‹ Le général Joubert, d'après sa correspondence; étude historiqueChapitre 10 sur 34 · JOUBERT · texte numérisé non relu

JOUBERT

• Isola, 6 mai 1796.

« J'aurais voulu dater ma lettre d'Alexandrie, mais j'ai passé si rapidement avec mon avant-garde, que j'ai à peine eu le loisir de profiter des honnêtetés de M. le gouverneur, homme à crachats et à deux ou trois ordres au moins. Cette réception singulière me sera toujours présente à l'esprit. Figurez-vous deux généraux, qui voyagent depuis un mois, qu'on vient prendre en carrosse et conduire dans la citadelle la plus renommée du Piémont, qui se trouvent au milieu de tout un état-major de généraux et officiers ennemis, qui faisaient entre eux plusieurs siècles, et qui brillaient comme des soleils (quel contraste avec ces généraux de 27 ans, couverts d'habits bleus unis et tout usés !)

« Les Allemands venaient de quitter Alexandrie au moment

où le général Masséna et moi nous y faisions une reconnaissance avec 200 chevaux et 600 chasseurs à pied. Nous nous mîmes en bataille sous les murs de la ville, et nous envoyâmes un officier prévenir M. le gouverneur que nous allions lui présenter nos devoirs. Le commandant répondit qu'il dépendait du gouverneur de la citadelle qu'il allait prévenir... Nous lui fîmes dire que nous ne venions pas avec des vues hostiles, et sans attendre davantage nous entrâmes avec qua* rante dragons. Il pleuvait fort. Toutes les fenêtres étaient garnies de têtes, toutes les rues remplies de curieux ; la place d'armes fut pleine en un instant, et nous fftmes obligés de tra=verser une foule innombrable, qui venait voir ses vainqueurs, . Le peuple n'était ni joyeux, ni triste. On ne distinguait quet» des mouvements de curiosité, et la tranquillité que l'armistice avait fait naître. Nous descendîmes au palais du gouvernement. // cavalière Solaro, décoré d'un crachat de tous les grands ordres, arrivait de la citadelle ; il nous pria à dîner, fit monter Masséna et moi dans son carrosse et fit accompagner nos officiers par des colonels.

<( Lorsque je me vis dans la citadelle, séparé de nos troupes, avant que l'armistice fût officiellement connu, je craignais qu'on ne nous retînt pour l'échange des officiers généraux pris aux Piémont^is. Je communiquai mes craintes à Masséna, qui était d'autant moins tranquille qu'il est du comté de Nice, quoique ayant toujours servi en France^

« Nous en fûmes quittes pour la peur. Nous dînâmes avec trois généraux, quatre colonels. Rien ne fut plus gai.

« Je reçus à l'instant l'ordre de marcher sar le Pô.

« Tout irait fort bien si le soldat ne se livrait pas au pillage : il n'y a pas de jours qu'on ne fusille quelques pillards. Malgré cette sévérité, cette fureur ne discontinue pas ; les paysans s'arment. Cependant la discipline commence à reprendre : le soldat voit qu'il sera assassiné sur ses derrières, et cette considération l'arrête plutôt que les exemples que nous faisons. Ils sont cependant fréquents.

« L'année des Alpes peut nous rejoindre maintenant, quand le gouvernement voudra. »

A la fin de mai 1796, le Directoire ratifia la paix avec le roi de Sardaigne, qui céda à la France la Savoie et le comté de Nice, et les places fortes de Coni et d'Alexandrie jusqu'à la paix générale. Telle fut la fin d'une guerre de quatre ans avec le Piémont, qui compromit tous ses véritables intérêts en s'alliant avec TAutriche contre la France. Les Piémontais, depuis lors, n'ont plus porté les armes contre nous, et ont combattu vaillamment dans les rangs de l'armée française, depuis Novi jusqu'en 1814.

Le 6 floréal an IV, Letourneur, président du Directoire, écrivit au général Joubert, pour lui transmettre, dit -il, les éloges que toute la nation doit à la conduite d'un brave et habile général. C'était à l'occasion de la blessure que Joubert reçut à l'attaque du château de Cossaria.

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