SA VIE & SES SERVICES PUBLICS
LE CHOIX DU PEUPLE
Lorsque le 10 juin 1880 on apprenait en l^]urope que la Convention nationale républicaine, après une semaine d'hésitation et de tâtonnements, avait proposé à Chicago, comme candidat à la présidence, un de ses propres délégués, le général James A. Gar^ field, deTOliio, la presse de l'Angleterre et
du continent manifestait un sentiment universel de surprise et de désappointement. Dans cette nomination on ne voyait guère, de ce côté de TAtlantique, qu'un expédient adopté tout à coup dans un moment de crise pour conjurer dans le parti de graves dissensions. Quant au résultat on craignit qu'il ne répondît pas à Tespoir que les circonstances avaient fait naître.
L'opinion publique avait été si puissamment captivée par la grande personnalité de Tex-président Grant, par les brillantes qualités du sénateur Blaine, homme d'État très distingué, et par les admirables mémoires financiers du secrétaire Sherman, qu'en voyant la grande Convention laisser de côté de tels candidats et choisir pour chef celui dont, jusqu'au jour presque de sa nomination, on avait à peine parlé comme candidat à la présidence, ce choix, naturellement, a .dû sembler à ceux qui étaient
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plus OU moins éloignés un compromis assez malheureux d'où pourraient sortir de véritables désastres. Mais dans toute l'étendue des États-Unis, le parti républicain, cette grande organisation politique née de la loyauté du peuple et de son horreur pour l'esclavage, qui jusqu'à présent dans aucune crise de quelque gravité n'avait fait un faux pas, savait que la Convention ne s'était nullement trompée. Elle connaissait Garâeld comme le premier homme d'État de son parti au Congrès. Elle se souvenait que ses mémoires et ses discours dans les comités les plus importants de la Chambre des députés peuvent être classés parmi les travaux législatifs les plus judicieux et les plus parfaits que l'assemblée de Washington ait entendus pendant les seize dernières années. Elle savait que, issu de la condition la plus humble, arrivé sans aide et par ses propres efforts à la présidence d'un collège,
nommé major- général d'armée, puis, obtenant un siège au Congrès et au Sénat des Etats-Unis, enfin occupant une place éminente parmi les hommes de lettres et les orateurs de son temps, il offrait un illustre exemple de ce que l'énergie et l'habileté peuvent accomplir sous l'impulsion d'un gouvernement populaire et l'égide d'institutions libres. Qu'un tel homme ait été appelé à la présidence de la République par les vœux spontanés de tout un peuple, ce n'était certes pas un malheur, mais bien plutôt l'application logique de ce principe intelhgent qui a toujours prévalu dans les partis politiques des nations éclairées, savoir, qu'on doit décerner les plus grands honneurs à l'homme qui a conquis une influence dominante dans son parti. Ce n'est pas là seulement un des faits les plus surprGsuants de l'histoire moderne, c'est aussi le fruit légitime et normal d'une civihsation
LE CHOIX DU PEUPLE
mûrie par un siècle de gouvernement républicain dans le nouveau monde. On a jugé utile, au début de radministration du nouveau Président, de présenter une courte notice de sa vie au public européen; elle pourra servir à se faire une idée plus exacte du personnage qui va jouer pendant plusieurs années le rôle principal dans la politique américaine. Un homme devenu, avant d'avoir terminé sa cinquantième année, le chef librement choisi de cinquante miUions de citoyens éclairés, a bien le droit de solliciter l'intérêt et la curiosité de tout
être intelligent.
L'objet de cette esquisse est de résumer pour le lecteur en quelques pages rapides l'histoire simple des premières luttes du Président pour acquérir le bienfait de l'éducation; sa vie d'instituteur, ses services pen-
ô JAMES A. GARFIELD
dant la guerre de Sécession, et les points les plus saillants de sa carrière politique.
Malgré notre désir d'être bref, cette biographie, pour être claire, doit nécessairement contenir un aperçu de quelques-uns des événements politiques et militaires auxquels le général Garfield a pris part.
Nous avons intercalé dans le texte de courtes citations de ses discours et de ses écrits. Elles feront connaître sa manière de penser, son style et ses diverses opinions sur les principales questions agitées de notre temps.
Si parfois le lecteur impartial trouve que ce compte rendu tourne au panégyrique, notre excuse sera que les faits essentiels de là vie du président Garfield auraient cessé d'être vrais s'ils eussent été autrement racontés.
lî
James Abram Garfield naquit, le 19 no- Yembre 1831, à Orange Township, comté de Guyahoga, à 18 milles environ de la ville de Cleveland , aujourd'hui si florissante. Son père était du Massachusetts, sa mère du New-Hampshire. Le premier de ses ancêtres connus, du côté paternel, est Edouard Garfield, un des propriétaires do
Watertown en 1635 et qui figurait dans cette élite d'hommes simples et héroïques qui partirent avec le gouverneur Winthrop à la conquête de la liberté de conscience, obtenue par les privations et les fatigues qu'enduraient ces braves pionniers de l'Angleterre. On croit que la famille d'Edouard Garfield était d'origine saxonne, opinion qui se trouve justifiée par le tempérament saxon du président Garfield. .
Quoi qu'il en soit, ses parents s'étabhrent en janvier 1830 dans la forêt d'Ohio oîi ils achetèrent des terres couvertes de bois ; ils s'y bâtirent avec des" troncs d'arbres une modeste maison, et commencèrent cette lutte pour la vie qui, dans une contrée toute nouvelle , réclame un courage et une énergie invincibles. Dans l'espace de trois ans Abram Garfield défricha une partie de sa propriété et commença la culture du sol. Les feuilles et les branches sèches
furent rejetées dans les forêts adjacentes à ces terres nouYellem.ent cultivées ; mais un jour d'été elles prirent feu et l'incendie menaçait de dévorer le blé presque mûr. Le fermier était un homme d'une énergie fort remarquable; avec des efforts surhumains il réussit à enlever les feuilles sèches qui couvraient le sol et parvint ainsi à sauver ses moissons. Ce travail violent l'avait échauffé outre mesure. Il prit froid en retournant chez lui et fut saisi d'une inflammation de la gorge. Le traitement médical de cette époque était d'une science douteuse et trop souvent on le recevait des mains d'un charlatan populaire. Le malade vit son inflammation augmenter rapidement : Alors cet homme intrépide s'approcha de la fenêtre, adressa un dernier adieu aux bœufs, compagnons de son travail ; puis, inclina la tête sur le chevet de son lit grossier et mourut dans la fleur de sa vie.
Avant d'expirer il confia ses quatre enfants, dont James était le plus jeune, aux soins de sa femme; c'était, pour toutes les qualités qui concourent à former un caractère intrépide et chrétien, la digne compagne de son mari. Les dix années suivantes furent pour la veuve Garfield et ses quatre enfants une période de luttes et de priva tiens douloureuses. Profondément pénétrée de ses devoirs de mère, elle nis voulut jamais envoyer ses fils aînés travailler chez les voisins ; elle préférait supporter les plus rudes labeurs afin de les voir grandir et se développer sous ses yeux. Tant bien que mal les terres furent labourées et les premières moissons recueilhes. La mère confectionnait de ses mains les habits de ses enfants, tout en rendant les mêmes services à un cordonnier voisin. Celui-ci, en échange, fabriquait des souliers grossiers mais solides pour les petits Garfield; Pendant
l'hiver, quand le pays était couvert de neige et que tout travail rural était suspendu, sauf la provision de bois à faire et les bestiaux à garder, les enfants, sitôt qu'ils eurent atteint l'âge convenable , allaient à la plus proche école communale. C'est là, aussi bien que dans les instructions maternelles , que le futur président puisa ce goût prononcé de la lecture qui devait développer en lui la passion de la science et de la littérature. De trois à dix ans l'enfant assista chaque jour aux leçons de cette école primaire^ bien qu'il dût vers cette époque partager, lui aussi, les travaux de la ferme. La mère ne pouvait lui fournir que peu de livres; mais, ces livres, il les dévorait avec une avidité indicible. A Tàge, de douze ans il pouvait réciter par coeur le texte presque entier de VEnglish Reader ; grâce au mélange de prose et de vers que contient ce recueil, il
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fît connaissance avec les auteurs classiques de sa propre langue.
L'abondance des matières que fournissent les dernières années de la vie du général Garfield nous force à glisser rapidement sur sa jeunesse, période remplie pourtant de faits du plus haut intérêt. Dès son enfance, au moral comme au physique, il montra une étonnante précocité. A l'âge de quatre ans, il reçut à l'école communale un Nouveau Testament comme prix de lecture dans la classe primaire. A huit ans il avait lu tous les livres que sa mère avait pu 'lui acheter et déjà il en empruntait aux petites bibliothèques de ses voisins, Ro^ hinson Crusoé , Joseplius ; Goodrich's^ Histoire des Ètats-^Unis ;Vo][ock^^ Coitr^ se of Time, furent lus et relus avec tant d'acharnement qu'il pouvait en réciter des chapitres entiers.
Deux espèces d'ouvrages le captivaient
particulièrement, les récits militaires et les ayentures maritimes. Il possédait bien l'arithmétique et la grammaire anglaise, car il avait appris tout ce que Fécole du district pouvait lui enseigner. Il était fort et robuste ; or il arriva que des jeunes gens plus âgés lui cherchèrent querelle à propos de sa pauvreté et de l'isolement oti le laissait le veuvage de sa mère ; mais le châtiment suivit de près l'offense et les agresseurs trouvèrent toujours en lui un antagoniste redoutable. La lecture des ouvrages de marine lui inspira l'amour des aventures belliqueuses, et au grand déplaisir de sa pieuse mère, il se fit, comme on disait dans le voisinage, la réputation d'un (( fighting boy » (batailleur). A l'âge de seize ans il s'engageait avec un de ses cousins à couper cent cordes de bois pour la somme de 25 dollars. La tâche fut exé^ cutée dans de hautes forêts d'où le rei^ard
s'étend bien loin sur le lac Érié. Là, sur Tazur des eaux, il voyait voguer les bâtiments à voiles ou à vapeur qui regagnaient le port de Gleveland ou en sortaient. Cette vue fait revivre en lui tout son enthousiasme pour la mer : sa vocation est décidée ; il sera matelot. Son travail achevé, il court à Gleveland, aperçoit une embarcation à voile amarrée au quai et se hâte d'y monter. Mais que trouve-t-il? les hommes de l'équipage ivres, fui'ieux, et à leur tête un capitaine d'une brutalité révoltante. C'en est assez. Toutes ses illusions s'évanouissent; le roman maritime est déjà bien compromis. Cependant une heure après, il rencontre un autre cousin propriétaire d'une chaloupe* qui faisait le cabotage sur le canal d'Ohio et Pennsylvania, entre Cleveland et Pittsburgh. Gariîeld lui demande un emploi ; on lui offre celui de conducteur de chevaux. Au fond, le jeune Viking avait toujours la
pensée de se faire marin et il débutait comme batelier, non qu'il fut enchanté de sa situation, mais parce que cet humble' poste lui permettait de gagner un peu* d'argent et de s'initier aux habitudes de la navigation. Le canal , pensait-il, voilà quel serait son premier pas ; puis il s'en irait à travers les flots de la grande mer aborder aux lointains rivages, et, de là, il pourrait parcourir les continents inconnus. La jeunesse du général Garfield comme celle du président Lincoln est un tiième sur lequel on s'est plu à échafauder les récits les plus romanesques. En ce sens l'épisode du canal a été largement exploité dans la dernière campagne présidentielle, comme le fut, dans celle de 1860, l'anecdote oti l'on voit M. Lincoln bûcheron, et par conséquent il a été considérablement amplifié. On a reproché inconsidérément à James A. Garfield d'avoir été batelier et de s'être veno-é d'un vaurien
qui l'avait traité de brutal et de querelleur. Rien de plus injuste que cette allégation. Son court ser\dce sur le canal fut purement accidentel. 'C'était l'essai capricieux d'un homme incertain de son avenir ; il songeait à la marine et prenait sans doute une voie tout opposée à celle qui pouvait le conduire à son but. Ce qu'il fît alors n'apporte à sa réputation ni gloire ni honte.
Mais la Providence réservait à cet esprit pénétrant, à cette âme entreprenante, une autre carrière que la vie étroite et monotone de l'homme de mer. Au bout de trois mois on le ramena tout à coup chez sa mère, à Orange, atteint d'une fièvre paludéenne et en proie à un violent délire. Sa mère trouva dans cette maladie une occasion depuis longtemps cherchée pour l'attirer vers une autre voie. Pendant cinq mois d'une convalescence oti son dévoue-
ment lui prodiguait les soins les plus tendres , elle jeta dans son cœur les semences d'une ambition nouvelle et plus noble qui devait changer entièrement la direction de sa vie. Quand la bonne mère eut fini la lecture de ses livres, quand elle eut épuisé ses conseils, l'instituteur fut appelé pour donner, lui aussi, son avis. Entièrement convaincu par les arguments de ceux qui l'aimaient, le jeune homme se rendit au séminaire de Geauga distant de quatorze milles et, avec 17 dollars pour toute ressource, n'hésita pas à se faire inscrire au nombre des étudiants. Il commençait à la fois ses études de latin, de grec, de mathématiques ; et tels furent ses progrès qu^au bout de la première semaine il était, dans chacune des branches de l'enseignement, le premier élève de sa classe. Dès lors il n'y avait plus à redouter pour lui ni les querelles du canal ni lès dangereux hasards
de la mer . La passion d'apprendre l'avait complètement envahi.
Son application ne se bornait pas au cercle du programme scolaire ; il lut presque dan^ son entier la bibliothèque de l'académie, fermement résolu à ne négliger l'étude d'aucune des connaissances qu'embrasse le cours le plus complet de la science et de la littérature. Sa résohition une fois prise, il ne connut plus d'obstacle. Au temps des vacances il donnait des leçons ; durant la saison des récoltes, il travaillait dans les fermes.
Pendant son séjour au collège de Geauga il s'adjoignit à la secte des (c disciples du Christ » , les mêmes qu'on a nommés « Gampbelhstes », à cause du célèbre prédicateur écossais Alexander Campbell, dont la parole avait puissamment contribué à la propagation de cette Eglise dans les États- Unis. Rien de plus simple que le symbole
de ses disciples. On devait croire au nouveau Testament, à la divinité du Christ, à la vertu de son expiation, au baptême par immersion. Pour le reste, tout se bornait à une protestation contre toute loi qui imposerait comme condition d'admissibilité une formule humaine quelconque de la vérité divine.
Les (( disciples » firent à cette époque de grands progrès dans le nord deTOhio. Aussi une école fut-elle fondée dans le petit village de Hiram, éloigné de 30 milles de Cleveland', c'est là que les futurs pasteurs et les anciens de l'Église se réunirent pour se préparer à leurs nobles fonctions.
Le jeune Garfîeld se sentit naturellement attiré vers la nouvelle école et s'y présenta, léger d'argent, comme toujours, mais avec une énergie et des aspirations capables de vaincre toutes les difficultés. Le premier partout, il devint bientôt précepteur et plus
tard maître ; ce qui ne Tempêchait pas de poursuivre avec la même ardeur ses études et d'enrichir son esprit de connaissances nouvelles. Il excellait surtout dans les langues grecque et latine. Désormais l'enseignement lui était ouvert : il entra dans cette honorable carrière à Williams Collège, une des maisons d'éducation les plus anciennes et les plus avancées de la nouvelle Angleterre. Le président de cette institution était alors le vénérable Mark Hopkins, un des maîtres les plus accomplis de son temps. C'était un homme de grande expérience, au cœur généreux; chez lui l'art d'enseigner arrivait à une sorte de magnétisme saisissant l'esprit de l'élève et développant tous ses moyens sans gêner en rien l'éclosion de la pensée individuelle. Le président Hopkins mesura d'un coup d'oeil les aptitudes intellectuelles du jeune Garfield; dès lors se noua entre le professeur et l'élève une ami-
tié que le temps ne fit que fortifier. Le 17 juillet dernier, un mois après la nomination du général à la magistrature suprême des États-Unis, Thonorable ex-président de Williams, retiré de renseignement depuis bien des années, émettait dans une lettre à un de ses amis l'appréciation suivante sur son ancien disciple: « Ce qui me frappa tout d'abord dans ce jeune homme lorsqu'il se présenta pour la première fois, c'est qu'il ne paraissait pas envoyé au collège comme les autres élèves : on le sentait, il venait de lui-même, dans la plénitude de sa volonté. Puis je reconnus de suite, dans la manière de voir, dans la portée de cet esprit vigoureux, une ampleur singulière. Aussi large dans ses idées que dans ses goûts, et bien qu'adonné avec une incroyable ardeur à l'étude, on devinait de suite en le voyant que jamais il n'emprisonnerait sa vie dans une bibliothèque. La gymnastique, tous les exercices
du corps rintéressaient quoiqu'il leur donnât très peu de ses loisirs. Plus mûr que la plupart de ses camarades, il devait naturellement se trouver mieux préparé aux études plus approfondies. De là le choix qu'on fit de lui pour le grand discours de philosophie, une des plus brillantes distinctions qu'un étudiant pût ambitionner. Malgré la facilité extrême avec laquelle il exécutait tout ce qu'il entreprenait, il apportait toujours à son travail une application consciencieuse. Il n'affectait pas ces prétentions au génie qui procèdent par accès et par soubresauts, et passent d'un effort véhément à la nonchalance, à l'inaction; pas un de ses devoirs qu'il n'accomplît avec un travail également soutenu.
« Voilà pourquoi il n'a cessé de marcher d'un pas ferme et sûr vers les sphères les plus hautes, comme le démontre la carrière parcourue par lui depuis l'instant où il prit
ses Gfrades. Si le î2^énéral Garfield avance toujours du même pas, il ajoutera une illustration de plus à celles que nous ont déjà données les institutions libres de la grande Union américaine. »
Le président Ghadbourne qui depuis a succédé au président Hopkins comme chef de la faculté du collège Williams, connut intimement Garfield, soit dans les écoles, soit dans les réunions de lecture; voici le jugement qu'il porte sur lui: a Le général Garfield prit ses grades à Williams Collège en 1856. Il est évident qu'il y entra avec une pensée arrêtée, et rien ne le détourna jamais de son but. Plein de soumission envers ses professeurs, il eut toujours pour eux le respect dû à ceux qui ont la charge d'instruire, de gouverner la jeunesse. Il s'assimilait promptement leur savoir, et ceux qui vivent encore se rappellent de quelles heureuses facultés était doué ce mo-
dèle des étudiants. Dès cette époque il promettait de devenir tel qu'on Ta yu depuis, un homme capable de faire face à tous les événements même les plus imprévus ; un homme de devoir, de conviction énergique et d'un courage qui ne reculait jamais. Peu de personnes peuvent égaler les succès du général Garfleld ; mais on peut être assuré que, quelque honneur politique qu'on lui offre jamais, il y apportera une autorité puissante, et cela, pour le plus grand bonheur de l'humanité. Pendant ses deux ans d'études à Wilhams, M. Grariîeld se distingua de plus en plus non seulement par l'éclat (le ses compositions littéraires, mais aussi par sa présence d'esprit^ son éloquence comme contre ver siste, la profondeur de ses pensées et l'habileté qu'il montra dans plusieurs essais sur de graves matières publiées par lui dans le Williams Qiiarterly Remeio,\]i\ de ses condisciples disait de lui :
(( Jeunes encore, nous ne comprenions qu'imparfaitement la grandeur du caractère de Garfîeld, nous la sentions pourtant ; car son âme, son esprit, son extérieur même nous le révélaient. » Lorsqu'il acquérait les grades en 1856, il remportait pour la métaphysique l'ovation, une des plus hautes distinctions d'une classe exceptionnellement forte. Revenu àHiram, il fat nommé, à l'ouverture de l'année scolaire, professeur de langues anciennes et de littérature anglaise dans cette école devenue florissante en si peu de temps. Comme maître il était sans rival ; nous pouvons l'affirmer sur le témoignage de M. Burke A. Hinsdale qui est. à cette heure, l'habile président de Williams Collège. « Le professeur Garfleld avait, ditil, une manière à lui de faire la classe. Il énonçait. d'abord le texte même du livre ou le sujet à traiter ; puis il faisait rendre compte
au jeune homme de son opinion personnelle
et finissait par discuter lui-même la matière dans son entier. D'autres savaient expliquer ou commenter un auteur aussi bien que lui; mais en tant qu'instituteur, dans le meilleur sens du mot, nul ne le surpassait. Sa classe était pleine de vie; et je suppose qu'il n'est pas un de ses élèves qui se souvienne d'avoir eu à y subir une heure d'ennui. En même temps qu'il émettait ses appréciations sur les suiets d'étude^, son plus grand plaisir était d'éveiller les facultés de l'élève. La science a des procédés pour activer les propriétés de l'aimant. L'électricité, en courant le long d'une barre de fer^ lui communique une vertu magnétique. L'instituteur doit agir d'une manière analogue et le service le plus signalé qu'il puisse rendre à son élève est aussi d'exciter le développement de ses facultés. Parmi les professeurs que j'ai connus, aucun ne possédait au même degré que Garfield l'art de pénétrer
de sa flamme les jeunes intelligences. Il révélait le monde à l'étudiant et l'étudiant à lui-même. Faire jaillir la pensée, mettre les facultés en jeii, élargir le champ de la vision intellectuelle, ouvrir toutes les sources de l'inspiration, voilà quelle fut son oeuvre dans sa chaire de professeur. Sa méthode ressemblait beaucoup à celle du célèbre D"" Arnold de Rugby pour lequel il professait une respectueuse admiration, eiTom Broicn faisait partie du cours d'études aussi bien que Thucydide eiV Enéide au collège d'Hiram. )) Après une année de professorat, Garfield fut promu à la présidence de la Faculté. A l'âge de vingt-six ans il avait conquis une influence prépondérante, il était l'âme de l'école. Des trois cents élèves dont se composait le collège dans ce temps-là, aucun n'oubliera de quel inappréciable avantage il jouissait, lorsqu'il assistait le matin, dans la chapelle, aux entretiens du président
Garfield. La réunion commençait par des prières et la lecture d'un chapitre de la Bible ; ce qui restait de l'heure était rempli par une conversation familière du Principal. Elle roulait q'ielqiiefois sur une matière tirée de quelqu'une des leçons du jour ; plus souvent sur les nouveaux événements politiques, sur un sujet de science ou de littérature. Quelquefois une nouvelle idylle de Tennyson fournissait un thème enchanteur ; un autre jour que les feuilles publiques racontaient le sort tragique de Hugh Miller, le récit de sa vie fut fait dans les termes les plus éloquents et les plus pathétiques.
Le président Garfield travaillait surtout à développer parmi ses disciples un certain esprit de confiance et de fermeté virile. Il encourageait chez eux les exercices gymnastiques, suivait souvent par lui-même les parties de criquet ou de ballon, et arrivait de la sorte à se les attacher par une affec-
tion, qui, dans quelques-uns, aUait pour ainsi dire jusqu'à Tidolàtrie. Un des élèves les plus distingués de rétablissement, qui dans la suite s'est illustré comme professeur par des succès extraordinaires, a exprimé en ces termes ses propres sentiments : « Alors naquit en moi pour M. Garfleld un attachement mêlé d'admiration, qui ne cessa de croître chaque jour et qui dure encore. Je ne pense pas avoir rencontré un étudiant épris pour son maître d'une passion pareille. Une marque d'intérêt, un mot de lui m'enflammait d'un enthousiasme indescriptible. » Durant cette période, M. Garfleld, en dehors des travaux de l'enseignement, se flt aussi une réputation brillante en qualité de prédicateur. Il n'était pas ordonné, mais du consentement et même avec les encouragements des autorités de l'Église, il prononçait du haut de la chaire des sermons puissants de logique et de conviction»
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Dans l'hiver de 1859-60 il eut une discussion publique avec un spirite, nommé Denton, qui prétendait confondre, la Bible au moyen des nouvelles découvertes de la géologie. La lutte avait pour but la théorie du développement humain, que plus tard Darwin a formulée dans le système de ses fameuses évolutions. Le défenseur de la Bible n'avait que trois jours pour se préparer au débat, et son antagoniste était un homme habile, parfaitement maître de son suj^t, sachant sur le bout da doigt tous les faits, tous les sophismes sur lesquels s'appuyait sa thèse. Le temps manquait pour consulter les hommes versés dans la partie ; il manquait pour feuilleter dans une bibliothèque les volumes d'où il eût été possible d'extraire, après bien des recherches , quelques lambeaux d' arguments . Garfield eut recours à un expédient. Parmi les élèves des hautes classes il en prend six
des plus capables, leur expose Tensemble et la marche de son argumentation, ayant soin de leur indiquer les points principaux qu'il se propose d'établir ; après qu:oi il distribue à chacun sa tâche, puis les envoie tous à la bibliothèque du collège, où ils devront compulser les meilleurs ouvrages et resserrer sous la forme la plus concise les preuves qui se rapporteront aux articles controversés. Au bout de vingt-quatre heures les six étudiants peuvent offrir à leur maître le fruit de leurs recherches, et dans une seconde, réunion, ils apportent une dernière fois ce qu'ils ont réussi à glaner encore dans les champs de la science. Ainsi Garfield entre en lice muni de toutes pièces ; il se défend, il attaque avec sa vigueur ordinaire, et le triomphe est si complet que le darwiniste abandonne la lutte avec la sage résolution de se montrer désormais plus circonspect à l'égard du texte biblique.
Il était facile de prévoir que Hiram Collège, maintenant en pleine voie de prospérité, n'absorbsrait pas longtemps encore l'ardente énergie de son Principal. Des champs plus vastes s'ouvraient d'eux-mêmes aux grandes aptitudes de Garfîeld, et il n'était pas homme à repousser de telles invitations.
Le parti politique enfanté par les discussions sur l'esclavage des noirs et qu'on nommait en Amérique le parti du i^r^^^^'o// (libre sol) devait être implanté dans les territoires de Kansas et de Nébraska. Cette affaire prit en peu de temps les proportions d'une question nationale ; déjà grondaient à l'horizon les .premiers brnits de la tempête, et bientôt allaient se déchaîner sur le pays les fureurs de la guerre civile. Ceux qui ont connu M. Garfîeld, quand il était sous-gradué, disent qu'alors il ne manifestait pour la politique qu'un médiocre intérêt.
Mais en juin 1856 le parti du Freesoil publia au nom des États du Nord, une protestation des plus vives contre l'esclavage. Il fit plus, il inséra dans son programme politiquerabolition delà servitude, et choisit pour son candidat à la présidence le général John C. Frémont, connu par son exploration couraoreuse dans les chaînes de montagnes parallèles à la côte occidentale des États-Unis sur l'océan Pacifique.
Un mois après la désignation de Frémont pour la dignité de président, Garfield obtenait lesgrades, retournait dans l'Ohio et pendant les quelques semaines qui précédèrent à Hiram ses travaux accoutumés, il prononçait dans les localités environnantes plusieurs discours dans le sens antiesclava<?iste \
iQuoi qu'il y ait déjà plus d'un quart de siècle écoulé, je me rappelle encore un de ces grands effets oratoires dont ;'ai été le témoin.
L'élévation des sentiments, l'éloquence de sa parole, le
Assurément son peu d'expérience dans ces matières dut se trahir plus d'une fois ; il ,est certain pourtant que son noble enthousiasme pour la cause de la liberté, sa logique nerveuse, la force et la chaleur de son langage, annonçaient déjà la hauteur où il s'est élevé depuis comme orateur politique. Mais en 1856 le parti démocratique était uni et puissant. James Buchanan l'emporta surFrémont. Il fut élu à une majorité imposante. Buchanan était un président faible, sans volonté.
Bientôt il se laissa dominer par les démocrates du Sud, partisans de l'esclavage, et ceux-ci profitant de sa mollesse, travaillèrent à miner les ressources mihtaires et navales du gouvernement, en vue de faci-
pathétique, la puissance d'action du jeune professeur, et la profonde conviction qu'il faisait naître dans tous ses auditeurs, ont laissé en moi une impression ineffaçable.
Le traducteur.
liter leur prochaine séparation d'avec TUnion fédérale. Cependant partout dans les États libres du Nord, l'esprit de résistance à des menées si perfides allait se fortifiant de jour en jour. A l'aide des nombreux éléments qui, dès l'an 1856, constituaient le [)arti du Libre sol, on organisait le parti républicain national qui triomphait enfin dans sa lutte mémorable de 1860 pour la présidence.
C'est pendant ces quatre années critiques et tandis que les forces opposantes, qui devaient se rencontrer sur les champs de bataille de la rébellion, s'armaient en secret pour l'heure des combats, que le président de Hiram Collège fut jeté par degrés de la vie tranquille des études dans le tumulte des grandes luttes. Cet homme aux nobles idées, à l'âme ardente, ne pouvait rencontrer une époque plus favorable pour faire son entrée dans le monde politique.
La conscience populaire s'éveillait de tous côtés à la ^'Ue des horreurs qu'entraînait Tesclavage des nègres, et les esprits clairvoyants se confirmaient déplus en plus dans la pensée que l'inévitable conflit des esclavagistes et des émancipateurs n'avait qu'une solution possible, l'écrasement d'un parti par l'autre. Les chefs du Sud suppléaient à la minorité des votes par l'audace et l'habileté.
Leur détermination était prise : ou maintenir leur ascendant sur le gouvernement malgré l'influence croissante du Nord, ou séparer violemment de l'Union les Etats à esclaves, et fonder une confédération à part ou l'asservissement des noirs fût reconnu et légahsé pour toujours* Dans les campagnes électorales oti l'on procéda au choix de la législation des États particuliers en 1857 et 58, Garfield prononça une foule de discours et conquit une place importante
parmi les hommes politiques de la partie nord-est de TOhio.
La législature d'un État est formée, comme le Congrès national, d'un sénat et d'une chambre de députés ; or en 1859 le district sénatorial dans lequel Hiram était situé, élut Garfîeld sénateur d'État. La législature s'assembla dans la première semaine de janvier 1860. Le nouvel élu n'avait alors que vingt-huit ans ; c'était presque le plus jeune membre du sénat ; mais il se recommandait par un grand talent oratoire et par une rare élégance de manières; il avait, sur toutes les questions principales qui se débattaient à cette époque, (les opinions nettes et fortement motivées ; aussi prenait-il dès les premiers jours au milieu de ses collègues une très haute position. Les membres républicains étaient en majorité dans les deux branches delà législature, et pourtant la prévision des maux
qu'entraînerait Tabolition de Fesclavage, amenait entre eux un désaccord perpétuel. Les républicains conservateurs suivaient une politique de compromis ; ils préféraient temporiser moyennant une progression de menaces habilement calculées, au lieu de risquer une scission qui pouvait mettre la république en danger.
D'autre part, les républicains radicaux pensaient que le temps des concessions et des compromis était passé ; suivant eux, la conspiration des esclavagistes devait être hardiment combattue et, s'il se pouvait, anéantie. Durant cette importante session, il y avait à la tête de l'union républicaine radicale delà représentation de l'Ohio, trois hommes que la lutte elle-même avait réunis en un triumvirat radical. C'étaient Garfleld, J. D. Gox (plus tard gouverneur de l'Ohio et secrétaire de l'intérieur dans le cabinet du président Grant) et le professeur James
Monroe de Oberlin Collège, qui depuis a été pendant bien des années l'un des principaux chefs du congrès de l'Oliio. Ces trois hommes se montraient sans doute inflexibles dans leur opinion, mais calmes et nullement agressifs en face de leurs adversaires. Justement alarmés, ils se raidissaient contre la tempête qu'ils savaient devoir éclater; rien, pas même la perspective d'une guerre imminente, ne les faisait chanceler dans leurs convictions.
Les Chambres s'ajournèrent en avril , quelques semaines avant ces fatales complications de la politique nationale qui devaient allumer l'incendie. La convention républicaine de Chicago nomma pour son candidat à la présidence Abraham Lincoln, de rilhnois. De son côté, la convention démocratique s'assemblait à Charleston, dans la Caroline du Sud, et après une lutte prolongée, acrimonieuse, entre conservateurs
et radicaux, se partagea en deux fractions, dont chacune adopta un programme séparé et désigna des candidats personnels pour les charges de président et de yice-président. Ainsi divisé irrémédiablement par les dissensions intestines qu'avaient provoquées dans son sein les questions de l'esclavage et des droits de chaque Etat, le parti démocratique fut battu en détail. Lincoln obtint la majorité contre chacun des candidats démocratiques ; à partir de ce moment le sort en était jeté.
En Amérique, le Président est élu le premier mardi de novembre, mais il prend possession de son pouvoir seulement le 4 mars suivant. Durant cet intervalle de quatre mois 1860-61 eut lieu la seconde session de la législature de TOhio, dont Garfield faisait partie . Cet hiver est une époque mémorable dans l'histoire américaine. Emportées par le courant de l'opinion pubh-
que, toutes les Chambres et les États dont se compose TUnion oubliaient les intérêts locaux pour se précipiter dans l'arène de la politique nationale. Un État souverain chez lui peut-il être forcé contre sa volonté propre par les autorités fédérales? Un État, une confédération d'États peuvent-ils se séparer de l'Union à leur gré? Le gouvernement national est-il supérieur à celui d'un État particulier, souverain aussi; et en général quels sont les droits, quels sont les devoirs d'un État envers la République dont il est portion intégrante ? Tels étaient les divers aspects de la redoutable question qui, en quelques mois, creusa un abîme entre le Sud et le Nord et n'a pu être résolue que par quatre ans d'une guerre formidable.
Les chefs du parti esclavagiste avaient accepté le choix du président Lincoln comme le signal de la séparation. Ils com-
prenaient parfaitement le sens de cette élection : désormais une minorité de sénateurs et députés du Sud ne réussirait plus à dominer le gauvernement . En conséquence les Sudistes annoncèrent ouvertement leur résolution de se séparer, et ils inirent la timide administration du président Buchanan au défi soit d'empêcher, soit de punir leur trahison.
Pour tout homme loyal et de bonne foi, capable de A^oir clair dans la situation des choses, « Sécession » signifiait ^^^^rr^, et la législature de l'Ohio, comme celles de tous les autres États fidèles, songea dès lors à prendre des mesures en vue de la crise menaçante contre laquelle il devenait urgent de se prémunir. En janvier 1861, le Sénat de rOhio discuta un bill qui avait pour objet le recrutement et Téquipement de six mille hommes. Dans le débat qui eut lieu à ce sujet, Garfield fit entendre un
éloquent discours qui émut profondément la population tout entière et dessina l'attitude que lui-même devait garder jusqu'à la fin de la guerre. Un seul extrait nous permettra de juger l'orateur. Les opposants au bill objectaient que la mesure offrait un caractère manifeste de coercition,, Garfield répondit : « Si par ce mot coercition vous entendez que le gouvernement fédéral déclarera et fera la guerre à un État particulier, je ne vois aucun homme, démocrate ou républicain, qui soit coercitif. Mais si le sens de cette parole est que le gouvernement général doit défendre les lois, quels que soient ceux qui les violent ; qu'il doit protéger la propriété et le drapeau de l'Union ; qu'il doit punir les traîtres à la Constitution, qu'ils soient dix ou qu'ils soient dix mille; alors je suis coercitionniste , Chacun des membres du Sénat qui a voté la huitième résolution, est un coercition-
niste ; les neuf dixièmes des habitants de rOhio appartiennent au parti coercitionniste. Je dis plus, tous les citoyens sont coercitionnistes, sinon ils sont des traîtres !» Le monde entier sait quels événements se passèrent à Washington pendant l'hiver et le printemps de 1861. Les sénateurs et les députés du Sud, après mille menaces, après mille défis, fièrement et comme s'ils accomplissaient un acte du plus subhme héroïsme, renoncèrent à leur mandat, en déclarant que la confédération qu'ils allaient fonder, aurait — c'est le mot d'Alexandre Stephens, un de leurs chefs et plus tard vice-président de la confédération du Sud — « pour pierre angulaire la divine institution de l'esclavage. » Lincoln fut proclamé président le 4 mars. En se rendant à la capitale de la nation, il dut traverser Baltimore sous un déguisement ; car une populace perfide épiait son passage dans l'intention
de Tassassiner. L'intensité de la crise augmentait sans cesse. Pendant l'hiver les confédérés établirent des batteries de siège le long des côtes et des îles de Gharleston, dans la Caroline du Sud. L'entrée en fonctions de Lincoln avait donné le signal de la rupture. Les Etats du Sud, l'un après l'autre, à l'exception du Kentucky et du Missouri, décrétèrent la Sécession et, en avril, les batteries des rebelles ouvrirent le feu sur le fort Sumter, citadelle aux murs épais, qui se dressait dans une petite île du port de Gharleston. C'est alors qu'on découvrit une ruse de Floyd, le secrétaire de guerre du cabinet de Buchanan. Ce ministre avait, sous divers prétextes, dispersé dans les garnisons les plus lointaines le peu de régiments réguliers que l'Union avait sur pied, et transporté presque toutes les armes et les munitions dans les arsenaux du 'Sud. La nouvelle administration était pour
le moment dénuée de tout. Mais déjà le canon qui tonne à Gharleston a retenti jusqu'au fond des Etats-Unis. Les cœurs loyaux s'indignent et partout le roulement du tambour appelle aux combats les patriotes fidèles au drapeau national.
Hark! I hear the tramp of thousaiids And of arined men the hum ; Lo! a nalion's hosts hâve gathered Round the quick alarming drum
Saying corne,
Freemen, come!
Erfc»your héritage be wasted, Said the quick Alarming drum. —
Bkkt Harte •.
Un homme de cœur et d'opinions chaleureuses, tel que le sénateur Garfield, ne pou- Yait tarder beaucoup à prendre place parmi
^ Ecoutez, j'entends la marche des multitudes, le bruissement de la foule armée. Voilà les cohortes d'une nation assemblées autour de ce tambour alarmant, avant que l'héritage paternel soit dévasté !
L'écho répète les échos émouvants du tambour.
les chefs qui dirigeaient le grand conflit. Contrairement à ses convictions personnelles, il espérait encore que, suivant les prévisions du secrétaire Seward, la révolte serait comprimée sans qu'il fallût en venir à une guerre d'extermination ; mais le désastre de Bull Run arrivé en juillet 1861 dissipa cette illusion des premiers jours, et les Etats fidèles commencèrent à s'unir pour la lutte suprême. Sept jours après la bataille de Bull Run, Garfield acceptait le grade de lieutenant -colonel d'un régiment qui s'organisait en ce moment à Camp Chase, vaste camp d'instruction militaire, aux portes deColumbus, capitale de l'Ohio. En une semaine, cent étudiants du collège d'Hiram forment une compagnie dans le nouveau régiment; d'autres volontaires accourent, et dès le 20 août le régiment se trouve au complet» Immédiatement les recrues, n'ayant encore qu'une partie de l'uniforme, s'exer-
cent, marchent, étudient jour et nuit, dans leurs moindres détails, les manœuvres de l'infanterie; mais de tous les soldats, le plus occupé, le plus accablé de travail est sans contredit le colonel.
Avec sa rare intelligence, il concentrait dans sa pensée tout ce que les livres pouvaient lui enseigner sur Fart de la guerre. Outre le maniement des armes et la formation des compagnies, des bataillons, des régiments, ses études embrassaient tous les détails de Téquipement du soldat, de la discipline des camps, du transport des troupes ; Tensemble enfin des manœuvres propres à l'infanterie, à la cavalerie, à l'artillerie, fut appris du moins en théorie par l'infatigable colonel.
Le commandant général du camp et les officiers expérimentés attachés à d'autres corps étaient tout surpris de trouver le colonel du 42^ régiment prêt pour l'exé-
cution de chaque ordre nouveau. Son propre enthousiasme, il savait l'inspirer à ses hommes ; et, en prolongeant les heures de travail presque jusqu'à la fin de la journée, il hâtait leur instruction militaire, il endurcissait leurs membres pour les rudes exigences de la guerre. Il établit pour les officiers du régiment -une école à laquelle il présidait comme instructeur principal. Là aussi, aucun détail, si minime fût-il, ne lui échappait; ce n'étaient pas seulement les exercices du champ de bataille qu'il enseignait aux officiers ; il voulait même qu'à la connaissance de la théorie ils joignissent une teinture au moins de l'art culinaire. Au bout de trois mois le régiment fut commandé pour le service actif.
A vrai dire, ces jeunes troupes ne se composaient que de recrues sans expérience des choses de la guerre ; ni officiers ni soldats n'avaient encore vu le feu; mais les uns
GARFIÊLD SOLDAT 51
avaient étudié à fond les principes de la tactique, les autres le maniement des armes. Dans les grandes manœuvres préparatoires Leaucoup d'entre eux se montraient excellents tireurs ; il était aisé de voir qu'en face de l'ennemi, on les trouverait tous pleins de courage et de hardiesse. Pour l'ensemble des qualités militaires ce régiment pouvait servir de modèle aux quinze cent mille hommes rangés sous la bannière de l'Union pendant ces quatre sanglantes années.
D'abord au point de vue de l'éducation et de l'intelligence, le 42^ avait une supériorité marquée, bien que dans cette immense armée de volontaires tous fussent instruits ; puis le personnel en était formé d'éléments très divers, et de ce mélange d'individus de professions différentes, on tirait à l'occasion des services aussi multiples que variés . Parmi les hommes de tous grades, depuis les plus jeunes jusqu'aux
plus âgés, on trouvait des avocats, des ecclésiastiques, des professeurs, des charpentiers, des serruriers, des fermiers, des ingénieurs, des compositeurs, des machinistes. Ils pouvaient jeter un pont, réparer et mettre en mouvement des locomotives, élever des constructions ou des fortifications, conduire les trains, faire fonctionner les télégraphes, diriger les bateaux à vapeur. Les fusils belges qu'on leur distribua, étaient longs, pesants et se chargeaient par le canon. Ces armes furent très heureusement modifiées et perfectionnées par les armuriers enrôlés dans le régiment, en sorte que le 42* se distingua toujours par la précision de son tir. On conçoit que des manœuvres journalières fussent de nature à développer rapidement dans ces jeunes soldats l'esprit et la science militaire. Mais d'une part, le champ d'opérations dans le Sud était comme sans bornes ; de l'autre, pendant les deux
premières années de la lutte, l'armée, imparfaitement pourvue du matériel nécessaire, avait intérêt à ne point hâter les opérations décisives ; aussi, comme beaucoup d'autres corps, le régiment de Garfield eut, quelque temps encore, pleine facilité pour se livrer aux exercices qui font les troupes solidement aguerries.
Le 42® quitta Golumbus le 14 décembre et se rendit par le chemin de fer à Cincinnati, sur l'Ohio: au sud de cette rivière s'étend l'État du Kentucky. Si le Kentucky n'était pas sorti de l'Union, il faisait secrètement cause commune avec les rebelles ; tout à coup un corps de cinq mille confédérés envahit la frontière de l'Est sous la conduite de Humphrey Marshall. Le colonel Garfield reçut l'ordre d'aller à Louisville, pour y prendre les instructions du général Buell qui commandait en chef dans la contrée. Voici comment l'historien du 42® ra-
conte cette entrevue : « Le 16 au soir, le colonel Garfield arrive à Louisville et se présente au général Buell. Il se trouve en face d'un homme froid, silencieux, austère, qui l'interroge sans laisser rien transpirer de sa propre pensée, et cependant tient un regard d'aigle attaché sur son interlocuteur, comme si, dans chacune de ses réponses, il eût voulu le sonder tout entier. Déployant une carte, il montre au colonel les positions occupées dans la partie est du Kentucky par les troupes de Marshall, désigne les lieux où, dans ce même district, campent celles de l'Union, indique brièvement la nature et les ressources du pays ; puis congédie son visiteur avec ces mots : « Si vous aviez a commander dans le département de l'Est de Kentucky, quel plan suivriez- vous? Venez ici demain matin à 9 heures et ditesle-moi. » Garfield retourne à son hôtel, se procure avec une carte du Kentucky les
derniers rappots officiels sur le recensement; place devant lui papier, encre, plumes, et se met à l'oeuvre. Il étudie les routes, la population, les ressources de ces comtés ; le lendemain, au point du jour, il travaillait encore. A 9 heures il est de retour au quartier-général avec une esquisse de ses plans. Le général Buell lit ce rapport très attentivement, et l'approbation est si complète qu'il donne à Garfield l'ordre d'organiser immédiatement une brigade de quatre régiments d'infanterie, et d'un escadron de cavalerie, de se mettre à leur tête, et, d'après son propre plan, d'expulser de l'Est du Kentucky les troupes de Marshall. » Décrivons en quelques lignes la première campagne du nouveau chef de corps. Dans une province montueuse et mal cultivée, Garfield se vit obligé de disséminer sur divers points sa petite armée: devant lui s'ouvraient des routes que l'hiver avait rendues
impraticables ; les forces de l'ennemi étaient supérieures numériquement aux siennes.
Néanmoins il résolut de pousser activement les opérations, et le 10 janvier il prit position devant la brigade entière de Marshall, dans la vallée de Middle Greek, un petit affluent de Big Sandy River qui se perd dans ce cours d'eau à 80 milles environ au-dessus du confluent de TOliio. Le détachement de Garfield venait seulement d'atteindre le champ de bataille à marches forcées, par (les chemins de montagne que les fourgons n'avaient pu suivre; mais comme déjà Marshall avait abandonné plusieurs de ses positions et qu'il semblait vouloir se dérober, Garfield pressa l'attaque sans attendre que le reste de ses troupes l'eût rejoint. Il n'avait pas avec lui plus de 1,400 hommes. N'importe, il passe à gué un petit lac gonflé par les pluies, escalade une colline dont les pentes abruptes sont couvertes de bois et
engage le combat ayec les sécessionnistes avantageusement retranchés dans une position dominante avec deux sections d'artillerie. Après cinq heures d'une lutte très vive, la victoire couronnait la bravoure des assaillants. Les confédérés, repoussés sur les hauteurs, opérèrent sans bruit leur retraite à la chute du jour, laissant leurs morts sur le champ de bataille et se hâtèrent de repasser les montagnes du Cumberlandpour rentrer au plus tôt dans la Virginie. C'était là, depuis le commencement delà guerre, le premier avantage sérieux qu'eussent remporté les soldats de l'Union. Ce fait d'armes que nous ne pouvions omettre, met en évidence les surprenantes facultés de ce capitaine improvisé qui, d'un coup d'oeil^ arrête le plan de la bataille de Middle Creek, la gagne, et dans une situation absolument nouvelle pour lui, révèle une aptitude incontestable au commandement des armées.
Le général Buell, soldat de profession, ressentait la méfiance naturelle à tout officier pour un simple volontaire ; et pourtant, peu d'heures après, il confiait à Garfield une brigade avec mission de combattre un corps beaucoup plus nombreux que le sien. Pendant qu'après le combat de Middle Creek les troupes de Garfield occupaient un village du nom de Paintville, il se produisit un incident qui prouvera au lecteur avec quelle énergie ce commandant d'un jour savait au besoin faire tête à tout, et vaincre les difficultés les plus imprévues. Paintville oii campait la brigade s'élève sur la rive gauche de l'Ohio. De fortes pluies avaient considérablement grossi la rivière et le courant était si rapide, si impétueux, qu'à peine les bateaux à vapeur pouvaient-ils réussir à le remonter ; la brigade ne reçut que des rations extrêmement réduites. Le colonel inquiet veut hâter l'envoi des vivres et
descend de sa personne jusqu'à Fembouchure du Big Sandy. Là il trouve un petit bateau à vapeur amarré à la rive, ordonne de le remplir de provisions et de'le diriger sans retard sur Paintville ; mais le capitaine du vapeur proteste que Teau est trop forte et le trajet impossible. Le colonel prend alors le commandement du bateau. Il fait charger les vivres et place le capitaine sur le gaillard d'avant comme pilote, sous la surveillance d'un officier de l'armée ; lui-même s'empare du gouvernail. Garfield se souvient encore de son ancien métier de marinier et conduit le vapeur avec autant d'habileté que de hardiesse, malgré l'effrayante rapidité du courant. Il reste ainsi au gouvernail pendant près de cinquante heures, sans un ins-^ tant de sommeil ni de repos, et, parvenu enfin à Paintville, il distribue avec bonheur des aliments à ses soldats qui déjà sentaient les tortures de la faim.
En récompense de sa victoire de Middle Greek, le colonel Garfield fat nommé brigadier général des volontaires. Il séjourna tout rhivèr avec sa brigade dans la vallée de BigSandy River, ef reçut, au printemps, l'ordre de rejoindre le général Buell, qui, placé lui-même à la tête de l'armée de Nashville, dans le Tennessee, avait hâte de réunir ses troupes à celles du général Grant à Shiloh, avant que celui-ci, inférieur en nombre, fût attaqué par la grande armée confédérée que commandait le général Johnston.
En arrivant près du général Buell, Garfield fut désigné pour le commandement delà vingtième brigade. Il répondit à la confiance de son chef par sa brillante conduite à la seconde journée de Shiloh, nommée aussi journée dePittsburgh Landing, oîi la jonction si opportune du corps d'armée de Buell changea tout à coup pour le général Grant
la face de la bataille et lui valut un triomphe éclatant.
Garfield prit part avec sa brigade aux opérations militaires devant Gorinth. On lui dut en particulier le rétablissement des ponts et du chemin de fer entre Gorinth et Decatur.
En novembre 1862 il fut mandé à Washington, comme membre de la cour martiale qui devait juger le général Fitz John Porter. Le général Hunter, chef du département militaire sur le littoral Sud de l'Atlantique, fut tellement frappé des qualités éminentes dont Garfield fit preuve au cours du procès, qu'il demanda comme une faveur qu'on voulût ])ien l'attacher à son commandement. Il ne put l'obtenir et Garfield fut dirigé sur l'armée du Gumberland, campée alors à Murfreesboro devantle Tennessee, sousles ordres du général Rosecrans. Ou désignait à cette époque les divers corps d'armée par le nom du cours d'eau principal de la région qu'ils
étaient chargés de défendre. Ainsi, au commencement de 1863 où nous sommes parvenus maintenant, l'armée du Potomac opérait contre Richmond, celle du Tennessee, sous le général Grant, se préparait à investir Vicskburgh dans le Mississipi; et l'armée du Cumberland unie à celle de l'Ohio depuis la bataille deShiloh, était, nous l'avons dit, campée à Murfreesboro, à trente mille sud-est de Nashville, capitale du Tennessee. Cette troisième armée s'était battue récemment; elle venait de remporter la sanglante victoire de Stone River, un des engagements les plus acharnés, les plus formidables de la guerre de Sécession. C'est au général Bragg qu'obéissait l'armée confédérée opposée à Rosecrans dans cette bataille. Les combattants étaient, à peu de chose près, égaux par le nombre comme par la valeur. Après une lutte héroïque de deux jours entiers, les débris des bataillons confé-
dérés se retirèrent à quelques milles vers le Sud dans TAlabama ; de leur côté, les troupes de Rosecrans avaient tant souffert en hommes et en matériel qu'il devint nécessaire de les réorganiser à fond, avant qu'elles fussent en état de reprendre l'offensive.
C'est durant cette période de repos et de réorganisation que le général Garfield arriva vers le 20 février 1863 au quartier général à Murfreesboro. Le colonel Garesche, chef d'état-major de Rosecrans, avait péri dans la bataille de Stone River ; son successeur n'était pas encore désigné. « Quand Garfield parut, disait Rosecrans dans une lettre toute récente, je nourrissais contre lui, je dois l'avouer, bien des préventions. C'était, disait-on, un ancien prédicateur qui s'était poussé par la politique : un tel homme ne pouvait m'être qu'assez peu sympathique. Je trouvai en lui, tout au contraire, un officier très instruit, d'une haute capacité ; un
patriote conyaincu et dévoué, un homme enfin d'une parfaite honorabilité. » Trois jours après son arrivée, Garfield était nommé chef d'état-major de l'armée du Cumberland.
Ici commence le dernier et le plus important chapitre de sa carrière militaire. Son premier soin fut de créer un bureau d'informations pareil à celui qui a pris un si grand développement dans les armées européennes depuis la guerre de Grimée. C'est avec beaucoup de raison qu'on a reconnu dans cette organisation « le mécanisme le plus parfait en son genre qui soit sorti des nécessités d'une lutte malheureuse. » Au moyen de tout un ensemble de rapports tirés des éclaireurs et des espions, des confédérés prisonniers et de nègres intelligents, ainsi que des documents officiels capturés, Garfield dressait un tableau exact de la situation et des forces de l'armée de Bragg. Tout s'y
trouvait détaillé, la qualité des armes, les munitions, les provisions diverses, les sentiments dont les troupes de la Sécession étaient animées, Tétat des routes, des ponts, des chemins de fer sur tout le territoire ennemi .
Lorsque le printemps arriva, le gouvernement de Washington el l'opinion publique témoignèrent hautement le désir que Rosecrans avançât vers le Sud. Mais cet officier, admirable soldat à beaucoup d'égards, s'absorbait dans les mille soins de ses préparatifs, et de plus une discussion assez vive s'était engagée entre lui et le ministre de la guerre. Garfield, qui, dans l'espace de deux mois avait acquis une influence très grande sur son chef, travaillait à deux choses, amener une réconcihation et préparer tout pour que l'armée se mît en marche. Les autres officiers, au contraire, désapprouvaient tout projet d'agression et
6ù JAMES A. GARFIELD
l'armée s'attarda jusqu'au mois de juin à Murfreesboro. A tous les appels Rosecrans répondait qu'il n'était pas prêt ; mais Garfield qui, par son bureau d'informations, connaissait parfaitement l'état respectif des deux armées, affirmait, lui, que l'heure était venue d'entreprendre un mouvement décisif. Finalement Rosecrans soumit la question à dix-sept de ses principaux officiers, commandants de corps, généraux de de divison ou de cavalerie , la plupart militaires de profession et hommes de grande valeur. Chacun eut ordre d'exposer par écrit son opinion sur la marche à suivre et les raisons dont il l'appuyait. Tous se rangèrent à l'avis de leur chef : l'ennemi était supérieur en nombre, il occupait une position très forte. Dans ces conditions, une attaque serait, en tout état de cause, hasardée ; en cas de défaite, on n'aurait abouti qu'à un désastre, Garfleld reprit les
dix-sept mémoires, les analysa et répondit atout par des raisonnements irréfutables. Il démontrait en substance que Rosecrans pouvait opposer 65,137 fusils et sabres aux 41,680 de l'ennemi.
Voici quelle était sa conclusion : « A mon sens, vous avez prudemment agi en différant le mouvement général jusqu'à ce que votre armée fût au complet et votre cavalerie montée. En ce moment tous les corps peuvent être concentrés en vingtquatre heures, et si vos cavaliers sont moins nombreux, ils l'emportent de beaucoup au point de vue de l'agilité. Je crois donc avantageux de marcher en avant avec toutes nos forces disponibles : cette résolution nous conduira, Dieu aidant, à un plein succès .»
Un historien d'une grande impartialité, M. Whitelaw Reid, a vu dans le rapport de Garfield, le mémoire le mieux conçu qu'un chef d'état-major ait soumis à son
supérieur dans tout le cours de cette guerre. « Sa logique était, d'un bout à l'autre, irrésistible, et, lorsqu'il en eut ouï la lecture, le conseil de guerre décida que l'armée devait avancer. Néanmoins, quelquesuns des. plus habiles officiers se méfiaient encore. Un d'eux, le général Grittenden, qui commandait un corps d'armée, se rendit à cheval dans la matinée même du jour fixé pour le départ, à la tente du général Garfield. « Monsieur, dit-il, il est bien entendu, et tous les officiers généraux pensent là-dessus comme moi, que ce mouvement est votre œuvre. Mon désir serait de vous faire comprendre que l'armée s'engage dans une voie hardie, fatale peut-être, et que c'est à vous qu'on demandera plus tard compte des événements. »
Alors s'ouvrit la campagne de Tullahoma dont M. \VhitelawReid,dans son admirable histoire, fait ce magnifique éloge que la
conception première en fut parfaite, Texéciition excellente ; que si elle n'obtint pas de résultat décisif par la complète destruction de l'armée ennemie, on ne doit l'attribuer qu'aux lenteurs qui trop longtemps en retardèrent l'ouverture. De si beaux succès donnèrent au général Garfîeld un grand prestige aux yeux de toute l'armée ; plus que jamais il devint l'officier indispensable et le conseiller de son chef. Il était sans doute bien dur pour les majors généraux élevés à l'école militaire de West-Point et qui avaient fait de la stratégie l'étude unique de leur vie, il leur était dur d'être forcés de reconnaître dans le brigadier jurisconsulte de Hiram des vues plus larges, une entente plus profonde des grandes manœuvres; mais l'issue heureuse de la campagne fît taire toutes les jalousies et nul ne contesta plus à Garfieldune considération justement acquise.
Vient ensuite la marche sur Ghattanooga, centre important de chemins de fer sur la rivière de Tennessee, à 100 milles de Tullahoma, dans la direction de l'est. Ghattanooga était, en effet, la clef de toute la partie centrale de la confédération. Bragg, après sa défaite en juin, s'y était retiré ; il y avait concentré tous les renforts qu'on avait pu réunir, et dans cette excellente position se préparait à faire une résistance desespérée. Ghattanooga est situé au sud de la rivière de Tennessee ; Rosecrans, par une marche hardie, passe la rivière et tourne la ville en faisant un long détour, dans l'espérance de couper les communications de Bragg et sa ligne de retraite, pour écraser ensuite son armée quand elle aura le Tennessee à dos. Le général confédéré ne veut pas courir le risque d'être pris au piège; il abandonne Ghattanooga, et va se retrancher à 12 milles plus loin au midi,
afin de s'assurer une retraite en cas de revers. Par malheur, un des chefs de corps de Rosecrans s'égare, la colonne qu'il conduit doit revenir sur ses pas ; les troupes de l'Union perdent ainsi deux jours entiers et l'occasion favorable s'est évanouie. Au lieu de surprendre l'armée de Bragg à Ghattanooga, Rosecrans la rencontre dans la vallée de Ghickamauga Greek, lieu âpre et parsemé d'épaisses forêts au milieu desquelles, le 19 septembre 1863, se livre une autre de ces batailles meurtrières qui font les veuves et les orphelins par milliers.
Inutile de songer ici aux manœuvres savantes. Les deux armées resserrées dans l'épaisseur des bois, face à face et très rapprochées, se battirent avec une opiniâtreté indomptable . La victoire commençait à pencher du côté de l'Union, lorsque la plus funeste des méprises failUt amener un dénouement fatal. Le chef d'état -major, ainsi
que le lui commandaient ses fonctions, avait jeté sur le papier chacun des ordres qui ' devraient être portés aux différents corps; de ces ordres un seul restait à écrire. Pendant une absence momentanée de Garfield, celui qui manquait fut rédigé à la hâte par un autre officier en termes très obscurs. C'est ce dernier commandement qui, mal compris par l'officier général chargé de l'exécuter , causa un désastre aussi grave que subit.
L'aile droite de l'armée de Rosecrans placée sous les ordres du général M" Gook, se composait de deux divisions ; celle de gauche était commandée par le général Wood auquel fut remise la malencontreuse dépêche. Il crut qu'elle lui ordonnait de retirer ses troupes de la ligne de bataille et de les placer derrière la division qui se trouvait à sa gauche. AVood comprenait que le résultat de cette manœuvre serait fatal, mais il ne
pouvait désobéir à un ordre qu'il regardait comme dicté par son supérienr. Le général Longstreet (actuellement ministre des Etats- Unis àConstantinople), commandait la ligne opposée des confédérés. L'erreur à peine commise, il jeta ses redoutables bataillons dans la brèche que venait d'ouvrir la retraite de Wood. En vingt minutes l'aile droite tout entière fut rompue et les bois se remplirent de fuyards qui cherchaient un abri dans la ville de Chattanooga. Le général Rosecrans et son état-major général, voyant fuir en désordre les débris épars du corps de M® Cook, crurent la bataille définitivement perdue et s'élancèrent au galop vers Chattanooga, où ils espéraient rallier les colonnes dispersées et préparer une vigoureuse défense. Ils avaient parcouru 3 milles ; tout à coup le chef d'état- major accourt à fond de train et proteste à son général que la bataille n'est nullement perdue. En effet le
bruit d'un combat acharné se faisait entendre du côté où Tarmée du Gumberland, commandée par le général Georges H.
Thomas, tenait le centre et la gauche de la ligne fédérale contre les forces entières de Bragg, qui, maintenant, se croyaient sûres de Yaincre. Garfield supplia Rosecrans de Tautoriser à se remettre aux côtés du général Thomas pour partager avec lui la lutte jusqu'à la dernière extrémité. Abandonner le champ de bataille, où un corps peu nombreux résistait encore à une armée, cette idée seule révoltait son coeur.
Il revient donc, accompagné seulement d'un capitaine et de deux ou trois sousofficiers, franchissant à toute bride les fourrés, les collines, les ravins. Cette poignée d'hommes, rencontre fréquemment les tirailleurs ennemis. Garfield voit tomber son plus proche voisin ; il a même son cheval atteint d'une balle; rien ne ralentit sa marche.
Enfin il rejoint la petite armée de l'héroïque général Thomas déjà presque enveloppée, mais ne cédant pas un pouce de terrain.
Garfield, un peu avant d'opérer sa jonction, avait aperçu les colonnes de Longstreet exécuter un mouvement tournant afin de pénétrer entre les troupes de l'Union et une haute éminence qui les dominait par derrière. La situation devenait périlleuse; mais, averti et conseillé par Garfield, Thomas, retira sa droite, fît un changement de front, et lança contre l'avant-garde de Longstreet une nouvelle brigade commandée par le général Steedman, qui venait, lui aussi, d'arriver sur le champ de bataille : il eut ainsi le bonheur d'échapper au danger suprême. Cinq minutes plus tard, l'aile droite du général Thomas^ prise à la fois en flanc et en queue, était inévitablement écrasée. A l'endroit où la brigade de Steedman se
heurta aux colonnes en marche de Longstreet, le terrain disparaissait sous des monceaux de morts et de blessés ; mais tant de sacrifices ne restèrent pas stériles: rarmée du Gumberland était sauvée. Enfin la terrible journée se termina; comme le soleil se cachait sous l'horizon, les confédérés, déconcertés, repoussés, se retirèrent du combat. Garfield à pied, tout enveloppé de famée, dirigeait encore le tir d'une batterie de campagne, qui, dans le temps que les bataillons rebelles s'enfonçaient dans la vallée, éclaira l'obscurité des dernières lueurs qu'aient vues briller les champs ensanglantés de Chickamauga. Malgré l'échec essuyé par l'aile droite pendant la matinée, en définitive la bataille était restée indécise et Rosecrans retranché à Ghattanooga était en sûreté contre tout nouvel assaut.
Les honneurs de cette mémorable journée se partagaient à peu près également
entre le général Thomas et le chef d'étatmajor ; ce brillant fait d'armes allait clore cependant la carrière militaire du général Garfîeld. Quelques jours après le combat, il fut envoyé par Rosecrans à Washington afin d'exposer dans les moindres détails au Président et au ministre de la guerre la situation et les besoins de l'armée retirée à Ghattanooga. En arrivant à la capitale, il apprit qu'il venait d'être promu au rang de major général pour ses brillants et signalés services dans la bataille de Ghickamauga. Sa nomination portait la date du 19 septembre. Garfîeld fît au président et au secrétaire Stanton un rapport verbal sur les opérations accomplies dans le Tennessee durant les neuf mois précédents. Ses paroles produisirent sur le président Lincoln une si heureuse impression, que ce dernier lui conseilla fortement de prendre une détermination -peu conforme à ses désirs peut-
être, mais que semblait lui imposer, comme un devoir, l'un des événements les plus importants de sa vie.
Au mois d'octobre de F année précédente, les républicains du 19® district parlementaire de rOhio avaient nommé le général Garfield membre du 38^ congrès qui se réunirait en décembre 1863 ; quatorze mois devaient donc s'écouler entre son élection et le jour où il prendrait possession de son siège au Congrès. Garfield avait accepté ce mandat, persuadé qu'avant la prochaine réunion de la législature nationale, la guerre serait terminée. Mais elle durait encore et la situation de l'élu, aux approches de décembre, devenait des plus embarrassantes.
A ne consulter que ses instincts, il eût préféré déchner un honneur tout politique et rester sous les drapeaux. S'il avait eu peu d'occasions de déployer la bravoure du soldat, du moins en avait-il merveilleuse-
ment profité. Parmi les majors généraux, il était un des plus jeunes. Son grade, il Tavait conquis bravement sous le feu de la mitraille ; le peuple célébrait sa belle conduite à Ghickamauga, et il n'avait plus, ce semble, qu'à présenter son frontaux lauriers qui sont la glorieuse récompense des défenseurs de la patrie. En outre son régiment décimé dans les batailles, ses drapeaux criblés par les balles, étaient encore en ligne : dans ces conditions, déserter le champ d'honneur, se retirer quand ses compagnons d'armes continuaient la lutte, lui paraissait une faiblesse indigne de lui.
Le général Thomas lui offrit le commandement d'un corps de l'armée du Gumberland; mais, d'autre part, le président Lincoln le pressait avec les plus vives instances de résigner sa commission et de prendre place au Congrès. Ce n'étaient pas les généraux vaillants et capables qui manquaient
à rheure actuelle, ainsi que le Président ne cessait de le répéter : on avait besoin par dessus tout d'hommes qui, dans le Congrès, comprissent les demandes du soldat et les nécessités de la guerre ; d'hommes dont l'intelUgence fût assez haute pour traiter les grandes questions alors pendantes. Depuis deux ans déjà, les victoires s'ajoutaient aux victoires. Vicksburgh, Gettysburgh, Stone River et d'autres grandes batailles avaient été gagnées ; mais l'armée des Sudistes tenait toujours la campagne; il fallait que la Confédération fût enfin brisée. Le triomphe appartiendrait à qui saurait se créer des ressources. Nul doute que les confédérés ne luttassent jusqu'aux tortures de l'agonie ; le problème se réduisait donc à un seul point : le Congrès, le trésor, le département de la guerre, parviendraient- ils à obtenir la supériorité, soit par le nombre des troupes, soit par l'abondance des
moyens d'action? Leur serait-il donné de jeter ce poids dans la balance des destinées de TAmérique ? La première ardeur qui avait poussé tant de généreux volontaires dans les rangs de l'armée, s'était quelque peu attiédie sitôt que fat publiée la longue liste des morts et des blessés ; il devenait évident que le Congrès de 1863-64 aurait à résoudre le difficile problème de la conscription. La marche des troupes en campagne avait plus d'une fois été gênée par l'inexpérience de la direction ministérielle, par les fautes mêmes commises à Washington. Aussi les frères d'armes du général Garfield, ceux surtout qui lui étaient les plus attachés, unirent-ils leurs instances à celles du Président pour obtenir de lui qu'il renonçât au service et qu'il représentât l'armée au Congrès. Garfield crut devoir céder à ces nombreuses sollicitations. Il résigna sa commission et prit place dans le
Congrès le 5 décembre 1863. Depuis, il a toujours occupé son siège de représentant jusqu'à ce que son élection comme Président Tait appelé à de plus hautes fonctions. Suivons-le maintenant sur la scène où se sont accomplies les plus grandes œuvres de sa vie, œuvres pour lesquelles son expérience antérieure d'étudiant, de professeur, de sénateur d'Etat, de soldat, lui ont servi pour ainsi dire d'études préparatoires.
(( Désirez-Yous savoir pourquoi le papiermonnaie ayant cours forcé est la ruine des intérêts économiques d'un pays, de tous les pays, et pourquoi il Ta toujours été?
(( Voulez-vous apprendre comment les affaires peuvent se développer sagement, le commerce avec l'étranger s'établir et prospérer au moyen d'un système monétaire fixe et d'une valeur invariable? Vous
trouverez sur un sujet si important les informations les plus sûres dans les discours de M. James A. Garfield. Vous y trouverez des opinions, non pas improvisées en vue de tirer profit d'une occasion ou de favoriser T élection d'un candidat, mais longuement mûries à l'aide de recherches consciencieuses, de larges investigations et défendues avec toute la puissance d'une haute raison, avant d'avoir éclairé les intelligences et d'être devenues généralement populaires.
(( Dans M. Garfield lui - même vous trouverez un économiste politique , un homme d'Etat, le chef d'un grand mouvement» fort de principes si profondément ancrés dans son esprit comme dans sa conscience, qu'il les maintiendrait seul alors même qu'il n'aurait plus l'avantage de s'appuyer sur un parti puissant.
« Garl sghurz ».
L'Etat de l'Ohio est divisé en vingt districts parlementaires qui sont désignés par des numéros consécutifs. Le dix-neuvième district que le général Garûeld a représenté depuis 1863, est formé de quatre comtés, situés dans la partie nord^est de cet État. Il appartient à cette région qui borde au sud le lac Érié et qu'on nomma le Western Reserve parce qu'il fut très anciennement cédé à la Compagnie du Connecticut et peuplé par l'élite des colons de la Nouvelle- Angleterre. Les conditions d'établissement assuraient des avantages spéciaux aux officiers et aux soldats qui avaient servi avec honneur pour la défense du pays dans la guerre de la Révolution. De plus le Western Reserve reçut au commencement de ce siècle la fleur de la population si énergique, si loyale, si religieuse des États de la Nouvelle-Angleterre . Les descendants des premiers colons ont si bien
se JAMES A. GARFIELD
retenu les qualités caractéristiques de leurs ancêtres, que le Western Reserve ressemble aujourd'hui au Massachusetts ou au Gonnecticut plus qne toute autre contrée de l'Hudson River occidental. Le peuple pieux, inteUigent, plein d'ardeur, s'applique avec un zèle tout particulier à bien choisir ses représentants; il suit d'un œil attentif leur conduite, et toutefois, en cas d'opposition dans les sentiments, il agit envers eux avec impartialité et justice, pourvu qu'eux-mêmes se montrent toujours dignes de sa confiance.
Depuis l'époque où l'Ohio entra dans l'Union, le dix-neuvième district n'avait pas compté plus de quatre représentants ; parmi eux figura durant près d'un quart de siècle, Joshua R. Giddings, un des hommes politiques les plus illustres de l'Amérique du Nord, et l'un des premiers qui se prononcèrent pour l'abolition de l'esclavage*
Quand donc les suffrages populaires déposaient aux mains du jeune major général l'héritage de Giddings, ils lui déféraient sans nul doute un honneur extraordinaire. Gomment le général Garfield répondit à l'estime de ses concitoyens, ceux-là seuls peuvent le comprendre qui sont initiés aux discussions du Gongres dans le cours des dix-huit dernières années. Les bornes étroites de cette esquisse nous permettent à peine de dessiner en quelques traits malheureusement bien vagues les remarquables travaux de Garfield pendant la période qui s'ouvre devant nous.
On ferait un gros volume des discours prononcés par lui au milieu de ces débats importants. La New- York Nation en a donné un compte rendu très élogieux qu'il est permis de comparer à tout ce que la critique contemporaine des deux mondes a écrit de plus juste et de plus impartial.
(( Pour peu qu'on soit au courant de la politique, on connaît ce qu'a pen^é Garfîeld au sujet de toutes les questions qui ont préoccupé le public à partir de 1 868 . Il serait impossible de citer une matière, de quelque nature qu'elle soit, sur laquelle ses opinions n'aient pas été parfaitement saines; et fût-on d'un avis contraire, encore serait-on contraint d'avouer qu'il les défendait de façon à prouver qu'elles étaient le fruit de longues et sérieuses méditations. Dans les discussions relatives à la monnaie, il ne s'est pas égaré un seul instant; et jamais il n'a déguisé des vérités qui eussent pu épargner au pays bien des calamités. Il n'a pas eu, comme tant d'autres républicains éminents , la faiblesse d'autoriser par son vote le payement des obligations en papier -monnaie. Presque seul de son parti, il s'opposa au silver Bill (bill d'argent) ; presque seul il sut se
préserver de l'espèce d'affolement qui dans l'Ouest et particulièrement dans l'Ohio s'était emparé de toutes les classes de la société. Garfield fut aussi un des premiers et des plus fervents apôtres de la réforme du service civil, précisément d'après la théorie que les républicains indépendants, cherchent depuis peu à faire prévaloir.
L'attitude qu'il prit dès le principe vis-à-vis du Sud, lui valut quelque temps, il est vrai, es haines d'une faction qui ne songeait qu'à s'enrichir en soufflant le feu des discordes intestines ; il fut traité de blasphémateur et d'hérétique ; mais ce titre même d'émancipateur lui assigna, dans la grande République américaine, une place distinguée parmi les hommes d'État de l'ordre le plus élevé ».
Ce n'est pas seulement par ses discours que le major général mérita l'estime du Congrès, c'est aussi par ses travaux au
sein des comités. A son entrée dans les Chambres, on l'attacha naturellement au comité des affaires militaires qui se trouvait aux prises avec tous les problèmes d'une guerre formidable, dans un moment où une erreur grave de sa part eût suffi pour compromettre la cause de TUnion. Garfield arrivait directement de l'armée, il en connaissait à fond tous les besoins : dès le premier jour on lui confia la direction du comité.
De la présidence du comité militaire il passa en 1869 à celle du comité des banques et monnaies, chargé alors de la pénible mission de restaurer les finances nationales fortement ébranlées dans la transition de l'état de guerre à l'état de paix. En même temps il tenait une place considérable dans le comité du neuvième recensement auquel les États-Unis doivent le dénombrement des hommes et des choses
le plus clair, le mieux rédigé qui eût encore paru dans le nouveau monde.
En 1872, le général Garfield montait à la présidence du comité des ap'fjroprîaUons ^ lequel est, à beaucoup d'égards, de tous les comités de la Chambre, le principal et le plus influent. Il a pour fin la surveillance et le contrôle de toutes les dépenses du gouvernement soumises à l'approbation du Congrès, quel qu'en soit d'ailleurs le but. Des bills séparés pour le budget de l'armée, delà marine, du service postal, des ports et des rivières, du personnel diplomatique et consulaire, en tout onze chapitres distincts, dont chaque article porte l'évaluation approximative des dépenses, doivent être préparés par le comité des appropriations à chaque session annuelle du Congrès. Le pays tout entier retentissait alors de vives réclamations à l'effet d'obtenir une économie plus sévère dans les dépenses
publiques et une sérieuse diminution dans les taxes; en sorte que les labeurs du général Garfield, durant les quatre années qu'il présida le comité des appropriations, furent littéralement énormes. Ce travail toutefois fut si habilement conduit et par lui et par ses prédécesseurs immédiats, que les dépenses du gouvernement, qui s'étaient élevées en 1865 à 1,297,555,224 dollars, descendirent en 1875 à 287,133,874 dollars, chiffre qu'alors on regarda comme la limite extrême des réductions que put s'imposer une sage économie. Pendant les années 1874-75, les États-Unis furent cruellement éprouvés par la grande baisse et les désastres financiers qui avaient suivi l'effondrement et la panique de 1873. Sans doute le papier-monnaie mis en circulation au temps de la guerre, afin de soulager le Trésor, avait rempli le but qu'on s'était proposé en le créant ; mais, inévitablement,
il avait inauguré le règne des valeurs exagérées ou même fictives. Au mépris des solennels, des pathétiques avertissements du général Garfield et de quelques-uns de ses collègues mieux avisés, le Congrès avait négligé, lors du rétablissement de la paix, d'arrêter le cours d'une monnaie trompeuse, et de fixer pour base des transactions la réalité des valeurs. Ce fut le 16 mars 1866 , moins d'un an après la soumission des armées confédérées, que Garfield énonça pour la première fois ses idées au sujet du cours forcé, dans un discours qui pénétrait jusqu'aux principes fondamentaux d'une administration financière honnête et prudente. Le bill de considération proposait de conférer au secrétaire du Trésor les mêmes pouvoirs pour l'amortissement de la dette dont le secrétaire Sherman a usé tout récemment avec tant de succès : son adoption eût amené le retour
graduel et cependant hâtif des payements en espèces.
Le discours dans lequel Garfield développait son système financier est un chefd'œuvre, et les paroles qui le terminent renfermaient des avis prophétiques :
« Il appartient à la Chambre de décider quelle voie elle veut prendre. Choisir la première, c'est vous lancer dans un océan de papier-monnaie qui ne subira pas de diminution avant que vous-mêmes ayez résolu courageusement, comme je vous le propose, de revenir aux valeurs solides. Si cette mesure est retardée, il en coûtera cher au pays. Adoptez-la de suite; après une légère souffrance dans les affaires, après une difficulté momentanée dans les payements, le danger aura passé et nous poserons le pied sur un terrain consistant. Il faudra, un peu plus tôt ou un plus tard; enarriver là. Mais si vous persistez à sui-
vre la même route, une crise financière vous attend, plus terrible que celle de 1837. Quant à moi, je ne veux pas que mon nom soit attaché au sort du papiermonnaie. Ma conyiction est que tout parti qui se confie au papier-monnaie, périra dans une catastrophe générale, couvert des malédictions d'un peuple appauvri et ruiné.
« Je me souviens que sur le monument de la reine Elisabeth où sont consignées ses gloires et ses grandes actions, parmi tous ses titres à l'immortalité, on rappelle, comme un des plus beaux, qu'elle rendit dans son royaume à l'argent sa juste valeur. Quand cette Chambre aura porté son décret, quand elle aura prononcé le maintien des papiers en circulation, mériterat-elle aussi qu'on dresse un monument à sa gloire? »
Le Congrès manqua de courage ce jourlà ; il ferma l'oreille à la voix de la sagesse.
C'est que, dans les États du Nord, aux premières joies du triomphe se mêlait la fièvre de Tagiotage. Partout les affaires prospéraient; en un clin d'œil s'élevaient des fortunes qui n'avaient pour base qu'un papier déprécié. L'orgie des spéculations parvint à son apogée en 1872, et dans le mois de septembre de l'année suivante l'écroulement avait lieu soudain. Lorsque, en 1874, le Congrès se fut organisé, le comité du budget rappela ouvertement la Chambre à une direction plus sensée des intérêts du pays.
On réduisit les dépenses au chiffre le plus bas; mais le désarroi n'en régnait pas moins dans les affaires ; toutes les valeurs étaient discréditées : le problème de l'heure présente, c'était d'abaisser les impôts strictement nécessaires au niveau de la détresse industrielle ou commerciale et de la pénurie universelle. L'opinion publique se tourna
instinctivement vers Garfield et il fut nommé président du comité du budget. Ici encore il faudrait un ouvrage entier pour rendre compte des services qu'il rendit dans ses nouvelles fonctions, et le lecteur concevrait en le parcourant que toute la Convention de Chicago, dans la grande crise qu'elle eut à subir en juin dernier, se soit de nouveau adressée à Garfield comme étant par excellence l'homme capable de faire succéder à une situation douloureuse les joies de la prospérité. Mais nous sortirions du cadre de cette notice si nous donnions de plus amples détails sur les actes éminents qui ont marqué le passage du major général dans les comités. Par le peu que nous avons dit, il est aisé de juger quels talents financiers il déploya pendant une période qui ne réclamait rien moins que la vaste capacité d'un homme d'État accomph. 11 nous reste, avant de finir ce chapi-
tre, à choisir dans la masse de ses discours quelques extraits qui mettent en pleine lumière ses jugements et ses vues sur plusieurs des grandes questions politiques et
gouvernementales.