‹ Le général James A. GarfieldChapitre 4 sur 11 · LES FINANCES · texte numérisé non relu

LES FINANCES

En matière de finances, durant les péripéties de la longue lutte qui se termina en 1879 par la reprise des payements en espèces, Garfield demeura ferme sur les principes émis avec tant de vigueur et de netteté dans son discours du 16 mars 1866, et dont nous avons cité plus haut un fragment. Il avait, pendant nombre d'années, étudié le mécanisme des finances européen-

nés ; tous les mémoires écrits sur la législation commerciale de la France et de TAngieterre pendant les deux derniers siècles, il les avait compulsés, au point d'avoir sous la main tous les faits de quelque importance qui s'y rapportaient. En mai 1868, quand le pays fut précipité dans un chaos inextricable de systèmes financiers ; quand les hommes en renom, s'appuyant sur des raisonnements captieux, demandèrent qu'on créât des assignats portant l'estampille du gouvernement et qu'il fût permis de substituer ces fausses valeurs à l'or que la nation s'était solennellement engagée à livrer, Garfield se leva presque seul et combattit ces paradoxes par un discours au bas duquel tout homme d'État serait assurément flatté de pouvoir écrire son nom. L'orateur avait divisé sa thèse en vingt-trois articles distincts, mais logiquement enchaînés les uns

aux autres : les développements donnés de \'ive Yoix remplirent une journée entière.

Après avoir reconnu sans détour tout ce que la situation présente a de décourageant, après avoir confessé que les Etats-Unis ont, pour sortir de ces effroyables difficultés, moins d'expérience que toute autre nation civilisée, il s'écrie : « Quel prix ont jusqu'ici attendu le bûcheron armé de sa hache, le moissonneur qui fauche les épis, le forgeron qui bat l'enclume de son 'marteau? c'est le dollar. Avec le dollar vous avez jusqu'ici acheté le bois qui réchauffe vos membres, le drap qui habille vos enfants, la nourriture qui apaise la faim. Le dollar a été la condition essentielle de tout contrat, de toute vente, de tout payement fait soit au trésor national, soit à l'humble marchande qui vend dans la rue. Maintenant où en sommes-nous? Depuis le 25 février 1862, il n'y a pas un jour où un homme quelconque

ait pu dire avec certitude quel serait, le mois, le jour suivant, la valeur de notre monnaie légale. A dater de ce moment, nous avons offert à la place du dollar, quoi ? la promesse imprimée du gouvernement de payer un dollar ! Et cette promesse, nous ne l'avons pas maintenue; nous avons suspendu tout payement réel ; nous avons, en vertu d'une loi, forcé le citoyen à recevoir au lieu d'argent, un papier déshonoré !

Et l'orateur conclut ainsi :

(( Pour ce qui me concerne, ma conviction est inébranlable. En présence des faits qui s'accomplissent sous mes yeux, des terribles épreuves souffertes ici et à l'étranger, des témoignages de tant d'hommes d'État du dernier siècle profondément versés dans ces matières, je regarde comme une vérité démontrée que toute augmentation de papier-monnaie ayant cours forcé, aura

pour conséquence d'anéantir le crédit public, de paralyser l'industrie privée et de ruiner la classe indigente; tandis que le rétablissement graduel de notre monnaie d'or nous conduira infailliblement à la grande prospérité nationale qui doit être le fruit naturel de la paix. »

Le projet combattu par Garfîeld ne fut pas adopté; mais, au mois de juillet suivant, il reparut sous la forme d'un bill autorisant la taxe des redevances. Garfîeld parut aussitôt sur la brèche et fît entendre une prompte et vigoureuse protestation : « J'affirme, dit-il, qu'à mon avis, tous ces efforts pour faire adopter, relativement à la dette nationale, des conclusions étranges ou même déshonorantes, naissent d'une méfiance injurieuse de l'intelligence et de la probité du peuple américain. A peine une heure se passe-t-elle sans qu'on entende répéter à Yoix basse que si tel ou tel projet sont écar^

tés, le peuple se déclarera insolvable. Je ne saurais, pom^ moi, partager cette méfiance. Les citoyens des Etats-Unis ont prouvé de la manière la plus éclatante que le sentier du devoir et de Thonneur n'a pas d'aspérités si rudes qu'ils ne soient prêts à affronter. Sans aucun doute ils sentent le poids de la dette publique ; mais ils se rappellent qu'elle est le prix du sang, des flots du sang d'un demi-million d'hommes morts pour nous assurer tout ce qui rend désirables la vie et la fortune. J'en suis certain, toutes choses bien examinées, ils repousseront l'art indigne de payer ses dettes en appelant à son aide les tours de passepasse et tous les escamotages que peut imaginer une habileté perverse.

« La morale publique ne protesterait pas contre de tels actes que l'intérêt général et privé refuserait de s'y associer. Persistons d^ns cette confiance quelques années encore

et la génération prochaine tiendra ici notre place avec soixante-quinze millions de population et soixante-deux milliards de fortune. Pour eux ce qui restera de la dette à solder ne sera plus qu'un fardeau léger. Ils acquitteront la dernière obligation conformément à la lettre et à l'esprit du contrat, avec le même sentiment de reconnaissance dont ils seront animés en payant les pensions des rares survivants parmi les soldats qui soutinrent la grande guerre de l'Union. »

Le secrétaire du Trésor de cette époque", dans la crainte que les énormités prononcées à la tribune ne compromissent gravement au dehors le crédit national, fît imprimer les deux discours du général Garfîeld dans une brochure qu'il envoya en Europe aux hommes d'État et aux financiers les plus connus. Il en tomba par hasard un exemplaire entre les mains de M. John Bright,

qui le montra à M. Gladstone. Sur leur proposition, Garfield fut élu membre honoraire du Gobden Club. Cette distinction dans les circonstances que nous venons d'exposer, n'avait rien que de fort honorable ; mais les motifs n'en furent pas compris et les ennemis politiques du général s'en firent une arme contre lui. A les en croire, Garfield, en devenant membre honoraire du Gobden Club, aurait fait acte d'adhésion aux doctrines du libre échange dont ce Club célèbre était l'ardent propagateur.

Ces courtes citations des discours que Garfield fit entendre dans un moment où il avait pour adversaires le Congrès et l'immense majorité du peuple, surtout dans les Etats-Unis de l'Ouest, montre assez combien solides étaient ses principes financiers, et de quelle trempe était ce mâle courage, qui, seul contre tous, défendait intrépide-

ment la cause du bon sens et l'intérêt de la patrie.

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