EXPÉDITION DANS LE TYROL ITALIEN OU LE TRENTIN
Après la bataille de Rivoli, Joubert reçut Tordre de marcher sur Trente, dans le Tyrol italien. Il écrivit à Bonaparte :
« J'exécuterai vos ordres avec la dernière ardeur, mais faites attention, général, que deux combats me réduisent k 5,000 hommes en comptant les égarés, les officiers et les lâches, et avec cela il faut m'enfoncer dans des gorges. L'ennemi aura de 15 à 18,000 hommes. »
Avant de partir pour son expédition dans le Tyrol italien, Joubert écrit à son père, le 20 janvier 1797, de Gaprino :
« Je reçois votre lettre consolante du 23 ; vous récriviez dans un moment où je faisais autre chose qu'écrire. J'arrive de Vérone combiner le plan d'attaque de Trente ; dans quelques jours je l'exécute. Je m'occupe à reconnaître l'ennemi pour le prendre avec plus d'avantage. J'ai été reçu au quartier de Bonaparte avec cette joie qu'on éprouve à voir un homme
qui a fait une bonne opération. Voilà dix nuits que je passe blanches. Se battre le jour, faire les dispositions la nuit, nourrir la troupe pendant ce temps, tout a été fait. Dans un pays où pendant Tété ma brigade mourait de faim, ma division a eu ses distributions régulièrement faites tous les jours de combat. A huit heures du soir les cartouches, à dix heures du matin le pain, à quatre heures Teau-de-vie. Je paraissais au point du jour sur la "ligne, la joie était peinte sur les physionomies. Je vais souffrir à présent ; le même ordre ne pourra plus exister. Mais le soldat paraît avoir une si grande confiance, il s'anime si visiblement à ma voix, que je n'ai que les éléments à craindre ; et puis je traverserai les montagnes comme un aigle pour arriver plus vite à mes communications.
« Vous avez raison de le dire, ces désœuvrés perdent leur temps et leur esprit, et nous détruisons les armées de l'empereur. Voilà la sixième que l'armée d'Italie passe en revue^ cette campagne. Quand les bourgeois de Vienne sauront que nous avons pris 21,000 de leurs enfants, un corps de volontaires, je ne sais où en sera leur ardeur pour la continuation de la guerre. Au reste, moi qui n'ai jamais trop cru à une prompte reddition de Mantoue, je commence à me rendre.
« Je ne suis plus fâché d'être général de division ; car ma première opération a été un coup de maître. Avec 10,000 hommes arrêter deux jours 22,000 hommes par un combat heureux et une retraite à propos, avertir Bonaparte de la vraie attaque de l'ennemi, lui donner le temps de venir sans être entamé, contribuer efficacement à la victoire du 25, détruire seulj le 26, le corps d'attaque (1), me disposer ensuite à marcher avec un corps de 5,000 hommes, en gardant mes positions, pour porter secours aux autres divisions ; et tout cela du 23 au 27 : voilà, je crois, de belles manœuvres.
(1) Ceci se rapporte à la bataille de Rivoli.
Mais rien n'est fait pour un militaire, tant qu'il lui reste à fsdre. Je voudrais prouver que j'entends l'attaque comme la défense ; y réussirai-je ? L'événement vous le prouvera. Au reste, il y a à parier pour ; tout le monde le croit sur ; mais moi, qui doute toujours jusqu'au parfait succès Je fais comme si j'avais affaire à un ennemi supérieur. »
« Caprino, I* pluviôse, l'an V* de la République (24 janvier 1797).
« Joubert à son père,
« J'ai vivement représenté les inconvénients de la nouvelle entreprise. Les divisions Augereau et Masséna sont depuis deux jours en mouvement ; la mienne devait l'être cette nuit. Les ordres ne viennent point, et je serai encore tranquille demain. On croyait qu'il n'y avait qu'à marcher : je connais assez la guerre, et je juge trop bien nos ennemis pour ne pas savoir qu'ils nous attendent. On réussira, j'espère ; mais après le succès, ce ne sera pas un de nos plus petits périls d'échappé. Quant à moi qui ai la tâche la plus diflaicile, mon plan est fait. L'exécution sera prompte et terrible ; j'attaquerai partout sans compter ; il faudra que je couche le soir où j'aurai donné les ordres le matin. Après avoir bien réfléchi, reste une dernière ressource, se battre, et j'y compte. Une bonne charge lève presque toiyours les plus grands obstacles, et je n'ai qu'une crainte, c'est que tout le monde ne soit pas aussi bien disposé que moi. Hier, j'ai eu tous mes généraux, adjudants généraux et chefs de corps à dîner. Jo n'avais pas besoin de les exciter ; les deux tiers avaient des balles ou des contusions des dernières affaires. J'ai seulement fait comprendre à ces braves gens, qui me devinent, qu'il fallait de l'audace ; et ils l'inspirent à leurs bataillons. Mais l'inquiétude qui ne me quitte pas, c'est celle que me donne l'excès du froid qu'il fait. Quand je songe au bivouac du Tyrol dans ce temps-ci, je ne puis m'empêcher de gémir sur le sort des troupes. Mantoue nous coûte bien cher, en nous forçant à une campagne d'hiver.
« Je pourrais aussi avoir des craintes pour moi ; les grands succès que j'ai eus m'ont fait des envieux et peut-être des ennemis. On prétendait devant mon aide-de-camp, dans une auberge de Vérone, qu'on avait trouvé six cents louis dans le pillage de ma voiture ; Pannetier n'a pas eu besoin de donner un démenti ; des officiers, qu'il ne connaissait pas, l'ont fait pour lui, en disant qu'ils me connaissaient, et que je n'étais pas capable d'amasser tant d'argent. Pannetier ajouta seulement en souriant : « Allez dans son écurie, vous y verrez ses chevaux de la rivière de Gènes. » Il n'y eut qu'un ari contre le calomniateur ; mais n'en voilà pas moins de faux rapports. Je suis sur le tapis ; général de brigade, je n'excitais la jalousie de personne.
« Le plus jeune des généraux de division, j'ai soutenu tout l'effort du général en chef de l'arnîée ennemie ; j'ai fini par détruire son corps : on ne me pardonnera pas cela. Mon opération sur Trente est de la dernière difficulté. Si je succombe, ce qui est très possible, on me le pardonnera moins encore. Plus je réfléchis, moins je me trouve à ma place ; tout, jusqu'au succès, me désespère. Encore une fois, dès que je vois jour, je me débarrasse de tout ce fardeau et je quitte le métier. Je suis né pour les armes et non pour le commandement. Je maudis l'instant où je fus fait caporal ; et je voudrais avoir l'apathie de ceux qui finiront par s'établir bourgeoisement. C'est là où est le bonheur, et c'est là sûrement où, s'il est possible, j'irai le chercher. En attendant je vais, en faisant mon devoir, faire taire encore la cabale. Combien de gens avaient dit : « Peut-on confier une division à un étourdi ? » qui disent à présent que j'ai sauvé l'armée. Beaucoup auront désiré me voir dans l'embarras, piqués d'avoir vu leur attente trompée, qui seront encore surpris de mes nouveaux efforts. Fort ou faible, j'espère que vous entendrez parler de mes opérations avec éloge. »
On lit dans une lettre plus ancienne de Joubert à son père :
« Nous allons aller en avant le l^' pluviôse (20 janvier). Ce n'est pas mon avis. Le froid et la famine vont nous assiéger. D'une armée brillante, nous allons tomber dans toutes les misères. Les hommes sont fous. La prospérité les aveugle. Cette campagne nous fera perdre du monde, activera le cabinet de Vienne qui en préparera plus vite ses forces, et ne nous mènera à rien. Mantoue ne sera pas plus vite pris.
« Je ne dois rendre compte que de mes canons et de mes baïonnettes. Un général de division n'est pas un financier, et je ne touche de gratifications que pour Tespionnage et ma table. Je les emploie si bien qu'aujourd'hui je n'avais pas le sou, et j'ai demandé 1,500 livres à Bonaparte pour fournir à mes dépenses et renouveler mes équipages. J'ai donné mes derniers dix louis à un espion, celui qui m'a prévenu de l'heure, du nombre et du lieu, celui qui m'a fait peut-être sauver Tarmée.
« P. S. J'ai courageusement fait sentir à Bonaparte mon avis sur son expédition. Elle peut réussir; mais il peut nous en coûter cher. S'il neige, nous sommes perdus, et le froid est excessif, d
Jouberi, avant d'entrer en action, était le plus pradent des hommes, on peut même dire qu'il s'exagérait les difficultés. Nous l'avons vu en 1796 blâmer ouvertement le général en chef, pour sa persistance à marcher toujours en avant. Nous le voyons maintenant blâmer cette expédition dans le Tyrol, comme il cherchera plus tard à détourner Bonaparte de sa marche sur Vienne. Garnot partagea toujours à cet égard les opinions de Joubert. Et cependant les événements prouvèrent que Bonaparte avait trouvé le seul moyen de forcer l'empereur à la paix, montrant ainsi la supériorité de son génie sur les talents et les connaissances des meilleurs généraux du temps. Cette habitude de faire avec toute franchise des objections, d'ailleurs très sérieuses, indisposa d'abord Bonaparte contre Joubert, en 1796. avant et après Gastiglione ; mais le général en chef reconnut bien vite que celui de s'^s lieutenants qui osait lui dire le plus vivement et en face son opinion personnelle sur ses projets, était aussi celui qui exécutait ses ordres avec le plus
d'énergie et d'intelligence. Bonaparte accorda alors à Joubert plus de confiance qu'à aucun autre de ses généraux, comme on le verra dans la dernière campagne, où il lui confia dans le Tyrol un corps de 20,000 hommes, armée presque égale à celle avec laquelle il marcha sur Vienne, ce qu'il ne fit jamais ni pour Masséna ni pour Augereau.
Et n'est-il pas permis de regretter qu'il ne se soit pas trouvé près de Napoléon, avant les campagnes d'Espagne et de Moscou, des généraux assez francs et assez indifférents à la faveur du maître pour faire entendre, sur ces conceptions gigantesques du génie, la voix du bon sens et de la modération?
Joubert se met en marche vers la fin de janvier pour le Tyrol italien. Le 28 janvier, il rend compte à Bonaparte d'une rencontre qu'il a eue avec l'ennemi dans les gorges de Maury :
« Le général Vial se battit là dans la neige jusqu'à la ceinture tout le jour. Les redoutes de Brentenico auraient été
terribles pour d'autres que pour des Français Usera
difficile de croire que deux colonnes, malgré ces obstacles, se soient réunies et présentées le même jour en ligne de bataille à Maury, après avoir défilé homme par homme sous le feu d'un grand nombre de canons.
« Ma division est pieds nus. Il fait un temps déplorable. Il manquait trois mille souliers quand nous sommes partis de Rivoli ; jugez de l'état où nous sommes à présent. »
Malgré l'infériorité numérique de son armée, les difficultés que présentait un pays de montagnes et l'hiver, Joubert conquit rapidement le Tyrol italien, et écrivit à son père, de Trente, le 4 février 1797:
« Je suis à Trente, et Mantoue est à nous ; sa garnison est prisonnière de guerre. Vous voyez que nous savons, en Italie, rendre aux Autrichiens les coups qu'ils nous portent sur le Rhin.
« Ma marche a été des plus pénibles : pluie et neige, redoutes sur redoutes dans des gorges, j'ai tout forcé avec 8 ou 9,000
hommes, et j'ai passé Trente, après avoir fait 2,000 et tant de prisonniers dans mes différentes rencontres avec l'ennemi ; il m'a laissé 3,000 malades dans ses hôpitaux.
« Je m'occupe à établir ma ligne, opération pénible. En deux jours, j'ai fait dans les montagnes, à travers les glaces et la neige, plus de quinze lieues à pied. Je loge dans le palais du prince-évéque ; j'y fais les honneurs de sa maison à mon état-major et aux officiers de ma division ; et avec tout cela je n'ai point de repos, et mes chevaux n'en ont que quand la montagne, me force d'aller à pied. Ce soir, la musique du prince nous réjouira à souper pour célébrer la prise de Mantoue. J'attends Wurmser et son état-major à son passage. Voilà de beaux moments ; il faut faire en sorte qu'ils ne se changent pas en cyprès : c'est mon affaire,
« Bonaparte m'annonce 20,000 hommes sous mes ordres 'dans le Tyrol, ma division composée de 10,000 hommes, et deux autres composées de cinq chacune.
« Voilà .un beau rôle ; vienne ensuite la paix, je n'aurai plus rien à désirer. »
Le 17 février 1797, Joubert écrit do Trente à son père la lettre suivante, qui est intéressante à bien des titres :
« Vous avez paru désirer de me voir figurer au premier rang ; que pouvez-vous désirer de plus ? Je suis à quatrevingts lieues de Bonaparte qui marche sur Trieste, qui a déjà passé deux fleuves, pris deux généraux et fait 1,500 prisonniers. On m'a ordonné, en deux mots, de marcher sur Botzen et Brixen pour faire ma jonction avec l'armée. J'attaque demain avec 16,000 hommes ; et si, comme j'y compte, je réussis, je me lance dans le Tyrol allemand. En cas de malheur et que je sois repoussé jusqu'en Italie, ce qui pourrait arriver, j'ai les ordres en poche pour commander la Lombardie, le Mantouan, le Véronais, toutes les places fortes et les troupes qui s'y trouvent ; voilà de l'éclat ! Je me livre à la
fortune, mais je m*en défie ; et si la chance est favorable, je m'en défierai plus encore et rechercherai les postes secondaires que vous prétendez que je ne dois plus accepter. Un soldat se bat dans tous les rangs. Dans une République, on n'est général qu'un temps. J'ai sous mes ordres le brave Dumas, qui a commandé en chef cinq armées , je lui ai confié mon aile droite, et nous sommes intimes. Pourquoi ne pourrais-je pas me trouver dans le même cas ? »
On comprend la confiance que Bonaparte avait dans Joubert, non-seulement an point de vue des opérations militaires, mais aussi en ce qui concernait Tadministration des pays conquis, quand on lit des lettres semblables à celles que Joubert écrivit au général en chef, le 28 janvier, quand on se rappelle les déprédations d'autres généraux.
(( Il est inutile que vous me recommandiez si souvent de ne lever dans le Trentin aucune contribution qui puisse nous rendre odieux. Deux choses me portent à exécuter ponctuellement vos ordres : 1<» l'intérêt de ma division ; 29 la répugnance que j'ai à me mêler de quelque comptabilité que ce soit. »
Pendant les derniers temps de son séjour à Trente, Joubert écrivit à son père les lettres suivantes :
« 17 février 1797.
« Les dernières affaires m'ont été heureuses : mais la fortune est femme, et je ne sais pourquoi je me défie d'elle. Charles est devant moi. J'ai à présent 16,000 hommes. Auraisje jamais cru me trouver à un poste si éminent? Vous en seriez-vous jamais douté vous-même ? Bien loin d'être ébloui, je suis ennuyé de l'autorité que je me trouve avoir dans un s conquis, où je ne cherche qu'à diminuer les horreurs de guerre, où je me suis interdit toute contribution pécunaire, j'ai empêché une maladie épidémique de se propager. J'ai
fait enterrer dans un jour jusqu'à 400 morts dans des hôpi^ taux; j'ai préservé ma division de cette contagion autrichienne. Les bourgeois qu'elle gagnait, je les ai obligés à sortir d'un accablement funeste. Encouragés par mon activité, ils se sont donné des soins et nous respirons un air pur. Mes proclamations ont fait mettre bas les armes à tous les paysans du Trentin ; mon corps s'augmente à vue d'œil ; mes courses continuelles m'ont fait connaître toute l'étendue du Tyrol italien, de manière à y faire habilement manœuvrer mes 20,000 hommes contre 30,000 ; ma ligne se couvre de camps retranchés que j'ai indiqués moi-môme ; j'aurais lieu d'être contint, et je ne le suis pas. Je vois d'un œil d'envie Kléber et autres qui ont pu donner leur démission. On continue trop la guerre ; nous ne combattons plus pour notre indépendance.
<c Dans quinze jours, j'espère que nous vengerons la France des affronts du Rhin. Vaubois a été battu et chassé de Trente. Ck>mme je vous l'ai dit, la fortune est une femme; mais je suis prêt à tout événement : il n'y aura pas de ma faute. Qu'un revers, si j'en éprouve, ne vous étonne pas ; nous le reparerons. »
• Trente, le 6 ventôse an V de la République [U février 1797).
« J'ai reçu votre lettre ; vous m'y supposez bien des qualités que je n'ai pas. Pour être homme de pouvoir, il faut de Tambition, et je n'en ai pas. Pour désirer des places, il faut une science approfondie du cœur humain, et une conduite politique à l'avenant ; je dédaigne tant de prudence. Malgré tout ce que vous m'en dites, je suis décidé à quitter une carrière dont je ne voulais parcourir que les degrés moyens et où je me trouve au faite, sans l'avoir désiré. Je n'ai accepté avec plaisir que le grade d'adjudant-général chef de brigade, et c'était là ma place. J'ai été porté plus haut contre mon gré. A présent j'ai trois divisions sur les bras, et je suis décidé à les quitter. J'aime rendre des services; qui ne serait sensi-
ble à la joie d'en rendre ? Mais je préfère un poste, une position où rhomme jouit de lui-même, à l'éclat d'une grande place où l'on ne vit jamais pour soi. D'ailleurs ce qu'on appelle réputation dépend toujours des événements, et encore une fois je serais un fou de courir de nouvelles chances sans ambition.
« Je finirai la guerre, si l'on veut me placer secondairement comme d'autres le sont. Si l'on veut que je marque, je vire de bord, et je trouverai une autre carrière. . . c'est une résolution prise. D'ailleurs mille motifs particuliers, et qui me regardent personnellement, m'obligent à cela, et pour le bien public, il vaut mieux que quelqu'un, qui servira à ma place avec goût, l'occupe, que si je la conservais moi-même avec répugnance. Un avocat plaide toujours avec mauvaise grâce une bonne cause, quand on le force à employer des moyens qui répugnent à sa raison.
c( Mes fatigues sont excessives, et ce défaut de santé est pour beaucoup dans ma nouvelle résolution. Vous n'en serez sûrement pas fâché. »
Cette curieuse lettre répond, on le voit, à des espérances, à des incitations qui se renouvelleront peut-être plus tard, et desquelles Joubert ne se défendit plus si bien. Le père de Joubert désirait pour lui un rôle politique, ce qui lui souriait peu.