‹ Le général Joubert, d'après sa correspondence; étude historiqueChapitre 14 sur 34 · BATAILLE DE CASTIGLIONE · texte numérisé non relu

BATAILLE DE CASTIGLIONE

c< Le 18, toute l'armée fut réunie dans la plaine de Castiglione. Wurmser couvrait avec la sienne le siège de Peschiera, petite ville vénitienne, à la pointe du lac de Garde, et à l'origine du Mincio, que nous avions mise à l'abri d'un coup de main. La nuit du 17 au 18, le général en chef nous parla toute la nuit des dispositions à prendre. Nous n'avions en face de l'ennemi que 7,000 hommes ; il paraissait au nombre de 20,000. — Pas de doute que nous ne fussions attaqués à la pointe du jour. Trois divisions étaient attendues ; mais à neuf heures du matin il était à craindre qu'elles ne fussent pas toutes arrivées, et il était à présumer que les Allemands auraient le temps de nous forcer. Nous résolûmes tous, au point du jour, en face de l'ennemi, de faire un mouvement rétrograde sur Castiglione, de nous y serrer, et de nous y défendre jusqu'à ce que les divisions Masséna et Despinois fussent arrivées, et de lui livrer alors bataille, passant brusquement de la défensive à l'offensive. Nous attendions encore la division Serrurier ; mais comme il avait 25 milles à faire, on ne comptait pas beaucoup sur lui. Au point du jour, le mouvement rétrograde se fait ; Tennemi nous suit pas à pas, garnit les positions que nous quittons, et croyant ou que nous nous retirons, ou que nous voulons nous jeter sur le lac pour donner la main à Peschiera, il dégarnit son centre placé sur un monticule très militaire, et fait filer de gros corps d'infanterie et de cavalerie entre le lac et notre ligne. Ce mouvement donne le temps à nos divisions d'arriver. A neuf heures, nous entendons une fusillade et du canon sur notre droite. Bonaparte court à moi: < Vois-tu Serrurier qui attaque à son arrivée? Tu « devrais déjà être engagé ; pars avec tes chasseurs et force « le centre de l'ennemi. » Rien n'était plus heureux que cette arrivée imprévue de Serrurier. L'armée applaudit au signal de la bataille, et je suis déjà en marche. Les colonnes de la

plaine étaient ébranlées sur notre droite ; cinquante bouches à feu y tonnaient rapidement. Mon feu était engagé au centre : le général Augereau me soutenait avec de la troupe de ligne ; en une heure et demie je m'emparais à la baïonnette du village de Solferino, défendu par 6,000 Autrichiens et six grosses pièces d'artillerie. La gauche de l'ennemi fut forcée en même temps, et sa droite obligée de fuir presque sans combats. Nous poursuivîmes l'ennemi jusques à Borghetto, où il passa le Mincio en désordre. Le 19, Augereau fit mine de l'attaquer à Borghetto, tandis que Masséna, qui était entré la nuit dans Peschiera, attaqua 6,000 hommes dans le camp retranché qui faisait le corps de siège ; ils furent forcés et laissèrent quinze pièces de canon. On poussa rapidement sur Castel-Novo et Vérone où nous sommes actuellement. L'ennemi s'est sauvé dans le plus grand désordre sur le Tyrol, et Wurmser, eu huit jours, a perdu plus de 25,000 hommes, tout le renfort qui lui était venu du Rhin. Voilà ce qui s'appelle détruire rapidement une armée I On nous a crus battus dans l'Italie, et à peine peut-on croire encore que nous sommes vainqueurs. Voilà en détail les opérations du plus singulier événement de la guerre. Pour ce qui me regarde, je n'osais, après ma défaite de Corona, me présenter à Bonaparte ; mais tous les volontaires avaient parlé de ma défense. Il me prévint lui-même et me dit que j'avais fait mon devoir. »

Dans le reste de la lettre, Joubert raconte son départ de Brescia, pour aller à la bataille de Gastiglione, en ces termes :

« Le 16 thermidor, j'étais à Brescia, j'allais me mettre au lit. Une ordonnance arrive : « Partez, bien portant ou « malade, m'écrivait le chef de l'état-major, pour Castiglione ; « soyez-y arrivé avant six heures du soir. » Deux généraux avaient été tués le 16 ; il devait y avoir bataille le 18 ; on roulait que je les remplaçasse. J'arrivai à l'heure indiquée : Voilà Joubert, dit un des aides-de-camp du général en chef,

c'est un bon augure pour la journée de demain. « Il faut « encore que tu donnes un coup de collier» me dit Bonaparte, « et nous nous reposerons ensuite. » Je Fai vivement donné ce coup de collier ; je suis à présent à Vérone ; ruiné, tous mes équipages sont perdus ; malade, jamais je ne fus si épuisé. Mou frère court dépenser trente louis qui nous restaient, pour nous refaire un porte-manteau. Cependant Bonaparte m'a promis de faire en sorte que je fusse remboursé. Au reste, mon père, j'attends la paix après un aussi grand événement, et j'espère vous embrasser bientôt. »

« Vérone, le 30 thermidor an IV (17 août 1796).

« La droite de l'armée du Rhiix combine déjà ses opérations avec les nôtres, et nous allons, je crois, faire un mouvement général pour resserrer le reste de l'armée de Wurmser entre les deux nôtres.

« Vous allez voir le rapport de Bonaparte au Directoire sur nos dernières opérations. Il y parle de tous mes camarades, et je suis à peu près le seul oublié. J'en ai vivement fait mes plaintes au chef de l'état-major qui me demandait mon rapport historique ; je vous le fais passer, vous y verrez si j'ai motif de me plaindre. J'affecte de n'y rien dire de moi, quoique tout le monde sache que je me suis battu de ma personne, comme un désespéré, sans manquer, comme vous le verrez par mes dispositions, au devoir du général ; mais je suis sûr que personne n'osera me refuser cette justice.

« Je ne puis attribuer ce silence sur mes opérations qu'aux raisons qu'a le général Masséna de ne point faire connaître un événement où l'on verrait de sa faute. Nous étions en difficulté sur le poste de Corona : je prétendais que je pouvais être tourné par ma gauche ; que nos forces n'y étaient point suffisantes ; qu'il fallait, pour me soutenir, avancer la tête d'une autre brigade ; je prétendais qu'une demi-brigade que j'avais eu ordre de placer sur ma droite pouvait être coupée

sans que je pusse la secourir. Le chef de Tétat-major vint pour juger ce différend qui intéressait Tarmée, car Corona en était la clé. Il vit que j'avais raison, et il allait rectifier ma position ; mais Tennemi le prévint, et je fus attaqué avant le changement. Tout ce que j'avais prévu est arrivé ; c'était ce qu'on disait partout au quartier-général. Je n'ai donc aucune inquiétude là-dessus, mais Masséna n'a eu intérêt de ne rendre compte de rien que pour ne pas faire parler davantage ; et j'ai raison d'être fâché d'un silence qui fait tort non-seulement à moi, peu m'importerait, mais à toutes mes braves troupes et à des officiers qui se sont distingués. Piqué de voir ma brigade oubliée, j'ai profité de Tordre du chef de l'état-major de faire un narré historique de mes opérations pour avouer franchement mon mécontentement. Au reste, si vous me demandiez où j'étais, je vous répondrais que je faisais l'avant-garde de Masséna le 11, le 12 (bataille de Lonato), et qu'à la bataille du 18 (bataille de Castiglione), je faisais celle du général Augereau, attaquant le centre de l'ennemi. Les généraux divisionnaires ont encore tout eu pour eux : Sic vos non vobis fertis aratra, hoves I

ce Mon adjoint et intime ami Marchand, qui a été blessé à Corona, a été chargé de vous donner de mes nouvelles, à mon départ subit de Bresse pour l'armée. Ce digne jeune homme, j'ai bien cru avoir à le pleurer. La balle le perçait sous le sein gauche, et était restée dans le corps ; les chirurgiens la croyaient dans la poitrine, mais ils se sont trompés. 11 se porte aussi bien que possible dans pareille occasion, et il s'achemine honorablement pour son pays, près de Grenoble. Si jamais vous aviez occasion de le voir, traitez-le comme le meilleur de mes amis et le plus honnête homme que je connaisse. Nous avons parcouru notre carrière militaire ensemble ; je dois beaucoup à ses conseils, et c'était toujours mon bras droit. De combien de pas difficiles il m'a tiré où je serais demeuré, si je n'eusse pas été aussi dignement secondé ! Sang-froid, bravoure, instruction, manières engageantes^

caractère solide et fidèle, voilà l'officier dont me prive l'affaire de Corona. Je compte beaucoup sur Pannetier ; mais il lui faut, avant qu'il arrive au but de Marchand, au moins toute l'expérience que ce dernier avait prise avec moi, deux ans de s^vice à i'état-miûoi* dans des circonstances difficiles.

a Dites à ceux à qui la lecture de ma lettre du 22 thermidor et le rapport de B..., où je suis oublié, ont fait impression, que je me soucie fort peu de ceux qui me jugent de loin, et que mes compatriotes de Pont-de-Vaux, que j'ai commandés à Corona et à Solferino, me rendront en tout temps justice avec toute l'armée. A Cîorona, je commandais la 18« légère où est André, capitaine. A Solferino, je commandais, entre autres, le 51* de ligne où est le bataillon de l'Ain dont je sors ; donc tous les volontaires de Bourg et de Pont-de-Vaux m'ont vu à l'œuvre, et je puis défier les censeurs. »

c Vérone, 6 fructidor an IV (23 août 1796).

a Je puis, comme vous le dites, avoir été desservi ; mais je ne puis jamais être dégoûté, et mon devoir sera toujours la première de mes affections. Au reste, Bonaparte est trop grand pour avoir écouté des choses désagréables à mon égard. S'il ne m'a point flatté dans ses rapports, c'est qu'il sait que je n'im ai pas besoin. Je veux bien qu'on lui ait laissé ignorer ce que toute l'armée sait, que je me suis battu en désespéré, et avec tout l'avantage possible, sans jamais rien perdre de mon sang-froid ; mais il ne peut pas toujours se faire qu'on parle du même homme, et c'est peut-être un bien. Si j'ai eu des jaloux, c'est parce qu'on a parlé de moi une fois. J'ai fait mon devoir, je le ferai ; jamais je ne cacherai la vérité. Pour de la gloire, je n'en suis point passionné ; je l'aime raisonnablement, et l'opinion que mes camarades ont de moi me suffit. Quant à l'affaire du 11 thermidor, j'ai marché, je me suis trouvé partout, j'ai tout dirigé ; mais quand un général ordonne, il est censé tout faire, il répond de tout. Bonaparte

a voulu être laconiquei il n*y a rien là à dire. Le général autrichien a presque eu raison, mais ma retraite lui a coûté 400 morts sur le champ de bataille, 1,200 blessés ; mais J'ai arrêté, avec des troupes battues, sa marche triomphante ; chaque pied de terrain que le nombre lui faisait gagner, il le payait de centaines d'hommes, et je crois que c'est lui qui a eu à se repentir de sa témérité.

« Vous devinez assez juste les événements de cette guerre, mais je crois que si vous avez encore longtemps à les juger, vous ne verrez pas beaucoup de victoires. Plus nous allons, plus Tennemi se resserre ; nos armées se joignent, mais Tennemi s'approche de son centre, et combien de chances favorables pour Tattaque n'aura-t-il pas sur nous ! Nous laissons de droite et de gauche des villes fortes, des pays à contenir, des habitants qui nous haïssent cordialement. Nous faisons la guerre sans argent ; nos armées se fondent, point de recrutement, un mauvais esprit dans les départements. Je prévois que nous devons avoir la paix ou des revers. La fortune change de parti, et je n'ai jamais espéré en vain la victoire après que nous avons été battus. Les Allemands, après tout, sont des hommes et défendent leurs foyers. Une défaite en pareil cas, où nous mènerait-elle ? Que l'expérience vous fasse ressouvenir de la retraite des Prussiens dans la Champagne, de Dumouriez dans la Belgique, de Pichegru et Jourdan des Pays-Bas au-delà du Rhin, de Wurmser devant Strasbourg et de Wurmser faisant lever le siège de Mantoue. Tous ces événements ont coûté des armées. Que le Directoire y pense, et que des succès ne l'enorgueillissent point : les revers succèdent rapidement aux succès ; c'est comme les nuits aux jours.

« Le bruit se répand que Moreau a été battu par Charles ; les Vénitiens le disent, nous ne le croyons pas, mais enfin c'est dans les choses possibles. Ce qu'il y a de sûr, c'est que nous devrions déjà être partis pour Trente et que nous sommes encore à Vérone. Il est vrai que le retard n'est encore que

d'un jour, et qu'on ne peut encore rien dire. Au reste, je erois que nous n'avons rien fait que pour une paix glorieuse, et si (m. en laisse passer l'occasion, it faut s'attendre à tout. »

Les lettres que uous venoos de lire et celles qui suivront, indiqueAt une altératioQ: profonde dans la santé de Joubert» ainsi qu'un refroidissement notable de Bonaparte à son égard. Comment expliquer autrement le silence de celui-ci sur la part prise par Joubert aux opérations contre Wurmser, tandis que dans ses rapports il mentionnait d'autres moins dignes ? Joubert, quoique ressentant vivement un oubli qui devait être fort remarqué par son père et dans son pays, ne montra ni ressentiment ni aigreur contre son général en chef. Il accepta avec résignation, et sans envie contre les autres généraux, la position secondaire qui lui était faite, soit par son échec à Corona, avant la bataille de Lonato, soit par son état maladif. Bonaparte était trop grand, suivant Texpression même de Joubert, pour ne pas rendre bientôt justice à .«on lieutenaat, et nous le verrons réparer avec magnanimité les torts qu'il avait eus à son égard.

Il est juste aussi de reconnaître que Bonaparte eut quelques raisons assez plausibles pour montrer quelque temps une certaine réserve à Joubert. Un général en chef a le droit d'exiger do tous ceux qui servent sous lui une soumission entière à ses volontés et une grande réserve dans l'expression de leur opinion personnelle sur les opérations qu'il dirige. Joubert était très franc, disait ouvertement sa manière de penser sur notre situation on Italie dans ses conversations comme dans ses lettres; et lorsqu'il s'exprimait, avec sa vivacité ordinaire, sur les dangers d'une guerre poussée à outrance si loin de la France, Bonaparte pouvait par suite avoir, sans trop d'injustice, une certaine irritation contre lui. Ainsi, Joubert écrivait souvent à un représentant, né à Pont-de«Vàux, Deydier, qui fut un de ses protecteurs, et dont le nom pour cela périte d'être conservé. Quand Joubert était dans le comté de Nice simple lieutenant, il avait déjà exprimé à son père son étonnement de voir dans le Moniteur un rapport à la Convention, renfermant une relation qu'il avait envoyée à Deydier sur l'établissement de l'administration française à Nice.

Le 23 août 4796, il écrit de nouveau sur ce sujet à son père :

« Deydier fait, je crois, imprimer les lettres que je lui envoie. Bonaparte m'a parlé d*une lettre imprimée dans un journal, et qui ne peut être écrite que par moi, étant le seul général dans le Tyrol. Informez-vous de ce fait. Je n'aime pas qu'on m'imprime. Assez de fous paraissent sur la scène, sans que j'en augmente le nombre. Et ma patrie a besoin de mon bras et non de ma plume. »

i Brescia, le S complémentaire

« Ailleurs qu'à l'armée, je ne veux avoir à rendre de compte qu'à vous. Je ne me soucie d'être connu que de vous. »

Cette trop grande franchise de Joubert put mécontenter et éloigner de lui momentanément son général en chef. Mais les caractères ouverts finissent presque toujours par inspirer plus de confiance que d'autres plus réservés. Car, avec les gens qui disent toujours ce qu^ils ont au fond du cœur, on n*a pas à craindre d'arrière-pensées. Cette confiance, inspirée par la sincérité bien connue de Joubert, explique la sympathique attraction qu'il exerça toujours sur ceux qui avaient affaire à lui, même sur les hommes se livrant le moins, comme Bonaparte et Sieyès.

L'inaction de Joubert, en septembre et octobre 1796, eut pour cause moins sa disgrâce auprès du général en chef que le mauvais état de sa santé. La chaleur, si défavorable aux tempéraments nerveux comme le sien, et les fatigues avaient altéré la constitution si délicate de Joubert, qui pendant ces deux mois commanda à Brescia et à Legnano, et ne prit aucune part aux opérations de Bonaparte dans le Tyrol italien, qui eurent lieu après la bataille de Castiglione. Joubert écrivit de Brescia à son père :

« L'armée est partie le 16 pour le Tyrol. Je suis encore m statu quo. N'en soyez pas satisfait ; car dans notre position, malheur à ceux qui ne peuvent pas suivre l'armée. »

11 fait probablement allusion aux intrigues vénitiennes qui devaient plus tard amener le massacre des Français à Vérone.

« Mais la même Providence qui m'a gardé dans d'autres événements critiques me sauvera peut-être encore et d'une longue maladie et d'une trahison. Je ne crains que cela. »

D^autres lettres prouvent que les habitants de Brescia conspiraient contre les Français.

Pendant que Joubert reste à Brescia, Bonaparte poursuit dans le Tyrol Wurmser qui commet encore la faute de diviser son armée en deux corps, au milieu desquels était Bonaparte. Le 4 septembre, bataille de Roveredo. Le 5, occupation de Trente par les Français. Wurmser espère les enfermer dans la vallée du Haut-Adige. Bonaparte franchit des gorges jugées impraticables, et se plaçant entre TAutriche et Wurmser, il bat les Autrichiens, leur enlève un matériel immense, et les refoule sur Tîtalie. Il les atteint de nouveau à Saint-Georges, remporte une nouvelle victoire, et force Wurmser à se renfermer dans Mantoue avec les débris de son armée. Le plan de Bonaparte était de prendre les Autrichiens entre lui et la place de Lçgnano, occupée par les Français. Mais la négligence du commandant de cette place permit à Wurmser de gagner Mantoue.

Pendant cette marche des Français dans le Tyrol italien, les Vénitiens qui crurent que Bonaparte ne réussirait pas dans une expédition aussi aventureuse, se préparèrent à accabler les Français battant en retraite. L'aristocratie voyait avec terreur les idées nouvelles répandues dans la population, surtout dans la bourgeoisie, par la présence de l'armée française. La conduite lâche et perfide des gouverneurs vénitiens inspira à tous les généraux la plus profonde antipathie pour la nation vénitienne, dont les nobles s'entendaient avec l'Autriche, et dont les paysans, soulevés par le fanatisme, massacraient nos soldats isolés La lettre suivante de Joubert montre combien il ressentait vivement les torts du gouvernement vénitien vis-à-vis de la France, torts qui furent si durement expics.

« Brescia, 9 Septembre 1796.

« J'existe dans le plus exécrable pays où puisse habiter un Français. Je sais officiellement que Bonaparte a battu complètement les Autrichiens entre Roveredo et Trente ; qu'il leur a

tué 2,000 hommes, fait 5 i 6,000 prisonniers, pris 7 drapeaux et dix-huit pièces de canon ; que, depuis, il s'est emparé de Trente, il poursuit l'ennemi ; et Ton rie^t me dire que nous avons été battus, que nous nous sommes retirés sur Roveredo, que l'ennemi est à Vérone et qu'il menace Brescia : chose impossible, mais que l'on vient me débiter avec emphase dans un beau palais où je suis arrivé languissant de Vérone, ayant été obligé d'en partir avec tous les malades, parce qu'il pouvait se faire que l'armée s'enfonçant dans le Tyrol, le corps ennemi qui était à Vicence n'insultât cette ville. Et l'on vient me dire cela dans un moment où je suis tellement malade, que je ne puis presque me soutenir, A tout instant, voilà les belles consolations que je reçois des seigneurs vénitiens : aussi viensje de leur interdire ma porte. J'ai ordonné à Martin, mon domestique (volontaire de Pont-de-Veyle), que je n'entendais point être en pension chez ces messieurs, qu'il me fit ma cuisine et ne reçût rien de la maison. C'est cependant une maison si riche qu'elle a table ouverte pour les Français, 25 domestiques et des voitures à discrétion. Le maître, étonné, est venu pour me faire ses plaintes ; il a trouvé porte fermée. Il m'a envoyé son homme d'affaires, et je lui ai fait dire que partout où j'allais, je vivais à ma manière et voulais être maître chez moi. Il m'a cependant envoyé un médecin ; je n'ai pas voulu le recevoir et j'ai fait appeler celui qui me plaisait. Il y a de quoi rire de voir dans un palais mon pot au feu et mes grenouilles figurer avec des galas de vingt couverts. On rit de la maladresse de mon Martin, et les 25 laquais, qui avaient commencé à m'ennuyer avec leurs questions : Ella commandi qtmlche cosa ? fuient à présent mes appartements : cela m'amuse. Des oflîcîers qui fréquentent le palais ont voulu me faire des représentations, sûrement de la part du procurateur, disant que tous les généraux ne s'étaient point comportés de même ; que c'était une originalité de mener l'attirail d'un camp dans une maison où il y avait bonne cuisine, et que, pour un malade, c'était ridicule. Je leur ai répondu

que j'étais trop franc pour fraterniser avec mes ennemis, que les généraux qui avaient logé avant moi n'avaient fait que passer, et qu'enfin je ne verrai pas davantage des officiers qui payaient leur écot en écoutant tranquillement blasphémer contre là République. Ma réponse a plu et déplu : c'est l'ordinaire. »

Nous plaçons ici plusieurs lettres qai indiquent les préoccupations de Joubert pendant ce repos forcé de deux mois. Le 4 septembre 1796, il écrit à son père pour lui annoncer le retour à Pont-de-Vajix de son frère, qui était son aide- de- camp, et que sa mauvaise santé forçait à retourner dans ses foyers. Joubert, en faisant Téloge des bonnes qualités de son frère, le recommande à son père avec une tendre sollicitude. Il avait pour ce frère cadet les soins d*un père. « Je lui ai recommandé d'éviter Lyon, et d'aller de Grenoble à fiourg, par crainte des assassins. »

C'était le temps où les compagnies de Jéhu assassinaient les patriotes autour de Lyon.

La maladie de Joubert n'était pas aussi sérieuse qu'il le pensait. Son médecin lui assurait qu'elle était due uniquement à la fatigue physique et morale, que le repos lui rendrait la santé et que sa poitrine n'était point attaquée.

« Il semble, écrit-il à son père, que cette année les malheurs ne finissent pas dans notre famille (Joubert venait de perdre sa sœur Charlotte qu'il aimait beaucoup), et avec ces chagrins domestiques joignez toutes les inquiétudes mortelles de mon état. A chaque heure répondre de la vie de plusieurs milliers d'hommes, hasarder à propos la vie de ses soldats pour la leur sauver, ne négliger aucune précaution pour se défendre des embuscades et des surprises de nuit ; voir dans cette lutte continuelle succomber ses amis, ses connaissances, par les blessures ou les maladies, il y a là de quoi tourmenter un homme. Et moi qui ne sens rien faiblement, je m'affecte d'autant plus profondément que, dans notre état, il faut avoir l'art de cacher aux autres ses affections particulières. Il faut paraître confiant quand on est inquiet, dur

envers le soldat, quand souvent il n'inspire que de la pitié ; il faut enfin avoir un visage qui ne soit point le miroir de son cœur. y>

• Brescia, le 2 complémentaire, an IV (18 Eeptemlnv 1796).

« Quand je suis employé, je suis tout à mon devoir.. ., mais je ne cours pas après les aventures. Je laisse passer les plus pressés, et j'a^i toujours vu que dans les grandes prospérités je faisais toujours les derniers rôles. Mon esprit se raidit au contraire dans les revers. . . . Personne n'est plus attaché que moi à la gloire de nos armes, et ma santé souflfre souvent des mauvaises nouvelles. »

• Brescia, 2 octobre 1796.

« Ma maladie paraît diminuer. La faiblesse et la maigreur restent. Je vais m'acheminer pour l'armée. Masséna me demande avec empressement. Il est chargé d'une expédition pour Trieste. Je ne sais si je me rendrai à ses invitations, ou si j'instruirai tout bonnement le général que je suis en état d'agir, afin qu'il me place où bon lui semblera.

« Les Autrichiens se renforcent en Italie ; il faut qu'ils ne nous craignent guère sur lé Rhin et le Danube, et si Jourdan et Moreau travaillaient comme nous, les impériaux ne pourraient pas si facilement remplacer de notre côté une armée à mesure que nous la détruisons. Quoi qu'il en soit, nous avons assuré notre indépendance, il le fallait ; nous voulons le Rhin pour limite, c'est déjà fait. Mais nous voulons déposséder l'empereur de l'Italie, c'est vouloir se battre à outrance, et il ne faut donc attendre la paix que d'un événement heureux ou fâcheux qui disposera les esprits à la paix et y forcera le gouvernement. »

Bonaparte venait, par Timpéritie du commandant de Legnano, de perdre Toccasion d'anéantir l'armée de Wurmser. II voulut placer

dans ce poste important un homme sûr. Il pensa à Joubert, qui fut nommé commandant de cette place en octobre 1796.

Jamais la situation des Français en Italie ne fut plus critique qu'à la fin d'octobre 1796 ; Moreau \enait d*opérer sa célèbre retraite d'Allemagne. L'Autriche, délivrée de toute inquiétude de ce côté-là, envoya dans le Frioul Alvinzi avec 40,000 hommes, et Davidovich avec 20,000 hommes dans le Tyrol, en leur ordonnant de se réunir à Vérone pour accabler les Français, réduits au nombre de 30,000. « Je suis désespéré, écrivit Bonaparte au Directoire, et ce qui me reste de braves voit la mort infaillible. » Il se plaignait amèrement et avec raison de la négligence que Ton mettait à envoyer des renforts à une armée qui avait si bien mérité du pays et qui avait tant souffert. Bonaparte ressentit aussi alors la maladie physique qui avait atteint Joubert en septembre et octobre. On attribua ses souffrances, sa maigreur, à une gale rentrée, mais sa maladie était probablement, comme chez Joubert, une affection nerveuse ou épuisement déterminé par les fatigues excessives du corps et de Tàme, et par la dépense énorme de force vitale qu'entraînait l'activité dévorante des généraux de l'armée d'Italie.

La lettre suivante de Joubert montre que Bonaparte, qui dut dans ce moment si critique examiner avec soin toutes les ressources dont il pouvait disposer, lui rendit alors toute sa confiance.

c Legoano, 7 brumaire an lY (28 octobre 1796).

« Je commande Legnano, et je suis à la veille d'y soutenir un siège. Bonaparte a passé dans ma place et m'a entretenu avec la plus grande familiarité, et il m'a dit en partant : « Tiens vingt jours, et ensuite sors, si tu peux, avec les if honneurs de la guerre. » Les ennemis sont en marche, et leur nombre est porté à 60,000 par des rapports. Je les mets à moitié, et je crois que c'est tout. Ils sont forts en cavalerie, et leur infanterie est, dit-on, composée de recrues.

« J'ai reçu ordre du général en chef de lui faire un rapport sur la défense de Corona en été et en hiver, et sur toute la ligne de l'Adige au lac, et de lui dire tout ce que j'avais pu apprendre étant sur les lieux. »

C'était à CoroDa que Joubert avait subi un échec devant Wurmser, et c'était là qu'il devait résister bientôt à Alvinzi.

« Si je suis assiégé, j'espère préparer, par une honorable résistance, Toccasion à Bonaparte de battre complètement l'ennemi. Si, au contraire, bous allons au-devant <jtes Allemands, je me sens beaucoup mieux, je demande à marcher. Des batailles qui vont se livrer dépend le sort de Tltalie, et il y a double à parier pour nous. Soldats aguerris, confiants, brigades bien organisées, chefs éprouvés ont de grands avantages contre des troupes battues tout une année et réformées avec de grands efforts, commandées d'ailleurs par des généraux incertains de leurs opérations. Du 2 frimaire an IV de la République à frimaire de l'an V, nous aurons, je l'espère, rempli une brillante carrière, et le résultat en sera ou la paix ou la jouissance paisible de la belle Italie. »

Comme on le voit, Joubert ayant recouvré sa santé et toute son énergie morale, grâce au repos à la cessation des chaleurs, à la fin d'octobre, se prépara à prendre une part active aux opérations qui suivirent la bataille d'Arcole.

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