LIBRE ECHANGE ET PROTECTION
Ses jugements sur la question des tarifs présentent la même vigueur, la même netteté. Déjà au collège "Williams il se distinguait en économie politique parmi les meilleurs élèves du professeur Perry, un des apôtres de la liberté du commerce les plus habiles qu'ait eus l'Amérique. On avait pour livre classique, V Economie politique de Wayland, Mais le jeune Garfield n'était pas d'un caractère à suivre aveuglément tout professeur et tout livre classique; il consulta toutes les autorités collatérales que la bibliothèque du collège lui permit
d'interroger, et se forma une opinion personnelle. Au bout de Tannée, son professeur lui demanda ce qu'il pensait du système protectionniste. La réponse du jeune homme fat si fortement raisonnée, si pleine de cohésion dans toutes ses parties, que l'examinateur en prit note dans son me-fnorandîcm. « Gomme théorie abstraite », disait Garfield, la doctrine du libre échange paraît en principe d'une vérité universelle; mais, comme question pratique dans un pays tel que le nôtre, un système de protection paraît indispensable. »
Le général Garfield ne put suivre invariablement la ligne de ses convictions quant aux tarifs commerciaux sans avoir à essuyer d'amères critiques. Les électeurs de TOhio avaient en grande partie leurs intérêts engagés dans les mines et dans la fabrication du fer; il était naturel qu'ils se plaignissent de l'élévation des taxes. Par con-
tre, le parll républicain réclamait des droits protecteurs, et plusieurs fois en deux ans, depuis l'entrée du major général au Congrès, un nouveau tarif-bill fut proposé et discuté. Garfield joua constamment un rôle important dans ces discussions, toujours avec la fixité de principes, avec la logique claire et nerveuse qui le caractérisaient. Voici la profession de foi qu'il fit sur ce point en 1866 :
« Nous voyons une école extrême d'économistes laisser les producteurs étrangers libres de fixer le prix de tous les objets manufacturés, et par là rendre à nos ouvriers toute concurrence impossible*
(( Une autre école non moins extrême ferme aux producteurs étrangers l'accès de nos marchés^ rendant à son tour impossible l'abaissement des prix fixés par nos fabricants. Je me tiens à égale distance de ces deux exagérations. Je regarde la libre
concurrence entre les produits indigènes et ceux de l'étranger, comme la meilleure voie pour arriver au règlement du commerce international.
(( Les droits devraient être assez élevés pour que nos fabricants puissent lutter aisément contre les marchandises du dehors, mais non excessifs au point d'exclure les articles étrangers, de créer en notre faveur un monopole, et d'établir des prix arbitraires. Telle est ma doctrine sur les droits protecteurs. Qae le Congrès suive avec fermeté ce programme, nous nous acheminerons d'année en année vers le libre échange parce que nous saurons nous rendre de plus en plus capables de combattre les autres nations à armes égales. Je suis pour une protection qui mène à V établissement de la liberté commerciale ; je suis vour une liberté commerciale préparée graduellement par une protection modérée, »
Le même sujet reparaissait pendant la session de 1878 dans un débat où Garfield, revenant à Targmiient qu'il avait déjà proposé en 1866, disait :
(t Les hommes qui créèrent cette Constitution, la mirent aussi en oeuvre et développèrent son idée génératrice. Cette idée différait essentiellement de toutes celles qui, dans ce temps -là, prévalaient dans le reste du monde. Ils placèrent dans le bien général de la nation le fondement, la source principale de la défense commune. Chez les peuples de l'antiquité, on organisait la défense pubHque au moyen des armées régulières, des flottes, des villes fortifiées; rÉtat se trouvait ainsi protégé contre les aorressions du dehors et les troubles de l'intérieur.
(( Nos aïeux se dirent au contraire:
Nous consacrerons sans doute des fonds à tenir sur pied ce qu'il nous faut de soldats
GARFIELD AU CQNGRKS 111
et de vaisseaux pour que la science de la guerre se conserve toujours parmi nous.
Mais notre espoir principal pour la défense du pays sera dans Tintelligence, dans la civilisation et le patriotisme des citoyens. Le développement des ressources intellectuelles et matérielles nous fournira les moyens d'équiper, d'habiller, de nourrir des armées en cas de guerre, de vivre considérés, heureux et prospères en temps de paix.
(( Dans cette discussion des tarifs , on s'est trop laissé guider par des vues étroites et des intérêts locaux. Certes, quand nous avouons que le nerf de notre puissance est dans nos grandes industries, quand nous reconnaissons ce fait que le bien-être du pays dépend des ouvriers et de l'abondance de leurs produits, il suit de là qu'il n'est pas dans la plus humble chaumière, qu'il n'est pas à l'extrémité même de nos fron-
tières, un habitant dont les plus chers intérêts ne se lient intimement aux lois qui am'èneront le progrès de nos plus importantes industries nationales. Les métiers, qui mettent notre nation à même d'avancer dans les voies de la civilisation sont un bienfait pour tous, et les bons patriotes s'empresseront d'accepter leur part des impôts nécessaires à la grandeur de la patrie et à leur propre conservation. Je me prononce donc pour un tarif d'une utilité générale, qui protège et soutienne des intérêts sans lesquels la nation ne pourrait ni s'agrandir ni même se maintenir à son niveau actuel ».
Revenant ensuite à ce principe fondamental, que sous un gouvernement républicain, c'est du développement de la nation que dépendent l'indépendance et la sûreté nationale, il conclut en ces termes :
(( L'habileté de nos ouvriers à fabriquer
tous les articles nécessaires pour armer nos troupes, pour les équiper et les vêtir, est, à mes yeux, d'une telle importance, que, si nous n'étions pas en état de le faire, je voterais des fonds sur le Trésor fédéral, afin que la fabrication du fer et de l'acier, le tissage du coton et de la laine, continuent coûte que coûte aux États-Unis.
Si nous venions à négliger ces grands intérêts au point de nous mettre sous la dépendance des autres peuples, à quelle condition déplorable nous verrions-nous réduits, dans le cas où il nous faudrait faire la guerre à ces mêmes nations de qui nous dépendrions pour nos diverses fournitures !
(( Bien plus sage est le système adopté par nos ancêtres. Il favorise l'industrie de la nation, et par là lui donne les moyens de pourvoir à son armement ; il accroît en elle l'intelligence et l'activité ; il nous rend
tous aptes à remplir nos devoirs de citoyens dans la guerre comme dans la paix. C'est ainsi que le système économique, d'où sortent les. richesses du pays, contribue en même temps à préparer la défense commune. »