy, après avoir donné la chasse à plusieurs corvette républicaines qui étaient en croisière. Étant arrivée à l'endroit où elle pensait trouver les ennemis de l'intérieur, elle fit une canonnade très vive, à laquelle on ne répondit pas, vu l'éloignement.
« Les troupes garnissant la côte empêchèrent d'approcher un rassemblement de 400 hommes, qui s'étaient portés au bruit du canon pour faciliter le débarquement. La flottille, n'ayant rien vu paraître, changea de position et fut se placer dans la baie de Tréveneuc, où les frégates recommencèrent leur feu et le dirigèrent sur nos batteries, qui ripostèrent. Le général Valletaux, qui observait le mouvement, s'y porta à la tête d'un corps d'infanterie. Les ennemis, s'étant aperçus du mouvement de nos troupes et n'osant mettre pied à terre, mirent enfin à la voile, le 21 (16 avril) au matin^ et disparurent...
« II est présumable que cette division se porte soit à Belle-Isle, soit sur les côtes du Morbihan, où elle trouvera pareille réception...
« Au bruit du canon, plusieurs habitants des bords de la mer se sont portés aux batteries, pour les défendre conjointement avec les troupes de la République; ce qui atUîste que l'esprit public des campagnes n'est pas ce que disent les malveillants.
« Les rapports parvenus de Jersey annoncent que Ton y prépare un débarquement considérable. Déjà 11,000 hommes d'infanterie y sont arrivés sur 14 vaisseaux de ligne; il est question de 40,000 hommes. En attendant, tous les grenadiers de l'armée ont été réunis en deux camps : le premier, à Paramé, près Port-Malo, pour protéger la baie de Cancale; le second, à Lamballe, se portera, au besoin, à Saint-Brieuc et à Saint-Cast. »
Le débarquement anglais, ainsi prévenu, eût, sans doute, produit une très vive reprise dos hostilités, en procurant aux Chouans les abondants secours d'armes, de munitions, d'argent et d'hommes, promis par Puisaye depuis plusieurs mois. Son insuccès hâta la « soumission à la République », subie uniquement pour attendre l'heure de l'intervention de l'Étranger et préparer un soulèvement d'ensemble de la Vendée et des provinces de la rive droite de la Loire, mises enfin, par la paix provisoire, en communication sans elle impossible.
Puisaye lui-même, qui d'abord réprouva les excès
de zèle pacificateur de son présomptueux major général Cormatin, a constaté depuis, de vive voix, au château de Bourmont, et, par écrit, dans ses Mé^ moires :
« Loin de nuire matériellement aux forces et à l'ensemble des royalistes, Tacte de pacification ne servit qu'à leur fournir de nouveaux moyens d'ajouter aux unes et de consolider l'autre, en leur donnant la facilité d'agir publiquement et en levant les entraves qui avaient gêné jusqu'alors la liberté des communications, »