‹ Le général James A. GarfieldChapitre 6 sur 11 · SUR LA MONNAIE D'ARGENT · texte numérisé non relu

SUR LA MONNAIE D'ARGENT

Il y avait une autre espèce de folie financière contre laquelle Garfield lutta énergiquement bien que sans succès. Pendant la session du quarante-cinquième Congrès, de décembre 1877 à mars 1879, une agitation se fit pour la refonte de la monnaie d'argent. La Chambre des députés était dominée par une majorité du parti démocratique

en révolte ouverte contre la loi qui fixait la reprise des payements en espèces au l^"" janvier 1879. On fit passer un bill annulant la loi de resiimption; mais le président Hayes mit opposition à ce vote et le parti contraire à la reprise ne put réunir dans les diverses fractions de la Chambre les deux tiers de suffrages nécessaires pour que le bill fût valable malgré le veto du président. Alors les adversaires de la resumption songèrent à créer une monnaie d'argent de mauvais aloi, où tout, poids et valeur intrinsèque, serait également défectueux. Le projet, œuvre d'une démagogie insensée qui spéculait à la fois sur l'ignorance et la duplicité populaire, avait pour promoteurs principaux une association de personnages riches et influents, propriétaires de mines très productives sur la côte du Pacifique. Ces hommes craignaient que la démonétisation de l'argent, qui, à cette époque, avait

lieu en Europe, n'amenât dans le monde entier la dépréciation de ce métal. Un M. Bland, du Missouri, présenta aux Chambres un bill à Feffet de frapper un dollar d'argent du poids de 412 grains et demi, et de remettre en circulation une monnaie d'un alliage yicieux, abolie quelques années auparavant. Le bill autorisait aussi, sous le couvert du gouvernement, l'usage illimité de ces dollars d'un prix inférieur.

Garfîeld combattit ces projets avec son habileté ordinaire, non qu'il fût opposé à l'usage de l'argent comme monnaie, mais parce que, d'abord, 412 grains et demi d'argent ne valaient pas le dollar et n'avaient aucune chance de le remplacer dans l'état présent des choses ; en outre il pensait que les Etats-Unis ne pouvaient, sans une grande imprudence, entreprendre seuls, à leurs risques et périls, de réhabili-

ter une monnaie défectueuse et de fixer arbitrairement un nouveau rapport de valeurs entre ce métal et Tor. Ses discours pendant la discussion brillèrent autant par le courage que par une science économique très remarquable; ils lui valurent néanmoins de violentes critiques de la part de plusieurs de ses collègues, qui depuis ont franchement reconnu la sagesse de ses opinions et leurs propres torts. Entre tous ces discours le plus important fut prononcé le 17 mai contre le bill de M. Bland; on peut le resserrer dans le passage suivant : «Je ne sache pas qu'il existe, en dehors de cette assemblée, un seul défenseur tant soit peu renommé de la monnaie bimétallique, qui regarde comme prudent pour une nation d'augmenter largement la monnaie d'argent, même dans les conditions fixées par les lois existantes. La France et les États de l'Union latine qui ont patronné longtemps

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le bimétallisme, le défendaient contre tout venant; il n'est rien qu'ils n'aient tenté pour le maintenir par tout l'univers; mais à partir de 1874, ils ont cessé d'agir ainsi. Les champions les plus déterminés du bimétallisme avouent qu'il serait ruineux pour leur système, pour la France et toute l'Union latine, de créer de la monnaie d'argent en plus grande quantité. Ce qui reste d'argent allemand en circulation, et qui se monte de 40 à 75 millions de dollars, est une menace permanente de l'Europe.

« Il y a un mois, le premier des journaux financiers de Londres proposait que la Banque d'Angleterre achetât la moitié du surplus allemand, et le gardât cinq ans, à la condition que le gouvernement d'Allemagne retiendrait l'autre moitié hors du marché. Le temps est venu de prendre de sages arrangements internationaux envuede préserver l'argent d'une chute désastreuse.

« Et nous qui, pendant les deux dernières années, avons monnayé beaucoup plus de dollars d'argent que nous ne l'avions fait depuis la fondation du gouvernement, dix fois plus qu'il n'en a été frappé pendant un demi-siècle de notre vie nationale, nous sommes dans l'ignorance complète de ces faits ! Nous n'hésitons pas à braver l'opinion raisonnée, universelle, des bimétallistes eux-mêmes; et nous soutenons que les États-Unis, sans autre secours que leurs propres finances, sont capables d'entrer seuls en campagne et de trancher seuls un si gigantesque problème ! Nous tenons à vérifier l'ancien proverbe que « que les fous se précipitent où les anges ont peur d'avancer. »

Les événements qui suivirent ne justifièrent que trop ses prévisions. La Chambre vota le bill Bland et le Sénat fit de même, en y joignant toutefois un amendement qui

limitait le monnayage de l'argent à quatre millions par mois. La Chambre accepta l'amendement du Sénat. Le Président opposa son veto; mais le Congrès réuni.

Chambre et Sénat, passa par-dessus le veto présidentiel, et le bill devint loi.

Aujourd'hui, comme résultat définitif, les caves du Trésor des États-Unis sont encombrées de dollars d'argent dont le mélange se compose de 89 centièmes d'argent sur 11 d'alliage. Le peuple ne s'en sert pas ou très peu ; et les lingots d'argent nécessaires pour le monnayage de l'or doivent, d'après les lois, être consacrés à cet usage avant de servir au monnayage des pièces d'argent» Celles-ci, par conséquent, surabondent et restent sans emploi. C'est là le seul obstacle sérieux qu'ait à vaincre en ce moment la prospérité financière de l'Union américaine.

Nous devons compter aussi parmi les plus grands services du général Garfield

dans sa carrière de représentant au Congrès, sa courageuse et patriotique défense des principes constitutionnels au milieu des ardeurs et des empiétements de l'esprit de parti. Nous en trouvons un mémorable exemple durant la session spéciale de 1879. La seconde et dernière session du quarante-cinquième Congrès expirait le 4 mars de cette année. Pendant l'hiver, la majorité démocratique, prépondérante alors dans la Chambre, essaya d'introduire trois projets de loi inspirés par une politique perverse, en les rattachant aux bills du budget gouver* nemental. Ces dangereuses mesures étaient :

1^ L'abrogation du serment du jury;

2p Une modification sensible de la loi qui réglait les attributions de l'armée ;

3^ La révocation de certaines lois établies concernant l'élection des membres du Congrès. -

La lutte n'était pas terminée quand

arriva la fin de la session et le Président fut forcé de réunir le quarante - sixième Congrès immédiatement après le 4 mars, de manière que les articles indispensables du budget pussent être votés avant le 30 juin, dernier terme de Tannée fiscale. Les mêmes bills furent de nouveau présentés, et les chefs démocratiques affichèrent leur intention de contraindre le Président à souscrire aux amendements qui attribuaient aux maréchaux fédéraux des fonctions constitutionnelles, ou bien,. en cas de refus, de saper le pouvoir même du gouvernement en lui retirant tout subside. Pour que la situation soit mieux comprise encore, il est bon de rappeler que jamais le Président des États-Unis ni les membres du cabinet ne peuvent, sous aucun prétexte, disposer de l'argent du Trésor sans que le Congrès lésait formellement autorisés à le faire dans un but déterminé.

Le général Garfield fut le premier à dénoncer et à dévoiler cette tentative pour dominer le pouvoir exécutif. Son discours du 29 mars fit dans le pays une impression profonde et plaça l'orateur à la tête non seulement de son propre parti, mais de tous les partis qui préféraient un gouvernement constitutionnel au triomphe d'une coterie politique. Deux passages de ce discours montreront la vigueur de ses raisonnements : (( Je n'ose me flatter de trouver en moi assez de ressources pour convaincre les membres du Congrès de l'extrême gravité f de la crise que le président du comité de tous vient par sa déclaration de déchaîner sur le pays.

(( Mon plus ardent désir est d'être reconnu mauvais prophète quant au résultat de ces manœuvres, et je voudrais de tout cœur qu'on me prouvât que je m'égare \ dans mes jugements.

(( Par malheur, de toutes les conyictions qui ont jamais pénétré dans mon esprit, aucune n'y est entrée plus profondément que celle-ci.

« La Chambre se montre aujourd'hui décidée à opérer une révolution dans le gouvernement et la Constitution des Etats- Unis. Que cette intention existe réellement dans la volonté de la moitié des représentants qui siègent au côté opposé de la salle, je l'ignore et j'espère qu'il n'en est pas ainsi. J'aime à croire que ce n'est là que la pensée d'un petit nombre. Mais je veux dire que si l'on s'opiniâtre à poursuivre le programme récemment adopté, ce programme n'est rien autre chose que la subversion totale de notre gouvernement.

« Le consentement libre, voilà le fondement de notre législation, voilà le granit sur lequel repose tout notre édifice social. Rien dans la république n'a force de loi

que par le consentement libre soit de la Chambre, soit du Sénat, soit du pouvoir exécutif; et si celui-ci refuse, par le consentement libre des deux tiers de ces corps.

(( Qui peut le nier? quel sera l'homme assez audacieux pour s'inscrire en faux contre ce principe que le consentement fut toujours la pierre fondamentale de nos institutions? Eh bien, le programme proclamé il y a deux semaines porte que si le Sénat refuse d'accéder au vote de la Chambre, le gouvernement doit être dissous. Et la raison de ces violences a été clairement donnée en ces mots :

(( S'il n'existe aucun moyen légal de con- (( traindre le Sénat, il y a un troisième pouce voir indépendant, le pouvoir exécutif, dont (( il faut à tout prix obtenir l'assentiment ; (( faute de quoi, le gouvernement doit dis- « paraître; » c'est-à-dire : si le Président, dans la limite de ses attributions, exerce son

plein droit constitutionnel en refusant de sanctionner la loi proposée, le Congrès s'arrogeant Tautorité souveraine, renversera le gouvernement ! Telle est la doctrine que nous avons en face de nous et que je signale comme nous apportant la révolution.

« Cette proposition, en effet, la voici en deux mots: tandis qne, après quatorze ans écoulés, aucune pétition d'un seul de nos citoyens ne nous est parvenue, réclamant Tabrogation de la loi aujourd'hui attaquée; tandis qu'on n'a pas vu paraître, que je sache, un seul mot de plainte sur cette même loi, les représentants démocrates, eux, pensent que dès là qu'ils n'ont pu contraindre l'autre Chambre et le pouvoir exécutif à admettre, les yeux fermés, une loi que les démocrates ont faite, ce refus constitue pour eux un motif plausible de détruire le gouvernement » .

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