BATAILLE D'ARCOLE
Le général Vaubois, qui commandait sur le haut Adige, venait de subir le revers le plus grave éprouvé jusqu'alors par les Français en Italie. Deux demi-'brigades avaient lâché pied sans résistance sérieuse. Exemple dangereux. Vaubois était menacé de perdre les positions de Corona et Rivoli. De son côté, Bonaparte avait vainement essayé d'arrêter Alvinzi à Caldiero. Après cette bataille malheureuse pour lui, Bonaparte était sur le point d'être enveloppé avec 15,000 hommes par plus de 50,000, Serrurier ne pouvant quitter le siège de Mantoue. Ce fut dans cette situation désespérée que le général en chef conçut le plan le plus extraordinaire "qu'ait jamais enfanté son puissant génie. Il se jeta dans les marais de TAdige. Là, le combat ne pouvait avoir lieu que sur des chaussées
étroites, où la \ateufr 4es Français compensait l'infériorité de leur nombre. Ipattaquable à Ronco comme dans une place forte» Bonaparte, par diverses chaussées dont il était maître, put déboucher sur les flancs et les derrières des Autrichiens. Les détails de la bataille d'Àrcole sont connus de tous ceux qui sUntéressent à la gloire du nom français. Aucune dé nos victoires en Italie ne produisit un effet aussi prodigieux en France à cette époque. L'imagination populaire^ en 8*attachant de préférence à cette image du général Bonaparte, un drapeau à la main, traversant le pont d'Arcole sous la mitraille, a porté instinctivement le même jugement que les tacticiens les plus compétents, qui déclarent presque tous que Bona* parte fut à Arcole supérieur pour ainsi dire à lui*méme, par la profondeur de ses combinaisons stratégiques.
Joubert eut aussi la gloire de contribuer à la victoire d'Arcole. Et lorsque les Autrichiens battirent en retraite, il les poursuivit, atteignit leur arrière-garde à Compaza, et, après un combat furieux, il leur fit 1,200 prisonniers. Il rentra ensuite dans Legnano.
La bataille d' Arcole n'avait fait qu'éloigner le danger. Les Autrichiens firent de nouveaux efforts pour envoyer en Italie une armée plus formidable que celles détruites à Castiglione et à Arcole. Les Français reçurent aussi des renforts qui portèrent leur nombre à 45,000. Bonaparte divisa alors son armée en quatre corps à peu près égaux. Serrurier, avec 10,000 hommes, continua le siège de Mantoue. Augereau, avec 10,000 hommes, gardait Legnano. Masséna commandait aussi 10,000 hommes à Vérone. Restait le corps d'armée de Yaubois, chargé de garder les gorges du Tyrol, par où Wurmser avait débouché devant Castiglione. Le général en chef avait besoin dans ce poste, le plus important de tous, comme le prouva la bataille de Rivoli, d'un général sur lequel il put compter comme sur lui-même, suivant ses propres paroles. Le souvenir du désastre éprouvé par Yaubois était encore présent à tous les esprits. Bonaparte nomma Joubert général de division et le plaça aux gorges du Tyrol. Un an auparavant, jour pour Jour, Joubert avait été nommé général de brigade. Il s'empresse d'écrire de Rivoli à son père, le 22 novembre 1796 :
« Le 2 frimaire an V est pour moi ce qu'a été le 2 frimaire an IV. Le général en chef m'ordonne de commander la division
Vaubois et envoie ce général se reposer à Lîvourne. Il me prévient qu'il a demandé pour moi ce grade au Directoire. Accepterai-je, ou non ? Ecris-moi vite. Hier, nous nous sommes battus. Mon avant-garde seule a battu l'ennemi et lui a pris 3 canons et 1,500 prisonniers. . . .
« Avec mon avant-garde, j'étais joyeux ; avec une division, la tristesse me saisit, je crains les événements. Cependant il faut servir. . • . Jamais nous ne nous sommes si mal battus; jamais les Autrichiens ne se sont si bien battus. Nous sonunes vainqueurs par le dévouement des généraux. Le général en chef a chargé à pied, avec son état-m«yor ; il a été précipité dans un marais jusqu'au col; sans son frère il était perdu. »
Cette affaire du !•' frimaire, dont il est parlé dans cette lettre, eut lieu en avant de Rivoli. II s'agissait de reprendre une redoute construite sur le Montebaldo par les Autrichiens. Joubert occupa ensuite CoVona et Rivoli.
Le 27 novembre 1796, Joubert écrit de Rivoli à son père :
« Je suis toiyours assez riche pour obliger mes compatriotes. Je n'ai pas besoin d'être stimulé pour cela.
« Me voilà avec une division malgré deux refus. Le général en chef m'écrit toujours en général divisionnaire et ne me parle que d'affisiires de service. Il a dit en parlant de moi : « Je compte sur lui comme sur moi. » Avec ces beaux mots, me voilà, avec 8,000 hommes aujourd'hui et demain avec dix, réduits au quart de pain, et l'ennemi sur les bras. Pour ôter à Bonaparte de la confiance qu'il peut avoir en moi, je lui écris que dans l'état de dénuement où les administrateurs me laissent, je ne réponds point des événements. En attendant, me voilà lancé malgré moi. J'agirai d'après les circonstances et je défie les événements. J'aurai toujours fait mon devoir.
« . . • . J'ai repris Corona et Rivoli avec mon avant-garde, et je défends ces postes avec huit mille hommes. »
Le 22 novembre 1796, de Rivoli, Joubert écrivit au général en chef Bonaparte :
« Je ferai mon possible, général, pour répondre dignement à vos vues pour le moment. Mais je vous prie d'observer que le commandement de ma brigade est déjà plus qu'U ne m'en faut et que j'attends avec impatience un général de division, lien existe assez sans en faire de nouveaux. Les événements, d'ailleurs, se multiplient trop avec vous, général. Pour exécuter convenablement tout ce que vous commandez, il ne faut pas être novice.
« Je ne saurai trop vous répéter, général, qu'une division de 9,000 hommes est pour moi un fardeau qui m'accable. Une brigade est mon fait, et tout en obéissant au général en chef, \e ne puis m'empècher de le lui représenter • »
Le 8 décembre, Joubert écrit à son père, de Rivoli :
« L'intérêt que vous avez pris à ma santé a sûrement contribué à mon rétablissement. »
Dans cette même lettre, Joubert engageait son père à venir le voir à Tarmée, mais il le priait d'attendre le résultat des prochains engagements :
« Je ne veux pas que vous vous trouviez dans une débâcle, que je crains furieusement, si la paix ne vient pas.
« Vous me parlez souvent de quartiers d'hiver. Nous n'en espérons pas. Un pied de neige couvre la terre, et nous sommes sur le pied de campagne. Mantoue nous coûtera bien des hommes et des travaux.
« Je vous suis obligé de vos gazettes. Je n'en lis plus. Je n'aime pas plus qu'on parle de nous, que d'entendre parler des autres. Je n'ai fait aucun rapport de nos dernières affaires, qui ont été les plus chaudes et les plus terribles (à Arcole). Vous ne me croyez occupé que de gloire ; vous vous trompez, mon père ; je ne soupire qu'après le repos. Il m'est
imposible, dans roccasion» de ne pas suivre l'impuli^on naturelle ; il faut se montrer. Mais je vous assure que je désire n'avoir plus occasion de guerroyer, et encore une fois que le repos seul est l'état que je désire et dont j'ai besoin. »
Le Directoire ayant confirmé la promotion de Joubert au grade de général de division, il se décida enfln à accepter et écrivit au général en chef Bonaparte, le 18 décembre 1796 :
« Je n'accepte ce grade qu'avec inquiétude. Au reste, sous vos ordres j'agirai toujours avec confiance. Et puis il faut laisser quelque chose à César et à sa fortune. »
Ces mots durent aller au cœur du général en chef et expliquent peut-être en partie la confiance illimitée et l'affection qu'il ne cessa jamais de montrt'r depuis lors à Joubert.
« 29 frimaire an V (le 21 décembre 1796).
« Joubert à son père,
« Ce n'est qu'avec inquiétude que j'ai accepté hier le grade de général de division. Le même jour où j'ai reçu votre lettre qui m'exhortait à le faire, le général en chef m'a annoncé que le Directoire avait approuvé ma promotion, et il ajoute par post-scriptum : « Je vous engage à vous choisir deux aidesde-camp, et à les choisir d'un courage à to.ute épreuve. » J'ai choisi pour aides-de-camp Pannetier et André, capitaine, tous deux officiers de distinction. »
Proposant Pannetier au général en chef, il lui écrit :
^ Je n'en al jamais parlé, mais je m'en suis toujours servi.
« Je vais donc encore faire l'épreuve de la fortune. Je m'en défie furieusement. Mais enfin, je suis poussé, il faut relever mon vol. Je vois malheureusement aujourd'hui qu'il est plus diflîcile de l'arrêter que de le commencer.
a Faire son devoir, le faire avec distinction, sans.se mêler des parti*, voilà le vrai patriote, Thomme estimable, et voilà bien pourquoi je ne me soucie guère d'une grande charge où Ton est entraîné dans les partis, où du moins Ton est entraîné à des liaisons qui décident souvent de votre sort, avec des gens qui ne peuvent exister sans troubler l'Etat par des opinions exclusives. »
Dans une lettre du 13 nivôse (i janvier 1797), dont il ne reste qu'un fragment, Joubert dit :
a Je ne compte ni sur Mantoue ni sur la paix. Je compte sur des batailles terribles en Italie, sur des provinces envahies au nord de la France, où je ne vois pas un général ; je compte sur des troubles en prairial. Enfin, je compte sur tous les malheurs qui doivent être la suite de la lâcheté (et de Tabsence) de principes que je vois professer à tous ceux qui viennent de France. »