GARFIELD ORATEUR POPULAIRE
Nulle part les vastes ressources oratoires de Garfleld et la supériorité de son éloquence n'ont paru avec autant d'éclat qu'au milieu des luttes politiques, si vives, si brûlantes qui, dans la république américaine, précèdent les élections nationales tant pour la présidence que pour le Congrès et celles de chacun des Etats de l'Union. Dans les élections chaudement débattues, Garfield était comme la citadelle du parti républicain : c'est lui dont on réclamait surtout l'assistance quand les conjonctures devenaient
critiques. Prenons pour exemple ce qui arriva dans l'automne de 1878, lorsque, dans le Massachusetts, les partisans de la monnaie d'argent, ayant à leur tête Benjamin F. Butler, menaçaient de se rendre 0 mpètement maîtres de cet État. Massachusetts compte une population nombreuse d'ouvriers et d'employés divers qui travaillaient dans de vastes manufactures de fer, de coton, de laine, de cuir. Tout ce peuple avait souffert de l'abaissement des salaires et des fréquentes suspensions du travail durant la période des crises financières, et les hérésies du général Butler sur le papiermonnaie avaient jeté dans les esprits des semences dangereuses.
Le général Garfield fut appelé à la défense des saines doctrines. A Fanueil Hall, devant un auditoire tumultueux, il fît un discours éloquent, où il discuta les sophismes et les passions qui agitaient la multi-
tude. Sa parole persuasive contribua beaucoup à la victoire que le parti du bon sens et de l'honnêteté remporta aux élections suivantes. Je choisis vers la fin de son discours un morceau qui indiquera la tendance de ses idées et sa puissance comme polémiste.
L'historien anglais Macaulay avait affirmé en 1857 que les conflits entre le capital et le travail finiraient par détruire les institutions républicaines en Amérique.
Garfleld s'attaque à cette prophétie qu'il déclare fausse, faite à la légère, et il apporte les raisons de son jugement:
« Ma première réponse, dit-il, est celleci : Quiconque n'a pas vécu parmi nous n'entend rien à nos institutions. Aucun de ceux qui ont habité depuis leur enfance un pays monarchique n'est capable d'apprécier la différence absolue qui existe entre son gouvernement et le nôtre. En effet, qu'est-
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ce qu'un, gouvernement monarchique ? Une société où les castes sont superposées aux castes. En bas, au fond, pareilles aux blocs de granit dans la croûte terrestre, sont les masses des travailleurs. Un Anglais me disait, il n'y a pas longtemps, que dans vingt-cinq années d'une étude attentive des classes agricoles dans son pays, il n'avait pas vu un seul homme né et grandi dans les rangs des laboureurs, s'élever au-dessus de sa condition et devenir un citoyen. Vérité formidable que . celle-là ! Trois millions d'hommes doivent rester dans les bas fonds de la société sans espoir de monter jamais plus haut ! Au-dessus d'eux, la petite noblesse et les capitahstes héréditaires; audessus de ceux-ci, l'aristocratie, les princes ; puis, comme dernier couronnement, le souverain; autant de castes, autant de barrières infranchissables.
« Nul homme né sous de telles institu-
tions ne comprendra Ténorme différence qui sépare ces pays du nôtre. Grâce à Dieu, grâce à nos ancêtres par qui fut constituée cette république, grâce aux hommes qui ont réalisé les promesses de la Déclaration, il n'existe pas chez nous de classifications fixes et immuables. Ici la société n'est pas stratifiée en couches horizontales comme la croûte terrestre; mais, ainsi que le disait il y a des années un de nos compatriotes, notre société ressemble bien plutôt à l'océan large, profond, ouvert, et tellement libre dans toutes ses parties que la goutte d'eau qui a roulé sur le sable jaune du fond, monte ensuite, monte encore, jusqu'à ce qu'elle étincelle enfin aux feux du soleil, balancée sur les plus hautes cimes des flots. Voilà l'image de notre milieu social tout pénétré des bienfaisantes clartés de la liberté humaine. Pas un enfant de l'Amérique, si pauvre, si humble, si délaissé qu'il soit,
pourvu qu'il ait une tête bien organisée, un cœur droit, un bras vigoureux, qui ne puisse monter par tous les degrés de l'éclielle sociale, et devenir rornement, la gloire, la colonne de l'État.
« Ici nous n'avons pas à craindre la guerre du monde ancien entre le capital et le travail ; ici nous sommes à l'abri des bouleversements de l'ordre social prédits par Macaulay. L'unique chose dont nous ayons besoin, c'est la protection d'une loi juste et la même pour tous. Il faut en dire autant du capital et du travail. Tout pauvre espère économiser quelque chose pour le lendemain pluvieux ; il espère devenir capitaliste, car le capital, c'est le travail accumulé. Lorsqu'un ouvrier a gagné 100 dollars de plus qu'il ne lui en faut pour ses dépenses journalières, par là-même il devient capitaliste et demande à jouir avec sécurité de son avoir. » (Applaudissements).
(( Je ferai une autre réponse àMacaulay. Il ne pouvait concevoir, et nul ne le concevra s'il ne Fa vu de ses yeux, l'efficacité presque toute-puissante de notre système d'éducation pour apprendre au peuple des États-Unis à être libre, en lui apprenant à être intelligent.
(( Ceux de mes compatriotes qui avaient lu la lettre de Macaulay, s'en souvenaientils, il y a une année, le dernier jour de juillet, lorsque en dix grands États de l'Union des millions de citoyens américains, des millions de propriétés américaines, couraient les plus extrêmes dangers; lorsque la nation était en alarmes, Pittsburgh en flammes et inondé de sang, beaucoup de nos principales cités dans les angoisses de l'agonie? Si la prophétie de Macaulay leur est alors revenue à la mémoire, n'ont-ils pas reconnu que jamais la sanglante Commune ne régnera en souveraine sur
nos bords »? (Grands applaudissements).
C'est à dessein que nous citons ces paroles. Notre intention est de bien faire comprendre que derrière les éléments qui troublèrent chez nous la paix publique, derrière les foules honnêtes mais abusées qui suivirent les théories décevantes de Greenback, derrière eux tous, le communisme venu d'Europe se gUssait, prêt à tirer profit des mouvements que lui-même avait suscités.
ÔOMlViENT ET POURQUOI IL A ÉtÉ ÔHOISI A LA PRÉSIDENBE
De tout ce que nous avons dit jusqu'à présent il est aisé de conclure que le choix comme candidat à la présidence d'un chef de
parti éminent, tel que le général Garfield, est, après tout, un résultat naturel et parfaitement compréhensible. La convention nationale de Chicago se composait de sept cent cinquante-six délégués parmi lesquels se trouvait le général Garfîeld. On tint les assemblées dans un vaste édifice capable de contenir quinze mille personnes assises. En dehors de la tribune et de l'enceinte réservée pour les délégués, toutes les places jusqu'à la dernière étaient pendant les longues séances de la Convention, envahies par un auditoire attentif, ému, où se confondaient les hommes les plus distingués et les plus considérables de la contrée. L' ex-président Grant fut proposé par un grand et fort parti que dirigeait le sénateur Conkling, de New- York; le sénateur Blaine, du Maine, avait pour lui des adhérents nombreux et dévoués. Une troisième fraction dont le général Garfield était l'âme, poussait à la nomination
de M. Sherman, ancien ministre du Trésor, à qui la sagesse de sa gestion durant les rudes épreuves nées de la loi de resumption avaient acquis une grande popularité parmi^ les hommes de finances et dans la classe commerciale. Mais aucun des trois aspirants ne put réunir la majorité des suffrages : bien que les séances, plusieurs jours de suite, se fussent prolongées jusqu'au soir, les voix se distribuaient toujours en nombre égal. Le compte rendu de chacune de ces journées était publié dans toute l'Union par le télégraphe et lu avidement par la population tout entière. Lorsque le général Garfield présenta le nom de M. Sherman, son discours impressionna vivement l'assemblée et tout le pays. Plusieurs fois, comme la discussion s'échauffait, on le vit monter à la tribune, et par des avis prudents, pratiques, où respirait un esprit de parfaite impartialité entre les combattants, apaiser en quel-
ques mots les querelles et rétablir l'harmonie. La Convention reconnut en lui les qualités qui assurent une haute influence, et de plus Garfield venait de se révéler comme un de ces administrateurs intègres que nul motif personnel ne fait dévier de la ligne d'une stricte justice envers les intérêts rivaux. Ce jugement se confirma chaque jour davantage. Si grand que fût le tumulte, dès que Garfield se levait de son siège et qu'il apparaissait à la tribune, instantanément le silence renaissait dans l'auditoire. A ceux donc qui douteraient encore qu'il fût un homme réellement populaire, un vrai chef de parti, nous pouvons répondre qu'il a été à peu près le seul délégué auquel la Convention de Chicago ait constamment prêté une oreille attentive.
Aussi, quand les résultats toujours négatifs du scrutin de ballottage, quand les emportements des antagonistes eurent pro-
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duit ce calme plat qui tint quelque temps le pays en suspens, le peuple ne se méprit pas sur rhomme qui était en réalité la tête de la Convention. De tous côtés affluèrent des lettres et des télégrammes où se lisait le même conseil : « Prenez Garfîeld » . La Convention obéit. Tous les intérêts se turent, tous les partis s'unirent, et 'de l'urne nationale sortit en novembre une élection triomphale .
Peut-être demandera-t-on pourquoi, si Garfîeld possédait toutes les qualités propres à cette haute fonction, il n'a pas été plus tôt porté à la présidence avec Grant, Blaine et Sherman. En premier lieu, Garfield n'est pas solliciteur. Jamais il n'a demandé une charge, ni autorise aucun de ses amis à le faire pour lui. Ainsi que nous l'avons vu, il fut dix-huit années consécutives élu représentant au Congrès à l'époque la plus difficile et la plus critique. Il avait servi
son pays longuement et fidèlement, et ce n'était pas sans quelque satisfaction qu'il voyait le sénat ouvrir devant ses yeux la perspective d'une vie honorable et plus tranquille. L'honneur d'un siège au sénat, il lui eût été facile de l'obtenir au printemps de 1877; mais une majorité hostile à son parti venait d'élever au pouvoir exécutif le président Hayes, et celui-ci pria Garfield de ne pas quitter son poste afin de mettre avec son zèle accoutumé la minorité républicaine au service de l'administration. Il fallut à Garfield, pour acquiescer à ce désir, un désintéressement des plus exemplaires. Cependant, deux années plus tard, par un vote unanime de tous les membres républicains, la législature de l'Ohio l'envoya au sénat remplir le siège que Thurman y avait occupé. Garfield et ses ajnis ne portaient pas plus haut leur ambition. Avoir été nommé d'une seule voix à la di-
gnité de sénateur, et cela, dans FOhio, État oïl les distinctions publiques furent toujours si chaudement disputées, c'était là tout ce qu'il leur semblait raisonnable de souhaiter. A vrai dire, beaucoup des amis de Garfield pensaient, que, s'il vivait, il arriverait probablement à la présidence; mais il était jeune encore, il siégeait au sénat ; quant aux honneurs d'un ordre plus élevé, il pouvait, supposaient-ils, attendre avec calme l'avenir.
Qu'on me permette sur ce point une autre remarque. Un très grand nombre d'Américains, Garfield entre autres, se sont arrêtés à l'opinion que la présidence des Etats-Unis est placée dans une sphère trop supérieure aux autres charges pour être poursuivie et conquise par la voie ouverte à toutes les compétitions politiques. Pour eux, cet honneur suprême doit être un don bénévolement offert, non un prix recherché
et disputé. La nomination toute spontanée d'Abraham Lincoln en 1860, fut le précédent qui dirigea surtout l'instinct populaire vers l'élection du général Garfield en 1880. Ces deux hommes ont été revêtus de la puissance et de la responsabilité souveraine, non parce qu'ils l'avaient ambitionnée, mais parce qu'on les avait crus dignes de l'exercer.