CHAPITRE II
BONAPARTE EST NOMME GENERAL EN CHEF DE L ARMEE D ITALIE. — PREMIÈRE CAMPAGNE DE 1796, BATAILLES DE MONTENOTTE, DE MILLESIMO. — SECONDE CAMPAGNE DE 1796, BATAILLE DE LODI. — TROISIÈME CAMPAGNE DE 1796, BATAILLES DE LONATO, DE CASTIGLIONE, d'aRCOLE ; BATAILLE DE RIVOLI.
Le général en chef Scherer écrivit à Joubert pour le féliciter sur sa nomination au grade de général de brigade : « Vous me trouverez toujours disposé, dij;-iU à rendre justice à vos talents et à votre zèle pour la cause de la liberté que vous avez si honorablement servie. — Salut et amitié. »
Joubert, général de brigade, écrit à son père, le 26 novembre 4795 :
« Un peu de numéraire pour changer mes habits et harnacher mes chevaux me serait nécessaire. Vous savez que je ne demande que quand j'ai besoin. Faites encore un effort, mon père, et un bon mariage raccommodera cela. »
Joubeit conserva toujours, môme dans les grades les plus élevés, ce désintéressement, cette probité austère qui distinguèrent les jeunes généraux de la République, Marceau, Desaix, Hoche, qui, général en chef de 100,000 hommes, demandait au Directoire la permission de prendre pour son usage, dans les magasins pris sur les Anglais, six selles et six brides pour ses chevaux, et un peu de sucre et de café pour ses plaisirs. Joubert, jusqu'à ce qu'il devînt général de brigade, vécut le plus souvent avec l'argent que son père lui
envoyait, et devenu général en chef de Tarmée de Hollande, de celle du Rhin, de celle de Tintérieur, enfin deux fois de l'armée dltalie, loin de s'enrichir comme tant d'autres, il laissa à sa mort, malgré sa vie sévère et simple, son patrimoine sensiblement diminué.
La victoire de Loano permit à l'armée d'Italie de passer l'hiver sans être inquiétée par les Austro-Sardes. L'armée vécut quelque temps avec les magasins pris sur l'ennemi, mais à la fin de l'hiver, et par suite du dénuement complet de vêtements, de souliers, de viande et de pain, les souffrances des soldats furent plus grandes que jamais. Joubert, le 19 mars 1796, écrit de Finale à son père :
« Le gouvernement tout occupé du Rhin nous laisse sans argent, à la merci des fripons qui nous administrent.
« Il n'y a de beau, ici, que le courage infatigable du soldat et de Tofflcier, et la patience imperturbable des deux. La France frémirait, si on comptait tous ceux qui sont morts d'inanition, de maladies. Le pauvre volontaire, en se traînant, s'arrête où il se trouve, s'affaisse sur la terre et meurt. Mon père, si la campagne n'est pas offensive, je prévois des horreurs, et, plutôt que d'assister à l'enterrement d'une armée, je donne ma démission. »
Cette lettre prouve qu'il n'y a rien d'exagéré dans la peinture lamentable que les historiens ont faite de l'état de l'armée d'Italie au moment où Scherer, pour n'avoir pas su profiter de la victoire de Loano, fut remplacé par le général Bonaparte. Celui-ci trouva, le 26 mars, l'armée réduite à la dernière misère. Il n'y avait presque plus de chevaux, et l'on ne pouvait pas mettre en mouvement plus de 12 canons. Mais en revanche, si jamais armée ue rencontra un pareil général, rarement un général trouva de pareils soldats, tous aguerris par quatre ans de luttes incessantes, qui avaient formé un corps d'officiers capables d'exécuter toutes les conceptions du plus grand génie militaire des temps modernes.
La force de cette armée était surtout une force morale ; tous ses bataillons étaient animés d'une haine ardente de l'étranger qui avait voulu profiter des discordes intestines de la France pour l'envahir et la démembrer ; ils étaient composés en grande partie de volontaires
brûlant du désir de montrer au monde ce dont ils étaient capables sous des officiers presque tous plébéiens. Bonaparte leur disait dans une de ses premières proclamations : « Les soldats de la liberté étaient seuls capables de souffrir ce que vous avez souffert. » Ces mêmes soldats étaient seuls aussi capables de gagner des batailles sans canons, de faire des marches qui semblaient dépasser les forces humaines, d'exécuter tous les ordres de leur chef avec une précision, une intelligence que Ton ne pouvait attendre des soldats de l'ancien régime sans initiative individuelle ni spontanéité. Ce fut là le principal secret de la grandeur militaire du nouveau général en chef de Tarmée dltalie. 11 comprit ce que n'avaient point vu les généraux de la vieille école, Scherer, Kellermann : c'est que 30,000 soldats sans souliers, mal armés, mal nourris, sans chevaux, mais bien commandés et élevés au-dessus d'eux-mêmes par l'amour de la patrie et de la gloire, le sentiment de l'honneur commun à soldat et officier, et par l'enthousiasme des idées nouvelles, pouvaient s'avancer sans crainte tout au milieu de 60 ou 70,000 soldats ennemis, masse inerte et ne disposant, pour ainsi dire, que d'une force purement matérielle. Avec une armée composée d'éléments nouveaux, Bonaparte inaugura une tactique nouvelle, et désormais la victoire ne fut plus du côté des gros bataillons, mais du côté des armées où il y avait le plus d'intelligence, d'entrain et de dévouement au drapeau et à la patrie, (i)
30,000 Autrichiens, sous le vieux général Beaulieu, coupaient les communications des Français avec Gênes ; 22,000 Piémontais, retranchés à Géva, couvraient le Piémont. Bonaparte adopta le même plan que pour la bataille de Loano. Séparer les Piémontais des Autrichiens, en attaquant le centre de l'armée ennemie, tel fut son but; mais pour l'atteindre il fallait tromper les Autrichiens. Serrurier fut chargé d'observer et de contenir les Piémontais, et tout le reste de l'armée se rassembla sur l'extrême droite, pour
(1) Les Autrichiens rôconnurent vite Tune des causes principales de l'infériorité de leur armée. Si à Wagram, à Esling, les Français rencontrèrent une résistance plus sérieuse qu'en Italie, c'est qu'ils eurent affaire à une armée or^nisée d'après les principes de la Révolution française : les officiers nobles avaient ouvert leurs rangs à un nombre d'officiers non nobles, presque égal au leur. De là une salutaire émulation, chacun voulant soutenir l'honneur de la classe à laquelle il appartenait.
faire croire' à DeauUeu que nous voulions attaquer sur ce point. Beaulieu, complètement trompé, porta la plus grande partie de ses forces sur Loano ; mais lorsqu'il arriva, il ne trouva plus les Français, qui, s'étant repliés avec une extrême précipitation, débouchèrent sous les ordres de Bonaparte, à Monlenotte, au centre de Tarmée autrichienne, commandée par d'Argenteau, qui fut écrasé par Masséna et Âugereau.
Le iâ avril, l'armée française franchit ainsi l'Apennin, et va se placer entre les Piémontais à gauche, gardant, aux gorges de Millesimo, la route de Turin, et les Autrichiens, gardant, à Dego, en face des Français, la route de Milan. Bonaparte estimait trop les Piémontais comme soldats pour poursuivre les Autrichiens avant d'en avoir fini avec l'armée sarde. Le 13 avril, pendant que Laharpe et Masséna attaquent les Autrichiens à Dego, Augereau emporte Millesimo, défendu par les. Piémontais. Le général ennemi Provera se réfugia dans le vieux castel de Cossaria, et s'y enferma avec 2,000 hommes. Joubert fut blessé à Tattaque de ce château. Le lendemain Provera mit bas les armes. Telles furent les trois affaires de Montenotte, de Millesimo, de Dego, où Bonaparte, portant ses forces en masse tantôt sur un point, tantôt sur un autre, avait eu partout des forces supérieures à celles de l'ennemi. Les Autrichiens, après avoir perdu, à Dego, 9,000 prisonniers, battirent en retraite sur la route de Milan.
Dans son rapport officiel, le général en chef dit que les généraux Mesnard et Joubert, par une manœuvre prompte et hardie, enveloppèrent le général Provera et le forcèrent à se retirer au château de Cossaria. Bonaparte, dans ce rapport, dit de Joubert qu'il s'est montré grenadier par le courage et bon général par les talents et connaissances militaires .
La blessure de Joubert ne l'empêcha pas d'attaquer, le 27 floréal, le camp de Géva, où il entra le lendemain . Le général piémontais Golli se retira à Mondovi, protégé par le Tanero, rivière profonde, où Joubert faillit se noyer en cherchant à la passer. Il contribua aussi à la victoire de Mondovi et à la prise de Cherasco. Nous donnons ici les lettres de Joubert sur ces premières opérations de la campagne de 1796 ; les Français avaient pris 21 drapeaux, 55 canons, tué 10,000 hommes et fait 15,000 prisonniers en io jours.
i Du bivouac au-dessous de Céva, 18 avril 1796.
« Joubert à son père,
« Victoire complète I Depuis huit jours nous nous battons : huit régiments pris, drapeaux, artillerie, et j'en suis quitte pour un coup de pierre que j'ai reçu à la tête, à l'assaut d'un chateau-fort où nous avons pris un lieutenant-général ennemi et 1,300 hommes des meilleures troupes sardes et autrichiennes. A présent, nous cernons Céva, et dans une heure il est sommé.
« Rien de plus terrible que l'assaut où j'ai été blessé en passant par un créneau : mes carabiniers me soutenaient en l'air; d'une main j'embrassais le mur, je parais les pierres avec mon sabre, et tout mon corps était le point de mire de deux retranchements dominant à dix pas. J'ai paré deux pierres et n'ai reçu qu'un coup de feu dans mon habit, et j'ai été abattu au moment où je pénétrais. Ma colonne, étonnée de ce nouveau genre d'attaque était ébranlée. Il avait fallu me sacrifier, et je me suis ressouvenu d'avoir été grenadier. Un officier m'a aidé à me relever. Toute ma colonne me croyant tué, avait reculé de trente pas. Cet assaut n'a pas réussi ; nous y avons eu un général et un adjudant général tué ; mais l'ennemi, intimidé du premier coup de main, s'est rendu. Je m'étends sur cette afiaire, parce qu'il n'y a rien de plus terrible. Pannetier était auprès de moi. J'ai été consolé de ma blessure en entendant mes chasseurs crier : Vive notre général I
« Le siège de Céva va nous laisser quelque repos.
« Pannetier a eu son habit percé en portant mes ordres. Ma blessure me gêne un peu, mais n'empêche pas le service le plus actif. Il faut enfin en finir, et je vous promets que nous allons en enragés. »
« MoDdovi, 22 avril 1796.
« J'ai encore eu uq coup de balle morte au sein droit. La richesse du pays rend à notre armée son amour du pillage, et je fais peste et rage auprès du général en chef pour faire fusiller quelques coupables. Car je prévois de grands malheurs, si cela continue. »
« 28 avril 1796.
« Joubert à son père,
« Nous venons de remplir un grand devoir, et nous sommes destinés à de grandes choses. Coni et Alexandrie sont remises en nos mains, jusqu'à ce que la paix soit arrêtée avec le roi de Sardaigne. Suspension d'armes avec ce roi, et tous nos efforts vont se diriger sur le Milanais.
« Après la prise de Mondovi, le baron CoUi, général sarde, proposa une suspension d'armes au général en chef, en lui annonçant que le roi allait envoyer des plénipotentiaires à Gênes pour traiter de la paix... Le général répondit que, jaloux d'éviter l'effusion du sang, il accepterait la suspension d'armes si on lui donnait pour garantie Coni et Alexandrie. Après cette réponse, j'eus ordre de marcher sur Cherasoo. Après la prise de Cherasco, un colonel ennemi vint annoncer qu'on était disposé à céder les deux places, mais qu'il fallait motiver des conditions et arrangements. Le général avec qui nous étions convenus que la paix était le but du roi, que son inaction nous laisserait le temps de finir l'armée de Beaulieu, pour presser davantage le roi, fit jeter la nuit un pont sur la Stare, me mit en marche pour Turin, car je commande l'avant-garde. Le colonel sarde, en retournant, nous trouva en devoir d'attaquer l'arrière-garde piémontaise. Cette précipitation hâta les décisions de la cour : un vieux lieutenantgénéral, de la Tour, fut dépéché la nuit avec plein pouvoir. Ce brave homme nous dit en passant : « Vous êtes des gem
terribles, n'allez pas au moins nous casser encore quelques gueules, car c'est inutile, demain nous serons amis. . . » Nous avons bien travaillé : en quinze jours détruire deux armées et forcer un roi à la paix. Je me ressens du bonheur général. J'ai huit chevaux, une collection de sucre et de café que je vous destine, bonne prise sur l'état-major ennemi. . . Je ne loge que chez des comtes, des marquis, qui iious appellent des héros et qui nous trouvent encore l'aimable caractère des Français. Nous ne parlons pas politique ; nous ne nous mèlohs pas de leur gouvernement. Enfin les rfiances ont le plus heureusement tourné à l'avantage de la République, et j'ose dire que nous sommes dignes dcs destinées que nous lui préparons.
« Je vais enfin me reposer. Depuis quinze jours, seize heures à cheval chaque jour, sans compter les courses à pied. Aussi je suis comme un squelette et noir comme un maure. Ne m'oubliez pas près de la famille, et surtout de Charlotte. Mon frère vous embrasse.
« Votre très soumis et aflbctionné fils,