I. Le 28 juin, Joubert, pour occuper les positions qu'il de
vait défendre, força les retranchements construits par les Autrichiens au col de Gampion, entre le lac de Garde et TAdige.
Cette deuxième campagne assura aux Français la possession de la Lombard! e. Rien ne peut donner une idée plus exacte de la démoralisation des officiers et généraux autrichiens à la fin de cette campagne, que ces paroles d'un colonel autrichien, au moment où il fut fait prisonnier : « Nous n'y comprenons plus rien avec ce jeune étourneau, qui nous attaque à gauche, à droite, par devant, par derrière. On ne sait plus que faire. Gette manière est insupportable. Aussi, pour ma part, je suis enchanté d'avoir fini. »
Yoici maintenant les lettres de Joubert relatives à cette deuxième campagne. Ce fut lui qui entra le premier à Vérone, d'où le prétendant Louis XVIU venait de fuir précipitamment.
« De Vérone, ci-devant cour de Louis XVII I, quartier général républicain, 2 juin 1796.
« Joubert à sou père,
« Nouvelle victoire. Après avoir traversé le pays de Brescia, nos colonnes se sont avancées sur le Miucio. . . L'Autrichien gardait trois points principaux, nous avons attaqué celui du centre : Favant-garde a pu seule donner. Tout a été enlevé à la charge et à la baïonnette ; Tennemi, culbuté, n'a pu couper le pont où nous avons passé. Beaulieu se retire en désordre sur le Tyrol, nous laissant cinq canons, un général prince napolitain, après avoir eu sa cavalerie en déroute et une perte d'infanterie considérable. Notre division marche sur Vérone. Le reste de la cour de Louis XVIII a fui à notre approche, ainsi que ses chevaux et ses voitures. Les émigrés galopent à pied du côté de Venise. Et je crois que Vérone en sera pour deux millions pour les avoir soufferts. Je vais incessamment partir pour le Tyrol.
« Je ne suis pas malade, mais je suis fatigué à ne pouvoir le décrire. Tout le jour à cheval par des chaleurs excessives. »
I Gampara, 7 juin 1796.
« Nous n'avons pas mis plus de vingt jours à chasser les Allemands de la Lombardie et du Mantouais. Les châteaux de Milan et Mantoue seraient bientôt rendus, si la promptitude de nos mouvements n'avait laissé en arrière nos équipages de siège. Beaulieu avait effectivement une cavalerie plus nombreuse que la nôtre ; mais dans le Milanais il n'a pas pu en tirer avantage. Le Milanais, qui, comme vous le dites, est le plus beau pays de l'univers, est coupé de canaux profonds d'eau vive, qui ne laissent de libres que les grands chemins, de sorte que nous n'avions jamais affaire qu'à des têtes de colonnes, et nos soldats surpassant les leurs en courage, le nombre était inutile. D'ailleurs notre infanterie s'est souvent mêlée avec la cavalerie et l'a toujours culbutée.
« Nos troupes se livrent malheureusement à tous les désordres. La rapidité de notre marche a relâché les chaînes de la discipline, et j'augure mal des suites. »
« Corona, 23 juin 1796.
« Lors du passage du Pô, j'étais à 15 lieues au-dessus de Plaisance. Ces 15 lieues, nous les fîmes en un jour et une nuit avec la troupe. A Lodi, j'étais à l'affaire du pont. Partout où est le général Masséna, je suis aussi, je commande toujours son avant-garde. Comme ma troupe est légère, je flanque les colonnes de lignes pour les éclairer et les préserver de la cavalerie. Voilà ce qui fit que je ne pus me replier sur le u'au moment du passage. La môme chose m'est arrivée ;sage du Mincio à Borghetto. Telle est la raison du tenu à mon égard. Quand une division n'opère que ment, c'est-à-dire par sa présence, on ne parle que du [ divisionnaire. . . Tout, dans le Milanais, a été disputé ponts et les chaussées... Je me trouve à présente -garde de l'armée entière, gardant tout l'espace depuis
la tête du lac jusqu'à TAdige. Nous couvrons ainsi l'armée du siège de Mantoue.
« Il paraît que nous marcherons dans le Tyrol. Toute rinfanterie légère, plus propre à cette expédition, est réunie derrière moi. 11 parait que nous tiendrons bientôt concile à Trente, dont nous ne sommes qu'à 10 lieues.
« Je n'ai point répondu au Directoire ; je me soucie fort peu d'être connu autrement que par mon assiduité à demeurer à mon poste. Le Directoire a dû voir par les états de situation de l'armée que je n'ai jamais quitté, ma brigade. J'ai d'ailleurs eu, depuis lors, des félicitations de la part du Directoire par le général en chef, sur l'affaire des' hauteurs de Céva, où ma brigade en sauva une autre par un mouvement des plus hardis.
« Le café, le sucre et les liqueurs ne sont point mon
fait. Je les ai constamment refusés, même chez les grands d'Italie. Je ne prends que de l'eau-de-vie dans les moments où la fatigue la rend indispensable. Encore nous en manquons depuis un mois. Du lait ou du gros vin sont nos seules boissons dans les montagnes du Tyrol. »
Après le combat de Borghetto, rennemi se retira sur les montagnes, pour défendre l'entrée du TjtoI ; le 10 messidor (28 juin), Masséna ordonna à Joubert d'attaquer le col de Gampion, entre l'Adige et la tète du lac de Garde. Le chef de bataillon Marchand tourna Tennemi par la droite, et les soldats de Joubert, sans tirer un seul coup de fusil, gravirent des rochers escarpés et enlevèrent tous les retranchements à la baïonnette. Joubert raconta ainsi cette affaire à son père :
• Corona, 8 juillet 1796.
« Vous parlez de la bravoure des Tyroliens et des impériaux : avec 600 carabiniers, j'ai attaqué, dans des redoutes feilnées qui se tenaient les unes aux autres, sur une montagne haut^de plus d'une lieue, 400 paysans à cocarde blanche et
armés d'arquebuses, et deux batailloos allemands faisant plus de 1 ,200 hommes, en présence de plus de 2,000 Allemands rangés en bataille sur une autre montagne, que 700 hommes seulement tenaient en échec, et mes carabiniers ont tout enlevé. J'avais 1,300 hommes, l'ennemi 3,500, et je lui ai mis toute sa gauche en déroute. Vous devez juger par là du décourageaient de Tennemi et de la hardiesse de nos troupes. On dit que mon camarade, le général autrichien, me traite de téméraire, et dit qu'il m'y prendra, enfin que je la lui payerai ; de sorte que je prends garde, et que je lui prépare un autre tour. Cette journée a été si fatigante pour moi, portant moimême mes ordres, parce que je ne trouvais personne qui put aller aussi vite que moi (et je multipliais aussi mes ofllciers), que mon estomac a considérablement souffert. Je ne digère que difllcilement.
« La paix amènera le crédit en France. Nous en avons besoin. Quant à nous, grâce à l'argent des Italiens, nous ne sommes pas mal. »