L'INDIGNATION DE HOCHE
Hoche avait éprouvé un vif dégoût en voyant les représentants de la République « festoyer » avec ces chefs de rebelles, dont ils n'avaient qu'à « recevoir la soumission ». L'un d'eux, celui qui menait tout, ayant conduit la première négociation avec les Vendéens, Ruelle, lui inspirait un complet mépris.
« douleur! s'écriait-il, en quelles mains sont confiés les intérêts de la République!... Quel gouvernement! Le sang, à la vérité, a cessé de couler ; c'est la différence entre ce régime et celui de Robespierre ; mais ce dernier, au moins, était uniforme ; on savait à qui entendre... Indigne Ruelle, reçois le témoignage de mon indignation ! Après avoir rampé devant Charette, tu fais la cour à Corinatin... Tu espères en vain ; tu ne rencontreras d'autre prix de ta bassesse que la honte qui t'est due ! »
Son irritation fut portée au comble quand, après s'être convaincu de Tineptie des négociateurs de la Mabilais, il se vit dénoncé, par les représentants en mission dans la Sarthe, la Mayenne et l'Orne, comme responsable d'une recrudescence delà Chouannerie, coïncidant avec le retrait des troupes qu'il venait d'appeler à la défense des côtes. En apprenant que le Comité de salut public se disposait à envoyer des secours particuliers à ces commissaires et à comprendre ces départements dans une reconstitution de l'armée des côtes de Cherbourg, il se crut disgracié.
« Je suis las d'être ballotté, écrivait-il, le 18 avril, à un général de ses amis, à Paris ; né républicain, je veux vivre tel et ne pas être soumis au caprice des circonstances. Qu'il vienne, mon successeur! Il aura de la iesognel »
Aux conventionnels Lanjuinais et Defermon, à Rennes, il déclarait, le 20, aussitôt après la signature des arrêtés de pacification :
« ...La carrière où vous allez entrer et les événements qui arriveront d'ici à six mois vous mettront dans le cas peut-être de chercher quels sont les ennemis de la patrie. Lorsqu'il faudra défendre les lois, VÊtat et la vertu opprimée par le crime, je serai toujours du nombre; je retrouverai mon épée, que je vais déposer avec une sorte de plaisir. Puissiez-vous être les maîtres et faire le bien que vous déi^ireji ! >
Ses interlocuteurs le détournèrent de « ses projets de retraite ». Il accepta d'être « allégé d'une armée » avec d'autant moins de peine que le successeur qui lui était donné à l'armée des côtes de Cherbourg était le général très estimé par lequel les célèbres défenseurs de Mayence avaient été amenés en Vendée.
Aubert du Bayet adopta sans réserve les vues de son jeune collègue et, loin d'être pour lui un rival, devint un ami très sur.
En le mettant au courant de la situation, par une longue dépêche du 28 avril. Hoche disait :
« Les préparatifs continuent à Jersey et Guernesey pour opérer une descente sur nos côtes. Je ne suis pas embarrassé des Anglais, si l'on fournit des vivres à l'armée. Le pain nous manque absolument...
« Je n'approuve pas l'article qui accorde 1,500,000 livres aux Chouans. Nos soldats ne manqueront pas de se récrier ; ils sont sans souliers et presque sans pain; de là les désertions.
« Cormatin est toujours en vogue ; il délivre autant de passeports qu'une municipalité. Je crois qu'il désire toucher la somme et quitter le pays. »
La somme ne fut pas versée tout de suite. En attendant, assez largement pourvu d'or anglais ou d'argent obtenu par le change des faux assignats de « la manufacture royale », le général en chef des pacifiés menait le plus grand train, installé
\X LE riKNÉRAL HOCHE A QUIBERON
dans un diàlrau des environs do Rennes, triomphant au milieu de belles dames en costume chouan.
Sans doute, la guerre ouverte avait cessé, mais les petites affaires ne discontinuaient pas. Partout ri\stait obéi le mot d'ordre <r d'affamer les villes et dVm pêcher les troupes de s'approvisionner ». Les paysans, terrorisés, refusaient toujours de vendre leurs grains, et les convois militaires étaient sans cesse attaqués.
Dans le rapport des opérations de Tarmée des côtes de Brest durant la première décade de floréal, expédié le 4 mai par le chef de letat-major, Chérin, on lit :
« J'ai la douleur de dire que le serment solennel, prêté le 20 avril par les chefs des Chouans, est violé chaque jour par des actes d'hostilité qui, répétés sur tous les points, ne permettent, plus de douter que la plupart de ces chefs parjures sont animés de la plus insigne mauvaise foi... Tout indique la préparation d'un plan perfide, le plus noir dont Vhistoire puisse fournir V exemple.
« 11 y a eu, depuis la pacification, des rassemblements de 2 à 3,000 hommes armés dans le Morbihan, et d'environ 5,000 dans la Loire-Inferieure. Plusieurs embaucheurs ont été arrêtés dans les Côtes-du-Nord.
<( Une division anglaise de 14 voiles a attaqué les forts La Lotte, La Gordière, Havre-Gast; elle a
tiré 300 coups de canon. Les signaux qui ont paru ont fait comprendre que les Anglais, secondés par des intelligences avec les Chouans, voulaient effectuer une descente...
« Il y a eu différentes petites affaires du côté de Fougères et Vitré.
« A Bessac, route de Redon, on a tué un chef, lorsqu'il faisait abattre l'arbre de la liberté; on a trouvé sur lui une liste de proscription des patriotes à immoler...
« Des forces sont indispensables pour étouffer en Bretagne toutes les espèces de chouannerie, car Vinsurrection se propage de département en département et menace de s'agrandir en France d'une manière inquiétante, »
Les représentants pacificateurs se voient obligés dedéranger Cormatin qui, dans sa cour d'amour, ne s'est encore occupé que d'envoyer des ambassadeurs en Vendée, en Angleterre, en Prusse et à Paris. Au rappel de ses engagements envers la République, il répond d'abord par un billet aux « chers compagnons » de Vitré et de Fougères, qui a agissent, dans ce moment, contre les intérêts de la Religion et du Roi », puisque « sans ses ordres et contrairement à ceux qu'il a donnés, ils continuent à désarmer (les patriotes) et à porter des cocardes blanches. »
Puis, il se met en route lui-même, toujours en compagnie du général Humbert qui, pour mieux
concourir à l'œuvre de la paix, revét le costume chouan, sans quitter son panache tricolore. Il convoque et préside, au bourg de Bazougers, une « grande entrevue de tous les chefs du Haut et du Bas-Maine », par laquelle il fait adopter un « Règlement de police pour les commandants et soldats des troupes dites chouannes, répandues dans les campagnes ».
On n*y parle pas de désarmement; au contraire, après un exposé, très élargi, des conditions de la paix, on déclare que, jusqu'à ce que ces conditions aient été remplies, « les bandes royalistes ne doivent pas se dissoudre et doivent encore moins trourhier Vordre public. » Ordre n'est pas donné aux commandants de quitter leurs postes; il est simplement recommandé aux Chouans « de ne sortir armés qu'avec la permission des supérieurs » . Par exemple, on déclare très haut « infâmes, terroristes, jacobins et espions », les indisciplinés qui « se porteraient aux vols, pillages ou contributions. » On autorise, on invite même, non pas, il est vrai, tous les Chouans, mais seulement « les habitants du pays, enrôlés dans les compagnies », ceux dont les bandes s'accroissent au moment des expéditions, à « rentrer au sein de leurs familles, pour les aider dans leurs travaux champêtres ». Encore une fois, il n'est prescrit, ni aux uns ni aux autres, de rendre leurs armes.
On comprend que, quelque complaisants qu'ils se
fussent montrés jusqu'alors, les représentants pacificateurs se refusèrent à sanctionner le Règlement de Bazougers. Le général Humbert, l'ayant étourdiraent contresigné, reçut une vive semonce de Hoche, qui le fit rougir de s'être affublé de la veste des Chouans.
Aubert du Bayet, devant lequel se présenta Cormatin, à Laval, fut stupéfait de revoir en lui « un certain Dezoteux, qu'il avait connu dans sa jeunesse, en Amérique, et pris, depuis longtemps, l'habitude de mépriser ». Le réprimandant avec véhémence, il lui « fit promettre de ne plus se donner le titre de général des Chouans ».
Hoche, qui était venu, à Alençon, conférer avec son collègue de l'armée des. côtes de Cherbourg, traita de la même façon « ce forcené qui disait couramment : « Je n'ai qu'à lever le doigt, la Bretagne est à moi! »
Du ton le plus insultant, il refusa la protection qu'il lui offrait pour sa rentrée au quartier général de Rennes, à travers le pays en rébellion, sans escorte. Mais il ne manqua pas de le faire surveiller de très près, et il sut se trouver des espions parmi les dames de l'entourage intime du « viceroi ».
. Il ne cessait de répéter dans ses lettres officielles :
« A la conduite que tiennent les Chouans, nous
ne devons pas compter sur leurs promesses de
paix. Partout ils organisent la guerre. Partout ils
prouvent que vous avez traité avec des individus de leur parti et non les chefs... Cormatin n'a-t-il pas eu l'impudence de publier que, datis trois mois, le pays sera tranquille ? Entend-il que les lois de la République seront mises en vigueur? Ou n'entend- il pas plutôt que la descente que vont faire les Anglais procurera la tranquillité au pays en nous en chassant ? »
vm