BATAILLE DE RIVOLI
La correspondance de Joubert contient quatre récits de cette célèbre victoire. 11 est intéressant de comparer ces récits, écrits sur le champ de bataille par un général qui, après Bonaparte, eut la plus grande part à ces quatre grandes journées, avec les versions des historiens qui ont le plus d'autorité. Nous donnerons d'abord un résumé succinct de Thistoire de M. Thiers, et du Mémorial de Sainte' Hélène, puis les lettres de Joubert, et nous contrôlerons ces diverses versions au moyen du rapport du général Berthier, chef d*état-major de Tarmée d'Italie, rapport qui concorde parfaitement avec les récits de Joubert. Nous avons cherché à donner une idée claire, nette, accessible pour tous, des diverses opérations qui constituent la bataille de Rivoli, et à préciser la part prise par Joubert aux glorieuses journées des 12, 13, 14, 15 janvier 1797. Ces pages sont écrites pour les lecteurs étrangers aux études straté-
giques ; les militaires qui voudraient approfondir le sujet, devraient consulter le grand ouvrage de Jomini sur les guerres de la Révolution.
L'empereur d'Autriche, à la fin de décembre 1796, mit en marche sa cinquième armée, divisée comme toujours en deux corps qui, cette fois-ci, devaient rester indépendants l'un de l'autre. Provera avec 15,000 hommes devait opérer sur l'Adige par les plaines du Padouaa, marcher sur Mantoue pour ravitailler cette place, se jeter ensuite dans la Romagne pour réorganiser l'armée du pape qui avait promis le concours le plus actif, et former ainsi, avec la garnison de Mantoue, une armée de 30,000 hommes. Alvinzi avec le corps principal de 45,000 hommes, devait attaquer les Français, comme Wurmser, entre l'Adige et le lac de Garde. Comme Wurmser, Alvinzi rencontra Joubert à Corona et à Rivoli. Mais cette fois-ci le jeune général commandant en chef sa division, libre de ses mouvements, prit si bien ses dispositions, qu'avec ses 10,000 hommes il tint tête deux jours à toute l'armée autrichienne, et permit ainsi à Bonaparte de détruire, avec 40,000 hommes, les armées autrichiennes dont le nombre était beaucoup plus élevé.
Dans l'endroit où Joubert attendait les Autrichiens, la chaîne du Montebaldo sépare le lac de Garde et l'Adige. La grande route est entre TAdige et la montagne. Mais à Incarnate la route abandonne le bord du fleuve qui vient baigner le pied des monts, et s'élève par une espèce d'escalier tournant pour déboucher sur le plateau de Rivoli. Ce plateau domine l'Adige, et est entouré par les sommets du Montebaldo. Le 12 janvier, Alvinzi, avec ses 46,000 hommes, attaqua Joubert. Le principal corps autrichien, avec toute la cavalerie et Tartillerie, suivait la grande route le long do l'Adige, et devait déboucher par l'escalier d'Incarnale sur le plateau de Rivoli. Trois autres corps d'infanterie avaient gravi les montagnes qui dominent ce plateau, et devaient descendre pour combiner leurs efforts avec le corps principal. Un cinquième corps, commandé par rémigré Lusignan, vint se placer sur les derrières de l'armée française. Joubert soutint, deux jours durant, le choc de l'ennemi à Gorona en bas de Rivoli, et à Rivoli même. Mais il écrivit à Bonaparte, qu'attaqué par des forces immenses, il allait être enveloppé, et ne pourrait se maintenir sur le plateau de Rivoli» clef de la position, sur lequel il avait concentré ses forces, si on ne venait à son secours.
Jusqu'alors le général en chef, trompé par des attaques asse2 vives des Autrichiens du côté de Vérone, était encore dans l'incertitude sur les projets de Pennemi. Mais la lettre de Joubert dissipa tous ses doutes, et convaincu par la lettre de son brave et intelligent lieutenant que Tattaque principale était sur Rivoli, Bonaparte partit de Vérone avec la division Masséna. Ayant reconnu les ppsitions de Tennemi avec Joubert, il vit de suite qu'il fallait conserver à tout prix le plateau, position qui permettrait d'accabler successivement les corps divisés de l'ennemi.
Joubert s'était resserré pour n'occuper qu'un espace proportionné à ses forces. Bonaparte, avant le jour, ordonne d'attaquer et de s'étendre plus largement sur le plateau. Les Autrichiens, supérieurs en nombre de moitié, mais sans artillerie à opposer à nos 60 canons, se replient devant Joubert qui commande la droite ; mais la gauche des Français est rompue par le corps de Liptaï. La 14» demi-brigade seule résiste. Déjà les Autrichiens sont sur ses canons ; « Grenadiers de la i4«, laisserez-vous enlever vos pièces l » s'écrie un ofiBcier. Cinquante grenadiers s'élancent, s'attellent aux pièces et les ramènent. Bonaparte court à Rivoli, ramène la fameuse 32«, et rallie les deux demi-brigades qui avaient plié. Masséna se place à la tête de la i4«, et repousse Tennemi .
Joubert à la droite, poussant l'ennemi d'une crête à l'autre sur le Montebaldo, avait gagné beaucoup de terrain. Il s'aperçoit à temps que les Autrichiens, vainqueurs sur les autres points, vont le prendre à dos, et qu'après avoir occupé la chapelle Saint-Marc, ils commencent à déboucher sur le plateau avec leur artillerie et cavalerie. Joubert se replie au pas de course.
« En ce moment, dit M. Thiers, Bonaparte était isolé avec les seules divisions Joubert et Masséna, enveloppé avec 16,000 hommes par 40,000 au moins. 11 conserve tout son sang- froid. Sa gauche est protégée par l'héroïsme de la i4« et de la 32« demi-brigades. Bonaparte ordonne alors un mouvement décisif. » Nous verrons par les lettres de Joubert que ce fut lui qui conseilla ce mouvement. Une batterie d'artillerie légère et deux escadrons de cavalerie, sont dirigés sur la partie du plateau où débouchent les Autrichiens. A l'extrême droite, Joubert charge avec l'infanterie légère, o Joubert a son cheval tué sous lui, dit Thiers ; il se relève plus terrible, et s'élance sur l'ennemi un fusil à la main. » Tous s'élancent à la fois,
fantassÎQS, cavaliers, artilleurs, mitraillant les Autrichiens qui ont débouché sur le plateau. Ceux-ci sont précipités dans l'escalier tournant d'Incarnale. Quelques pièces faisant un feu plongeant, labourent cette masse humaine. Bonaparte jette ensuite Joubert avec son infanterie légère sur la ligne ennemie rangée en demicercle devant lui. Les Autrichiens cèdent partout et vont se perdre sur les sommets du Monte&aldo.
Bonaparte se retourne alors sur les soldats de Lusignan, qui, ua moment auparavant, voyant les Français enveloppés, avaient battu des mains, en criant: « Nous les tenons donc enQnl » La i8« et la 75<^ demi-brigades s'ébranlent, sûres de la victoire, en entonnant le Chant du départ. Les 4,000 hommes de Lusignan battent en retraite et vont donner contre la division Rey qui arrive de Vérone. Tous sont laits prisonniers. « Il était cinq heures, dit M. Thiers, et Varmée autrichienne était anéantie. (Nous reviendrons sur cette partie du récit de M. Tbiers, en parlant du rapport de Berthier.) Bonaparte songe au Bas-Adige menacé par Provera, il pense que Joubert et Rey suffiront pour porter les derniers coups à l'ennemi. Il rallie la division Masséna, et vole au secours du corps qui assiège Mantoue. » Les troupes ont 14 lieues à faire. Elles ne prennent aucun repos, marchent la nuit, combattent le jour. — Le 16 janvier le général en chef atteint, sous Mantoue, Provera, qui avait sommé Miollis de se rendre. Celui-ci lui avait répondu à coups de canon. Wurmser sort de la place. Une bataille générale s'engage. Le résultat de cette bataille, dite de la Favorite, fut la reddition de Mantoue.
Tel est le résumé de l'Histoire de M. Thiers, copié par beaucoup d'autres historiens. M. de Las Cases, dans le Mémorial de Sainte- Hélène, raconte la bataille de Rivoli, à peu de choses près, comme M. Thiers; il fait jouer cependant un plus grand rôle à Joubert, et nomme à peine Masséna. Occupons -nous maintenant des récits faits par Joubert lui-même, témoin oculaire.
Dans les papiers laissés par le général Joubert, se trouve un manuscrit in-folio de 250 pages, renfermant des extraits de toutes les lettres qu'il a écrites pour affaires de services, surtout au général Donapario^ depuis le ^t novembre 1796 (2 frimaire), époque de sa nomination au grade de général de division, jusqu'au 21 août 1797.
Au moyen de ce recueil, un militaire pourrait suivre jour par
jour, dans le plus grand détail, la série d'opérations stratégiques et administratives qui précédèrent et suivirent la bataille de Rivoli, le récit circonstancié de cette bataille et de la conquête du Tyrol, qui est le plus beau titre de gloire de Joubert.
Nous faisons à ce recueil de nombreux emprunts.
Gomme nous Tavons vn, Joubert avait été chargé par Bonaparte de défendre ces points essentiels, Corona et surtout Rivoli. Les travaux de défense, l'organisation de son corps d'armée, qu'il modifia en face de rennemi, en amalgamant les bataillons de volontaires dans ses demi-brigades de ligne, lui donnèrent moins de peines et de soucis que le manque de vivres, de munitions et d'habillements ; il écrit au général en chef:
« On me fait mourir de faim, mes fours sont prêts, et il manque de farine. Aujourd'hui il est une heure, et pas de pain. Avec une pareille administration les généraux ne peuvent répondre de rien. Je n'ose sortir. On me crie : du pain. Le soldat qui souâre manque de force quand il faut se battre. J'ai voulu sortir, le plus morne silence règne dans les camps, et j'ai vu des soldats chercher leur subsistance dans les buis-sons. Je ne suis pas homme à désespérer jamais de rien ; mais je vous tromperais, si je vous cachais ma situation. »
Les vivres arrivenl. Aussitôt Joubert prend ses dispositions.
« Il faut qu'au moment où l'ennemi nous croira sur la défensive, nous l'attaquions. Je ne vois pas d'autres moyens de défendre ces hauteurs, où nos troupes périraient, si elles y étaient toutes réunies. »
M 9 frimaire.
« Tant que je serai chargé de la défense de Corona et de Rivoli, je serai sur la défensive à Rivoli, et sur l'offensive à Corona. Je compte si fort sur la plaine, que sans un de ces événements auxquels la prudence humaine ne peut rien, je répoudrais d'y arrêter l'ennemi. »
Joubert prend donc ses dispositions à Corona. Il écrit au général Lebley :
« L'essentiel pour les chefs de colonne est d'arriver ralliés sur les plateaux de Corona, pour y culbuter vivement l'ennemi ; qu'ils recommandent surtout de tirer le moins possible. Si les deux demi-brigades sont repoussées, qu'elles se rallient vivement aux colonnes qui monteront, et si elles ne peuvent sur-le-champ le faire en ordre, qu'elles éclairent en tirailleurs. Il y aura une réserve à Caprino pour favoriser la retraite, si elle est nécessaire.
« Le dénuement des soldats ne cesse point. En novembre, par un froid très vif dans les Alpes, la neige couvrait la terre. Beaucoup de soldats n'ont ni souliers ni roupes. Les compagnies qui sont à Corona sont obligées de demeurer fermées, parce qu'elles sont pieds nus. A peine peut-on trouver quelques hommes pour aller à la découverte. Si nous avons des mouvements à faire (dans la neige), nous sommes absolument ruinés en souliers. J'ai des demi-brigades, qui n*ont pas quitté la montagne, absolument nues.
« On me donne 40 carabiniers par demi-brigade légère. Je ne crois pas que cette arme convienne aux Français. Nos carabiniers deviendraient des tirailleurs, et on ne pourrait rien tirer d'eux à la baïonnette. »
Dans les lettres que Joubert écrit au général en chef, il lui explique, jusque dans les moindres détails, son plan de défense de Corona et de Rivoli. Le succès avec lequel il résista à l'attaque d'Alvinzi prouve combien ses dispositions avaient été bien calculées.
Tous les historiens sont d'accord pour dire que Bonaparte fut quelques jours dans l'incertitude sur les projets des Autrichiens, qui avaient fait sur le corps de Masséna, en avant de Vérone, des attaques assez vigoureuses, pour faire croire que leur attaque principale était de ce côté. Ce fut une lettre de Joubert qui éclaira le général en chef sur les vraies dispositions de Tennemi. Nous ne donnons pas ici cette lettre, qui est très-longue, et contient des
détails minutieux sur la position des divers corps sous les ordres de Joubert. Ces détails ne pourraient intéresser que ceux qui auraient une carte très détaillée des lieux.
« Le rapport que je vous fais est exact, dit-il en terminant, soyez sûr que Tennemi fera tous ses efforts pour me jeter sur les blocus (de Mantoue) ou sur Peschiera. Je crois voir que son dessein est toujours de jeter un corps derrière moi. Il craint de m'attaquer de front. Il a vu hier ce qu'il lui en a coûté. Mais il le ferait sûrement si je lui prêtais le flanc, et il n'y a qu'une demi-brigade forte à Garde pour m'assurer à Rivoli. Faites-y venir 4 à 5,000 hommes d'infanterie, deux régiments de cavalerie, attaquez vigoureusement de mon côté, et si, comme je n'en doute pas, nous réussissons, il n'y a. plus de passage de l'Adige. Si j'étais acculé, vous n'auriez pas de grandes facilités pour donner du secours à Augereau. Je pense qu'il serait bon d'attaquer alternativement aux deux extrémités en prenant des forces au centre. Pardonnez si je suis long. Mais les mouvements de l'ennemi sur Vérone, ses tentatives réitérées pour vous inquiéter et vous empêcher de porter du secours aux ailes, me confirmeraient dans mon opinion. »
Tout le plan de campagne de Bonaparte est dans cette lettre : allaquer allemaiivement aux deux extrémités en prenant des forces au centre. Le puissant génie de Bonaparte comprit de suite que Joubert avait raison, et en se portant de son centre Vérone, d*abord sur Âlvinzi à sa gauche, puis sur Provera à sa droite, il détruisit l'armée autrichienne.
Nous allons maintenant donner intégralement les lettres où Joubert raconte les journées des 23, 24, 25, 26 nivôse an V (12, 13, 14, 15 janvier 1797), à Corona et Rivoli
t Au quartier-général de Caprino, le 27 nivôse, l'an V de la République française (16 janvier 1797.)
« Le général de division Joubert à son père,
« Victoire ! Je viens de faire le plus beau coup qui se soit
fait dans cette célèbre campagne. 22,000 hommes m*ont attaqué : le premier jour, j'ai résisté et repoussé Tavant-garde ennemie ; le second, j'ai appris qu'une division me tournait. Je me suis replié sur ma réserve, et j'ai encore soutenu l'attaque de l'avant-garde ennemie. Le général en chef, peu instruit des mouvements de l'ennemi, croyait à une fausse attaque de mon côté ; je l'ai détrompé. Plein de confiance en moi, il est arrivé avec deux divisions à mon secours. Deux heures avant leur arrivée, le 24, au clair de la lune et par un froid excessif, nous avons fait la reconnaissance de l'armée ennemie, qui se préparait à l'attaque de ma division, et deux heures avant jour, j'ai attaqué moi-même. La division Masséna n'a pu me soutenir qu'à huit heures du matin ; la division Rey a été en retard. Jamais bataille plus sanglante. L'ennemi nous avait tournés : supposez un cercle d'ennemis et nous dedans, des déroutes et des charges pendant dix heures de suite ; et enfin, au moment où l'ennemi chantait déjà victoire, où je ne voyais plus de moyens d'échapper, où tout l'étatmajor, Bonaparte et ses généraux allaient succomber, j'ordonne une charge. J'étais à pied, Berthier à cheval ; je lui fais part de mes mouvements ; la cavalerie part ; je suis à la tète de l'infanterie ; en un clin d'œil, de vaincus nous avons été complètement vainqueurs sur notre front. Bonaparte, avec son sang-froid, ordonne l'attaque des ennemis qui nous séparaient de la division Rey, qui n'avait pu nous rejoindre. Bientôt tout est culbuté, et la journée du 25 est pour nous. Pendant cet intervalle, l'armée que l'ennemi avait vis-à-vis Legnano passe l'Adige près de cette ville ; Augereau ne peut l'empêcher. La nuit de la victoire, Bonaparte le sait, part avec Masséna pour combattre de ce côté, et me laisse avec Rey pour commander l'attaque de Corona. Je rassemble les débris de ma division une heure avant jour, la même nuit du combat, et je rattaque avant l'arrivée de Rey. Lorsqu'il arrive, je dispose ses troupes, et tout a si bien réussi que j'ai fait 6,000 prisonniers, renvoyé Alvinzi, général en chef
autrichieu que j'avais en face, sans troupes dans le Tyrol, et ne devant son salut qu'à la vitesse de son cheval. Huit pièces de canon, six drapeaux, onze mille prisonniers, sont le résultat de notre double victoire.
« L'ennemi ayant passé l'Adige s'est divisé en deux corps : Ton s'est porté sur Mantoue, l'autre a gardé le pont nouvellement établi. Augereau a attaqué hier le corps qui gardait le pont, a fait 2,000 prisonniers, pris 20 pièces de canon, brûlé tous les pontons. L'autre corps, qui n'a plus de retraite, s'est présenté devant le blocus de Mantoue, à Saint-Georges, a sommé Miollis, qui commandait, de se rendre. On a répondu à coups de canon ; la fusillade s'est engagée ; l'ennemi n'a pu forcer. Bonaparte arrivait dans l'instant avec Masséna. Cette nuit, j'ai renvoyé Rey ; Augereau est aux trousses de ceux qui venaient forcer le blocus ; ils vont donc être accablés, et l'armée ennemie détruite. Aujourd'hui, si l'ennemi est battu, il est sans ressource ; si de concert avec la garnison de Mantoue, il force le blocus, demain, Bonaparte, qui aura réuni toutes ses troupes, les y refoulera tous, et Mantoue, augmentée de garnison, n'en sera que plus vite à nous. Quant à moi, après quatre jours des combats les plus acharnés, je suis tranquille sur mon champ de victoire, et je pense à porter des secours à ceux qui en auront besoin.
« Martin, par trop de zèle, a jeté mes équipages au milieu des ennemis ; un de mes domestiques, Lancelon, a été fait prisonnier. La fidélité de ces deux braves gens a sauvé mes porte-manteaux où étaient mes objets précieux ; ils se sont échappés à travers les balles, chacun un porte-manteau à la main. La victoire nous a rendu ma voiture ; ma perte ne passe pas 1,200 livres.
« A la bataille du 25, une balle a percé mon galon de chapeau, le chapeau, et hroissé le galon de mon collet, sans me blesser. J'ai eu.trois de mes adjudants-généraux de brigade blessés, Mayer, Sandos et Lebley, et quatre oflaciers de mon état-major. Ma belle jument a été mise hors de service à la
première demi-heure de la bataille ; éloigné de mes domestiques, je me suis battu à pied le reste du jour. Je vous le répète, jamais si belle victoire. André et Pannetier, qui est allé Tannoncer cette nuit à Bonaparte, se portent bien. »
Le capitaine André était au quartier-général de Bonaparte. Joabert lui écrivit, le lendemain de la bataille de Rivoli, la lettre suivante :
t Caprino, le 28 nivôse, l'an V* de la République française (17 janvier 1797).
« Joubert à son ami,
« Nous venons de nous couvrir de gloire. Mon début de général divisionnaire a été des plus brillants ; la fortune a absolument secondé toutes mes opérations. Mes espions m'apprenaient un rassemblement de 22,000 hommes devant ma division, qui n'était composée que de 10. Comme le froid m'avait fait cantonner, je portai tout de suite mes troupes à leur place de bataille. L'ennemi, croyant me surprendre, se présenta, le 23, devant Corona avec 6,000 hommes, où je n'avais d'ordinaire que 1,500 hommes; mais il en trouva 3,000 bien retranchés. Son attaque tenait de la furie. Mon quartier général étant à deux lieues de là, et me trouvant dans le cas de donner des ordres pour une affaire générale, je n'arrivais à Corona, avec un renfort de 1,500 honmies, qu'après trois heures du feu le plus vif, et au moment où les Autrichiens sautaient dans les retranchements, et où nos troupes étaient en déroute. Ma présence arrête mes chasseurs : « En avant, mes amis, voilà votre général I » Aussitôt, tous me suivent ; les postes sont repris et les Autrichiens culbutés avec un carnage effroyable. Dans l'instant de leur retraite, 6,000 hommes de renfort leur viennent. Il éîait une heure, et je m'attendais à une nouvelle attaque ; mais je /us surpris de les voir seulement se mettre en bataille devant mon front, placer leurs postes et éclairer leurs feux.
« Charmé d'avoir le temps de faire de nouvelles dispositions, je fais monter encore 2,000 hommes dans un poste retranché par la nature. Je me promettais la victoire pour le lendemain matin ; je l'avais annoncée à tout le monde. Sur les quatre heures du matin, j'apprends qu'un corps de 6,000 hommes filait sur ma gauche et voulait me prendre sur mes derrières pendant l'attaque de front. Déjà ils avaient égorgé un poste derrière ma ligne, tout près de mon quartier général. Je renonce sur-le-champ à la bataille, etje fais au point du jour ma retraite, à une lieue de là. Ij 'ennemi, étonné, craignant une surprise en me voyant quitter en plein jour un poste si fort, me suit lentement. J'ai le temps de me mettre en bataille, et de repousser le soir l'attaque de l'avant-garde. Le corps qui me tournait suivait toujours son système ; ne pouvant lui opposer des forces, déjà je me retirais sur une position où il fallait nécessairement me prendre de front, et où, avec le secours de ma cavalerie et de mon artillerie; j'étais résolu d'attendre la bataille, mais par mon mouvement la retardant encore d'un jour, par deux motifs : le premier, parce que je savais que l'ennemi n'avait pas de vivres depuis deux jours, et que plus il tardait à m'attaquer, plus il s'afiaiblissait ; le second, pour attendre Bonaparte, à qui j'avais écrit : « Vous croyez qu'on me fait une fausse attaque, vous vous trompez ; j'ai 22,000 hommes devant moi. Arrivez avec 6,000 hommes d'infanterie, deux régiments de cavalerie et quelques pièces d'artillerie légère ; nous battrons l'ennemi et vous irez ensuite porter secours à Augereau sur Legnano ; mais si vous persistez à demeurer au centre, vous suivez les projets de l'ennemi qui vous y amuse. En attendant, comme je doute de votre arrivée, je vais faire comme si j'étais seul. » Il était minuit ; mon mouvement s'exécutait, lorsque Bonaparte arrive avec le renfort demandé. Nous faisons la reconnaissance de l'armée ennemie au clair de la lune et par un froid excessif, et au point du jour je commence l'attaque. Tu verras le résultat sur les nouvelles : dix heures de charge et de déroute
alternatives des deux côtés. Un moment la victoire a été à l'ennemi, nous étions tournés de tous côtés ; nous étions au dedans d'un cercle d'ennemis. Une charge que j'ai faite à propos nous a redonné la victoire pour ce jour mémorable du 25.
« Bonaparte est reparti avec son renfort pour aller au secours d'Augereau, qui n'avait pu empêcher le passage de l'Adige vis-à-vis Mantoue.
« La nuit du combat, je rallie ma division et j'attends celle de Rey, que je devais encore commander. On m'instruit que l'ennemi, encore supérieur en nombre, se forme en colonnes d'attaque ; je recommence la bataille le 26, deux heures avant le jour. Mon plan a été si juste, si bien exécuté, que l'ennemi a été enveloppé à son tour, et je l'ai entièrement détruit et obligé la principale force à mettre bas les armes. A midi, tout était fait : le général en chef autrichien fuyait seul dans le Tyrol; j'avais pris tout son canon, 6,000 hommes et six drapeaux ; la veille, cinq canons et 5,000 hommes en deux jours, j'ai pu dormir sur mon champ de victoire.
« Pendant ce temps, Bonaparte arrivait près de Mantoue. Un corps ennemi s'y présentait ; un autre gardait le pont sur l'Adige. Ces deux corps attaqués ont été aussi complètement battus ; le pont a été brûlé, et tout le corps qui avait osé passer, fait prisonnier. Nous avons, en cinq jours, fait plus de 25,000 prisonniers à l'ennemi, et tué ou blessé 12,000 hommes, et je jouis de la douce joie d'avoir démasqué le plan de l'ennemi par des marches combinées, d'avoir donné le temps à Bonaparte de secourir ses ailes, d'avoir enfin moi-même complètement battu l'ennemi
« Fleurus, Jemmapes n'ont pas été si chauds. Nous sommes dans l'enthousiasme de la victoire. »
Le 18 janvier 1797, Joubert écrit de Gaprino à son père :
« Je vous envoie copie d'une lettre à l'un de mes amis (le capitaine André); elle vous instruira de nos étonnants
succès Provera s'est rendu avec ses 6,000 hommes,
tout son convoi, ses canons, 15 drapeaux. Croyez-en ma parole, nous avons fait 21,000 prisonniers. De jurements, jamais. Mais cela est si extraordinaire qu'il faut Tafflrmer sur son honneur.
Joubert, outre ces lettres à son père et au capitaine André, écrivit de sa main, sur la marge de Tin- folio sur lequel ses aides-decamp faisaient des copies de sa correspondance, pour affaires de service, les pages suivantes, qu'il voulait conserver sans doute, comme pour lui servir de mémorial à lui-môme. Combien il serait à désirer qu'il y eût beaucoup de récits semblables de nos plus célèbres victoires.
Nota. — Le 26 nivôse (15 janvier, dimanche), a eu lieu la bataille de Rivoli. Après avoir reçu cette lettre (1), à huit heures, Bonapai'te partit de Vérone et me joignit à minuit. Nous fîmes la reconnaissance de l'armée ennemie au clair de la lune, et le lendemain, à cinq heures du matin, avant le jour, l'afiaire commença. La division Masséna n'était point encore arrivée. Bonaparte me chargea de la droite de ma division, Berthier du centre, et Masséna de la gauche. Nous soutînmes, avec cette seule division, l'effort de l'ennemi jusqu'à midi. Je pris deux drapeaux de mon côté. Mais enfin l'ennemi nous culbuta à la gauche. Berthier plia à son tour et moi ensuite; le plateau de Rivoli fut forcé. 5,000 hommes nous avaient tournés entre Rivoli et Vérone, au moment de l'arrivée des 4,000 hommes de Masséna, de sorte que la victoire était décidément aux Allemands. Dans cette extrémité, ne pouvant plus garder aucun poste, nous nous mêlâmes pendant deux heures ; les charges étaient alternatives, ainsi que les déroutes, mais nous finissions toujours par être écrasés. Berthier, de mauvaise humeur, me dit qu'au moins je devais
(1) La lettre que Joubert avait écrite au général en chef pour le prévenir que l'attaque principale de l'ennemi était sur Rivoli et non ailleurs.
'trouver une ligne pour placer ma division. Je lui rappelai que le général de division était Bonaparte, que je ne commandais en ce jour que la droite de ma division ; qu'au reste il n'y avait qu'une charge bien entendue qui pût nous sauver; qu'il fît avancer deux escadrons de cavalerie, qu'il se mît à leur tête, et qu'avec il chargeât l'infanterie, qui se formait sur les hauteurs en avant ; que, de mon côté, j'allais former une division d'infanterie, et qu'avec j'allais reprendre le plateau de Rivoli. Ces mesures furent exécutées de suite. Masséna dirigeait heureusement en cet instant une charge avec des troupes fraîches. L'effort fut général et complet. Je repris à la baïonnette les ouvrages de Rivoli et cinq pièces de canon. Berthier porta le désordre dans les colonnes qui voulaient se former au centre, et Masséna repoussa complètement la droile de l'ennemi. Le massacre fut affreux. Les prisonniers se montèrent à 1,800. Bonaparte organisa ensuite une colonne et fit attaquer les 5,000 hommes qui nous avaient tournés, et qui étaient demeurés dans l'inaction, par 2,000 hommes que Réy emmena trop tard et qui ne purent point se joindre à nous. Ces 5,000 hommes croyaient d'ailleurs la victoire décidée, et ne crurent pas nécessaire de descendre de leurs hauteurs pour nous prendre. En trois quarts d'heure ils furent acculés au lac et tous pris. Pendant cette action, Provera avait passé l'Adige et marché sur Mantoue. Bonaparte partit à cette nouvelle avec la division Masséna, et me laissa avec les 2,000 hommes de Rey pour continuer le lendemain et me rendre maître de Corona. Ce fut l'affaire du 26, appelée deuxième affaire de Rivoli. »
Joubert rendit compte t Bonaparte de la journée du 26 en ces termes :
« J'ai parfaitement suivi vos dispositions pour l'attaque de Corona. Le succès a été au-delà des espérances. Nous avons attaqué sur trois colonnes. Le général Baraguay-d'Hilliers commandait au centre, marchait par Pazon ; Vial comman-
dait la droite et âlait par Saint-Marc. Veau commandait à gauche et suivait le revers du Montebaldo. 5 ou 6,000 prisonniers, Alvinzi lui-même précipité dans les rochers et se sauvant comme un éclaîreur sur TAdige, tel est en abrégé le résultat de cette afiaire.
« La résistance a été vigoureuse pendant deux heures. Mais enfin l'ardeur de nos troupes a forcé l'ennemi à se rendre. Nous avons pris plus de 140 officiers. J'écris au général Rey de se rendre à Villafranca. »
Joubert, après sa victoire du 26, écrit aussi au général Vial :
« La victoire ne nous aveugle pas. Soyons toujours actifs. Tout le corps qui a passé l'Adige pour forcer le blocus de Mantoue est prisonnier. Vive la RéptiMque / »
Enfin, l'on trouve, dans l'in-folio coDtenanl la correspondance offleieUe du général Joubert, le rapport qu'il fit au général en chef sur les journées des 23, 24. 25, 26 nivôse an Y. Ce rapport, indiquant avec détail la position de chaque corps, a trois pages in-folio et intéresserait surtout les militaires voulant se rendre compte des opérations sur les lieux ou sur une carte très détaillée. Ce récit officiel de la bataille de Rivoli, par Joubert, est d'ailleurs entièrement conforme aux relations adressées par lui à son père et à son ami, ainsi qu'au rapport du général Berthier, particulièrement en ce qui concerne la part prise à l'ensemble des opérations par Masséna, Berthier et Rey. Cette pièce vient donc confirmer l'exactitude des lettres de Joubert, car dans un rapport au général en chef, présent à la b& taille, aucune omission ni altération des faits n'était possible.
A la suite de son rapport au général en chef, Joubert écrit :
« Je demande pour mon aide-de-camp Pannetier le grade de capitaine. Je vous prie de vous informer auprès de Masséna s'il ne mérite pas davantage ; il s'est distingué avec moi depuis Montenotte sans avancement. »
Nous ferons suivre ici les lettres de Joubert de quelques extraits du rapport de Berthier. Ce général raconte les deux premières journées, sous ce titre : Première affaire de la Gorona, « L'ennemi, dit-il, auquel on doit rendre la justice d'avoir parfaitement masqué ses mouvements, nous laissait dans l'incertitude de savoir si ses plus grandes forces étaient à Rivoli ou sur le bas-Adige. Bonaparte crut devoir se tenir à Vérone, prêt à se porter partout où il serait nécessaire. Dans le moment où les avant-postes de Masséna étaient attaqués près de Vérone, Joubert le fut à la Corona, où l'ennemi avait déjà obtenu quelque succès et pris une redoute, lorsque Joubert, secondé du général Meyer, reprit à la tête de quelques braves la redoute à l'assaut, et força l'ennemi à reprendre ses positions. Dans la nuit du 24, Bonaparte apprit que le poste de la Corona avait été attaqué par des forces si supérieures que Joubert crut devoir l'évacuer pour prendre une position en avant de Rivoli.
« Les forces déployées devant le général Joubert ne laissèrent plus de doutes sur les intentions de l'ennemi. Il était clair que d'Âlvinzi voulait percer par Rivoli. Bonaparte fixe aussitôt ses idées, met en mouvement une partie de la division Masséna, et arrive à onze heures.
« Les dispositions du général Joubert, excellentes pour sa division isolée, ne convenaient plus au moment où Bonaparte, avec des renforts, venait prendre le commandement. Il ordonna donc qu'à l'instant même on reprit la position en avant du plateau de Rivoli, et notamment le poste de San-Marco, que Von avait évacué, et qui est la clef de la position du plateau, » a Berthier ajoute que l'ennemi occupait une ligne imposante, sa droite à Caprine, et sa gauche en arrière de Saint-Marco. »
Berthier continue son rapport sous un nouveau titre : Bataille de Rivoli : « La reprise de Saint-Marco à cinq heures du matin engagea la bataille. Au jour, le général Joubert, à la tête d'une partie de sa division, attaqua l'ennemi par le prolongement des hauteurs de Saint-Marco. Joubert faisait des progrès. »
Nous ne pouvons transcrire ici la relation si longue de Berthier, qui concorde exactement avec les lettres de Joubert et l'histoire de M. Thiers. Nous observerons seulement que Berthier dit en termes formels que ce fut Joubert qui reprit le plateau de Rivoli, ce qui
décida la victoire (i), et que M asséna ne remplit qu'un rôle secondaire dans ces pages immenses (douze pages in-folio), où Joubert ne cesse d'être en scène.
Enfin Berthier, sous ce troisième titre : Deuanème a/faire de Rivoli, raconte ainsi la quatrième journée, où Joubert commanda seul, comme le 23 et le 24 : « Vennemi, sur la fin de l'a/faire du 25, avait mairUenu un poste à Saint-Marco (2). Le général Joubert ordonna au général Vial de reprendre le poste de* Saint-Marco pendant la nuit du 25 au 26, ce qui engagea encore l'affaire du 26 deux heures avant le jour. La division du centre, commandée par le général fiaraguayd'Hilliers, se porta à Saint-Martiu, d'où elle chassa l'ennemi et lui prit des canons. La colonne de droite, commandée par le général Vial, disputa les crêtes à Tennemi. Mais le général Joubert, qui avait dirigé une colonne commandée par l'adjudant-général Veau, pour tourner l'ennemi et le prévenir sur la Gorona, en suivant le revers du Montebaldo, y arriva avant lui. Alors l'ennemi, voyant saretraite coupée, se mit en déroute ; il fut entouré, et 6,000 hommes mirent bas les armes. Tout ce qui était sur le bas de l'Adige se retira en déroute vers le Tyrol. »
En rapprochant les lettres de Joubert et le rapport de Berthiér de l'Histoire de M. Tbiers, on remarque quelques légères clifférenoes entre le récit de la bataille de Rivoli par ce célèbre historien, ordinairement si exact, et le témoignage de deux témoins oculaires. Il nous semble que M. Thiers n'a pas donné aux deux journées du 23 et du 24 l'importance qu'elles ont, d'après les rapports des deux généraux. Mais surtout on comprend difficilement comment M. Thiers a pu dire en parlant de la journée du 25, la plus décisive
(1) Berihier, page 6, dit : « Le général Joubert reprend le plateau de Rivoli, enlbate rennemi dans le bas de l'Adige, et lui enlève plusieurs canons. »
(2) Une contradiction semble exister dans le rapport *de Berthiér en ce qui concerne la position de Saint-Marco qu'il indique comme reprise par les Français le 25 au matin,et plus loin comme occupée par les Autrichiens le 25 au soir. Mais qu'on veuille bien se rappeler qu'il y eut, pendant la journée du 25, alternatives de succès et de revers Saint-Marco était une position d'une certaine étendue sur laquelle les Autrichiens purent maintenir un poste isolé le 25 au soir. D'ailleurs la situation avancée des Autrichiens sur ce point explique pourquoi Joubert crut devoir les tourner le 26 par le revers du Montebaldo, mouvement qui décida la déroute de l'armée d'Alvinzi.
sans contredit, où Bonaparte commandait en personne : « H élaii cinq heures et V armée autrichienne était anéantie », et en parlant de la journée du 26 : •• Joubert poursuivit l'ennemi et lui fit 1,000 prisonniers.n Ces passages de l'Histoire de M.Thiers ne tendent-ils pas à faire croire au lecteur que Joubert ne rencontra aucune résistance sérieuse le lendemain du départ de Bonaparte ? Et cependant Tarmée autrichienne était si loin d'être anéantie, que Berthier, dans son rapport officiel, dit : • L'ennemi, sur la fin de l'affaire du 25, avait maintenu un poste à Saint-Marco. » Nous avons vu, toujours d'après le rapport de Berthier, que Bonaparte reconnaissant les lieux dans la nuit du 24 au 25, avait ordonné de reprendre ce poste de Saint-Marco, qui était j suivant le général en clief, la clef de la position du plateau. Les Autrichiens, maîtres de ce poste, contenaient donc encore les Français sur le plateau de Rivoli, et il fallut que Joubert leur livrât bataille le 26, et les tournât, pour les déloger de Saint-Marco, et occuper de nouveau Corona. Sans l'énergie et l'habileté avec lesquelles Joubert exécuta les instructions que Bonaparte lui avait données avant de partir pour Mantoue, en lui laissant la liberté de modifier ces instructions suivant les circonstances, sanff la victoire du 26, la plus grande partie de l'armée d'Alvinzi se retirait en bon ordre sur le Tyrol, avec presque toute son artillerie.
Au général Bonaparte doit revenir avant tout la gloire de toutes ces combinaisons profondes, avani, pendant et après la bataille de Rivoli, qui constituent : a cette immortelle opération jugée par les militaires une des plus belles et des plus extraordinaires dont l histoire fasse nuntion. » (Thiers.) Bonaparte disait un jour à l'astronome Lalande que la bataille de Rivoli était celle de toutes ses victoires à laquelle il attachait le plus de prix. Mais après le général en chef de l'armée d'Italie, ce fut certainement Joubert qui contribua le plus grandement à cette célèbre victoire (1). La bataille dura quatre jours. Joubert commanda en chef la 1**, la 2» et la 4« journées. Nous avons vu Bo'naparte, cinq mois auparavant, deviner avec son puissant génie, que Rivoli sera le point où se décidera le sort d'une nouvelle campagne, et, reconnaissant en même temps dans Joubert
(1) On peut voir à la page 244 de Touvrage du général Pommereail, intitulé: Campagnes du général Bonaparte, combien Joubert se fit d'honneur par ce succès. (Lalande, Vie de Joubert,)
l'homme qui pourra le remplacer à ce poste important, lui demander à Legnano un plan de défense de Corona et de Rivoli (i).
« On comprend, dit M. Thiers, pourquoi Napoléon attacha plus tard au nom de Masséna celui de Rivoli. » On le comprend peu, au contraire. Ce titre aurait appartenu à Joubert, s'il eût vécu ; lui mort, personne ne devait le prendre. Le nom de Masséna rappelle assez d'autres victoires, Montenotte, Essling, Zurich surtout, sans qu'il soit nécessaire à ses admirateurs de lui attribuer la part de gloire qui revient légitimement à Joubert ; et nous le répétons, qu'on lise le Mémorial de Sainte-Hélène , les témoignages de Berthier et autres présents à la bataille du i4 et 15 janvier 1797, on verra que Masséna ne contribua guère plus à la victoire que Yial, Rey et antres généraux.
Que le nom de Joubert reste donc éternellement attaché au souvenir de cette victoire de Rivoli, dont le nom durera autant que le nom français.
Un mois après la bataille, Joubert reçut du gouvernement d'alors la lettre suivante :
« Paris, 12 février 1797.
« Le Directoire exécutif au général Joubert.
« Le Directoire exécutif vous invite, citoyen général, à recevoir le témoignage de sa satisfaction pour les services précieux que vous rendez à la République. Les glorieuses journées des 25 et 26 à Rivoli, et vos opérations récentes dans le Trentin, vous donnent des droits à la reconnaissance nationale. Continuez, brave et heureux général, volez à de nouveaux succès ; ils sont dus à votre courage et à vos talents militaires. »
(1) Bonaparte, dans sa dépèche au Directoire, dit : « ... Cela donna lieu à la bataille de Rivoli, que nous avons gagnée le 25 et le 26, et où nous avons fait à rennemi 18,000 prisonniers. > Comme on le voit, Bonaparte semble presque attacher autant d'importance à la journée du 26 qu'à celle du 25, et ce fut le 26 en effet que Ton fit le plus grand nombre de prisonniers et qu'Alvinzi faillit être pris.
Nota. — Sainte-Beuve, dans ses Causeries du Lundi, s'exprime ainsi qu'il suit : « Je ne recommencerai pas un récit de cette journée de Rivoli ; on ne refait pas un tableau après les maîtres (voir Mémoires de Napoléon, tome II, pages 69-80 ; tome IV, pages 27-34 et 52-70) qu'il suffise de dire que Joubert, avec sa division, a été comme le centre et le noyau de Rivoli, qu'il a porté le premier poids de l'affaire, qu'elle a roulé longtemps sur lui, qu'il avait commencé la veille, qu'il a été chargé d^achever le lendemain de la victoire ; que dans l'immortelle journée,, au moment le plus critique de la mêlée, quand on était tourné au revers de la chapelle de Ban- Marco et qu'on allait être cerné, quand pendant deux heures d'hor« rible confusion et de refoulement, les charges étaient alternatives ainsi que les déroutes, quand chacun sur son point, et par où il pouvait, faisait rage (Berthier, Masséna, Leclerc, Lassalle), lui, il redtsvini grenadier, chargea à pied, le fusil à la main, et reprit à la haïonnelle les ouvrages de Rivoli. Certes, s'il avait vécu, personne n'aurait eu plus de droits que lui à être duc de Rivoli. Mais, cette part faite (et elle est assez belle), qu'on n'essaye pas un seul instant de séparer Joubert de Napoléon dans toute la conduite de cette affaire ni dans ses suites. »
La gloire d'un grand capitaine provient avant tout de son propre mérite, mais beaucoup aussi du mérite de ses lieutenants. C'est justice de rendre à chacun ce qui lui appartient. Napoléon, sans Desaix, eût été battu à Marengo, et ce fut grâce à Joubert qu'il gagna la bataille de Rivoli. Si Grouchy, à Waterloo, n'eut pas une inspiration aussi heureuse que Desaix ou Joubert, ce fut la punition de cet absolutisme qui avait habitué les lieutenants de Napoléon à ne plus penser par eux mêmes, et à n'avoir plus l'initiative, It spontanéité des généraux de la République.