DISCOURS D'OCCASION
Mais le général Garfield, pendant les années de sa maturité, ne mit pas seulement ses talents oratoires au service du Congrès, il fut en outre choisi pour porter la parole en bien d'autres occasions solennelles, et il s'en acquitta avec un talent d'orateur rare et extraordinaire, toujours à la satisfaction générale.
Sur les confins de la Virginie, aux bords du Potomac et non loin de la cité de Washington, s'élève sur les hauteurs d'Arlington Heights,une demeure splendide, habitée jadis par le général Robert Lee, commandant en chef des armées confédérées. Cette
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propriété reçut pendant la guerre les corps de plusieurs milliers de soldats du Nord tués dans les combats en Virginie, ou morts soit de leurs blessures, soit de maladie dans les hôpitaux de Washington. Cette propriété privée fut ainsi peu à peu convertie en cimetière; puis, la guerre finie, le gouvernement la fit approprier, y dessina des promenades, des allées immenses, et la consacra par un décret au repos éternel des morts. L'inauguration eut lieu le 30 mai 1868, anniversaire désigné par la loi pour la célébration d'une fête funèbre où partout la reconnaissance populaire devait orner de fleurs les tombes des soldats de l'Union.
Au jour de la consécration du cimetière d'Arlington, le général Garfield parla en présence d'un vaste auditoire où l'on distinguait le Président, les Ministres, les membres du corps diplomatique et des citoyens éminents de toutes les provinces envi-
ronnantes. Il commença en ces termes : « Si jamais un lieu dut être consacré au silence, c'est bien celui où nous sommes, c'est en face des tombeaux de 15,000 hommes dont l'existence avait un prix bien . supérieur à tous les discours, et dont la f mort fut une véritable épopée, bien que nul poète peut-être ne doive la célébrer. Avec la parole nous engageons notre foi, nous faisons des promesses, nous louons la I vertu. Mais ces promesses trop souvent, f nous ne les tenons pas ; la foi engagée peut n'être qu'un masque dont se couvre le vice. I Aucune des promesses que ces morts ont pu faire, aucun des engagements qu'ils ont pris, aucune même de leurs paroles ne nous sont connues. Tout ce que nous savons d'eux, c'est qu'ils ont, par un acte suprême, accompli les vertus les plus sublimes de l'homme et du citoyen. Ils ont pour l'amour de la patrie accepté la mort. Voilà le résu-
mé de leur vie : il suffit pour immortaliser leur patriotisme et leurs vertus.
« Le plus grand des hommes encore vivants a devant lui bien des luttes ; il lui faudra résister aux assauts du temps et de la fortune, il sera soumis à des tentations qui ont triomphé des plus nobles natures. Pour ceux-ci la lutte est terminée : leur victoire fut assurée dès Theure où la mort imprima sur leur front le sceau deThéroïsme et sanctifia une mémoire que rien désormais ne peut ternir.
(( Ce que nous voyons ici nous offre un trait de ressemblance avec le spectacle singulier que Rome présente aux regards "du voyageur. Près du Gapitole , dominant le Tibre et regardant la cité, une éminence peu élevée, aux pentes adoucies, porte le nom de colline du Vatican . Un cirque impérial en couronnait le sommet au commen cément de Tère chrétienne. Là, pour le
divertissement des Romains, les gladiateurs mom^aient et les bêtes féroces comhattaient des hommes plus féroces qu'elles. Sur cette arène, un pêcheur de Gahlée subit la mort en témoignage de sa foi : jamais le sacrifice d'une vie ne fut si noblement récompensé. En ce même lieu fut bâti le plus magnifique temple chrétien qu'aient élevé des mains humaines. Tous les royaumes, tous les climats contribuèrent par les plus riches offrandes à sa décoration.
« Et maintenant après dix-huit siècles, les cœurs de deux cents millions de croyants se tournent vers lui, lorsqu'ils^adorent Dieu. A la descente des Apennins, le dôme de Saint-Pierre apparaît se levant sur la cam- [lagne désolée et sur la cité morte, avant qu'on ait aperçu les sept collines et les ruines des monuments antiques. Le pêcheur galiléen a survécu aux splendeurs de la ville éternelle. Une noble vie couronnée par
une fin héroïque est montée plus haut, elle a duré plus longtemps que l'orgueil, les magnificences et les gloires du plus puissant empire de l'univers. »
Garfield eut d'autres fois encore l'occasion de faire briller sa parole dans l'oraison funèbre. Quelques années après la guerre, le général Georges H. Thomas, le héros de Ghickamauga et l'un des plus mâles caractères que les discordes intestines de l'Union aient mis en relief, mourut en Cahfornie au poste où l'enchaînait h devoir. Les officiers de l'armée du Cumberland qui avaient servi sous le général Thomas, se rassemblèrent en grand nombre dans la ville de Gleveland, et c'est Garfield. son compagnon d'armes, son ami, que tous invitèrent à prononcer l'éloge de l'illustre guerrier. Son discours mériterait les honneurs d'une reproduction intégrale ; mais le cadre de cet écrit nous permet à peine d'en
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citer un ou deux paragraphes. Détachons d'abord le portrait que l'orateur trace du I vaillant homme de guerre.
(( Je sais que tous, en ce moment, vous le voyez par les yeux de l'esprit, tel que vous l'avez tant de fois contemplé pendant sa vie, droit, fort et pareil à une tour solide; les épaules carrées, la tête massive, la chevelure luxuriante, la barbe épaisse, d'un brun clair parsemé de filets d'argent. Un front large, une figure pleine, dont les linéaments empruntaient quelque chose de grandiose à leur parfaite harmonie avec les vastes proportions de son corps ; un teint ])l()nd, dont les vives couleurs attestaient en même temps une santé robuste et une vie bien réglée; un visage illuminé par des yeux gris bleu, froids el terribles à ses ennemis, doux et souriants à ses amis ; que dirai-je? un chêne vigoureux, un homme de fer. Son attitude, sa démarche, tous ses traits révé-
laient une fermeté inébranlable, une force invincible; et cependant le plus aimable sourire embellissait sa physionomie d'une affabilité enchanteresse qui lui gagnait tous les coeurs. Ce tableau vivant de ses formes extérieures, conservé dans votre mémoire, vous rappellera mieux que je ne pourrais le faire ses qualités morales dont, chez lui, les qualités physiques étaient comme le reflet matériel. D'ailleurs, ses talents, son caractère, vous avez pu les voir longuement éprouvés dans Tardente fournaise de la guerre et dans bien d'autres situations non moins difficiles. Ainsi, camarades, vous n'avez pas besoin que je m'arrête à peindre cette noble figure, et vous seriez en état vous-mêmes d'ajouter de nombreux détails qui l'orneraient et la compléteraient. Je vous prie donc de suppléer aux lacunes de mes propres peintures par l'image fidèle qui vit indestructible au fond de vos coeurs.»
Plus loin Torateiir indique la cause sécrète des succès qu'obtint le général i Thomas ; nous citons ce passage , parce ^ qu'on croirait y lire l'exposé des principes et des méthodes que Garfield lui-même suivit constamment dans sa carrière militaire : « La vie de Thomas est une glorification de l'efficacité de la puissance d'un travail opiniâtre, en même temps que l'opiniâtreté du travail nous y révèle la supériorité du talent. Un de ses instructeurs à West Point, le professeur Ghurch, disait de son illustre élève qu'à l'école, nulle question ne lui échappait qui n'eût été par lui examinée sous toutes les faces ; il ne laissait rien derrière lui sans l'avoir pénétré à fond. Tel on le voit quand il eut à con- I duire les armées. Un combat, pour lui, n'était pas, comme pour d'autres, une sorte de tremblement de terre ou de volcan en éruption, ni une mêlée confuse d'hommes
intrépides et de chevaux fougueux, enveloppés des éclairs et de la fumée des canons. C'était la concentration d'une force contre une autre force mathématiquement combinée ; un calcul de lignes et de positions, de métal et de résistance, de bataillons et de compagnies. Il savait que les éléments de la victoire ne sont pas créés sur le champ de bataille , mais, patiemment élaborés dans le calme des camps par la parfaite organisation et Téquipement complet d'une armée. Sa remarque à un capitaine d'artillerie en train d'inspecter une batterie est digne d'être rapportée, en ce qu'elle montre comment il entendait la théorie de la victoire : (( Tenez tout en (( ordre ; quelquefois la roue d'un aflfùt (( décide du sort des batailles ». Aussi quand l'heure d'agir avait sonné, il s'était rendu si exactement compte des forces et de l'armement de ses troupes qu'il aurait pu
dire à quelles attaques il leur était possible de résister et quels coups elles feraient sentir à Tennemi » .
Un des plus beaux discours du général Garfield fut celui qu'il prononça en 1866 devant le Congrès sur les relations des États composant l'Union et sur les devoirs de la nation envers les noirs émancipés.
Parlant sur la thèse « la nation », le général Garfield s'exprime dans l'éloquent langage que voici : « Les étoiles du ciel illustrent notre constellation des États. Quand Dieu a lancé les planètes sur leurs routes célestes, il les a liées toutes, par une irrésistible puissance d'attraction, au soleil central, autour duquel elles opèrent leurs révolutions dans des orbites déterminées. Chacune d'elles peut être balayée par les orages, déchirée par la foudre, secouée par les tremblements de terre, écrasée sous ses propres ruines, dévastée
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par tous les cataclysmes; mais, tout éloigné qu'il est> le soleil souverain retient, de ses profondeurs immuables, chaque planète vagabonde et la maintient à sa place.
(( La terre oîi nous sommes peut être engloutie jusqu'à ses plus hautes montagnes .et recouverte par la mer; son sol peut être profondément modifié par les révolutions terrestres; mais il faut qu'elle continue d'accomplir sa révolution dans l'orbite qui lui a été tracée. De même, Alabama peut renverser toutes ses institutions municipales, mais ne peut jamais annuler le décret suprême qui le lie à la souveraineté de l'Union. Il doit à jamais se tenir dans l'orbite de l'obéissance et du devoir.
(( Nous ne devons jamais rien faire qui ne soit en rapport avec Tesprit et le génie de nos institutions. Le but de nos efforts doit être : rien pour la revanche, tout pour le sécurité ; rien pour le passé, tout pour la
présent et pour l'avenir. Hélas! rien ne pourra nous dédommager des pertes du passé : les quatre cent mille tombes oîi dorment nos pères et nos frères frappés dans la lutte contre les rebelles, resteront fermées jusqu'à ce que l'ange de la résurrection fasse l'appel des morts. Les larmes, les angoisses, les tortures des cœurs brisés, sont de fatales réalités que le temps ne détruira pas !
(( Détournons-nous de ce triste mais glorieux passé, et cherchons pour l'avenir une sécurité que rien ne puisse troubler désormais.
(( Et d'abord, montrons-nous toujours reconnaissants pour les résultats immenses obtenus par la guerre. Dans la plus effroyable tourmente qu'aient subie nos destinées, Dieu nous avait placés dans cette terrible alternative, ou de perdre notre liberté ou d'accorder l'émancipation à l'esclave ,
« Dans cette détresse extrême, nous avons appelé à nous l'homme de couleur, nous lui avons dit de nous aider à défendre, à sauver la République, et, sous le feu de la mitraille, nous avons conclu avec lui une alliance scellée par le sang de chacun et ayant Dieu pour témoin. Par ce contrat nous nous sommes engagés à briser son joug lorsque la patrie serait sauvée, et à lui faire partager avec nous tous les avantages et toutes les gloires de la liberté.
(( Dans les paroles solennelles prononcées lors de la proclamation de FafFranchissement, nous n'avons pas seulement déclaré les esclaves à jamais libres, mais nous avons engagé la foi de la nation qu'elle maintiendrait toujours leur liberté. Nous avons fait plus que de rompre les chaînes des esclaves : l'abolition de l'esclavage a donné quatre millions de citoyens de plus à la République.
(( Par la décision de la Cour suprême, par la décision du procureur général et de tous les pouvoirs du gouvernement, ces hommes sont libres; par l'acte de leur émancipation ils sont citoyens.
« Si maintenant ils étaient privés de leurs privilèges, s'ils n'avaient aucune voix pour déterminer les conditions dans lesquelles ils sont appelés à vivre et à travailler, quelles espérances auraient-ils dans Favenir ?
« Laisserez-vous à leurs anciens maîtres, à la trahison desquels nous avons assisté, le soin de déterminer s'ils sont capables d'acquérir des terres, de jouir des bénéfices de l'instruction , de faire des contrats , d'avoir des droits devant les tribunaux, enfin de posséder tous les privilèges qui donnent à la liberté sa vitalité et sa valeur?
(( Qui ne voit la ruine et la misère oii tomberait une race à qui la perspective de
la liberté n'aurait été offerte que pour lui être aussitôt retirée, sans qu'on laisse même à ces malheureux rassistance que leur ancien maître, dans un but d'intérêt personnel, égoïste et pécuniaire, consentait jadis à leur donner?
(( Serait-il possible que ces nègres qui se rappellent les champs de bataille ou deux cent mille des leurs ont si vaillamment combattu, et où des milliers d'entre eux ont héroïquement péri, puissent subir encore la tyrannie et l'oppression, comme aux plus tristes, aux plus sombres jours de leur esclavage ? En de telles conditions il ne peut y avoir aucune paix, aucune confiance, aucune propriété. L'esprit de servitude est encore vivant, il doit être absolument détruit pour que nous puissions jouir d'une pleine sécurité.
« Je ne vois rien de plus dangereux pour la République que de placer un peuple de
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quatre millions d'hommes clans cette position intolérable : se voir privés de toutes les garanties des citoyens, dépouillés de tous les droits de représentation, et néanmoins être forcés d'acquitter les impôts du gouvernement.
(( Mais si ces malheureux peuvent souffrir un tel état de choses, nous, nous ne le pouvons pas! Le meurtrier a-t-il plus de titres à notre pitié que sa victime? Le voleur on a-t-il plus que le volé ? Et nous qui aurons frustré de leurs droits quatre milHons (le citoyens, ne devrons-nous pas nous infliger k nous-mêmes autant de malédictions que l'homme noir que nous dépouillons ?
« Non, il faut que chaque citoyen, noir ou blanc, soit libre et protégé, dans la vraie acception de ces mots ! et moi, aussi longtemps qu'il me sera permis de parler ici, je combattrai pour ces droits, héritage précieux que tous ont conquis également. »
lu JAMES A. GARFIELD