EXPÉDITIONS DANS LE TYROL ALLEMAND ET LA CARINTHIE
Bonaparte, en février et mars 1797, s'occupa du règlement des affaires de l'Italie centrale. Après avoir conclu avec le pape le traité de Tolentino, il revint sur TAdige pour exécuter, dit M. Thiers, la marche militaire la plus hardie dont l'histoire fasse mention. Il résolut de franchir les Alpes pour aller à Vienne. Moreau, avec une grandeur d'âme qu*on ne saurait trop admirer, lui avait envoyé les 30,000 meilleurs soldats de son armée du Rhin sous Bernadotte.
Bonaparte avait 70,000 hommes, mais il en fallait 20,000 pour garder ritalie. Il conserva pour lui 25,000 hommes, et en mit 20,000 sous les ordres de Joubert, qui, dit M. Thiers, depuis Rivoli avait mérité toute sa confiance.
Le 17 mars, les Français entrent en campagne. Joubert, à la gauche, reçoit l'ordre d'envahir le Tyrol allemand, de battre l'ennemi, de le rejeter au-delà du Brenner, et de rejoindre le général en chef en Garinthie. Masséna, au centre, attaque le col de Tarwis, le point le plus élevé des Alpes noriques. On se bat au-dessus des nuages. Bonaparte, à la droite, avec 25,000 hommes, remporte sur la rivière le Tagliamento la victoire qui porte ce nom, et recueille Masséna qui a franchi le Tarwis. Dans le Tyrol, Joubert livre des combats de géants (Thiers), bat successivement les généraux Kerpen, Landon, l'archiduc Charles, traverse victorieusement le Tyrol dont la population s'est soulevée comme un seul homme, fait un à-droite, et à travers le Puttersthal, va rejoindre son général en chef en Carinthie.
Les Français avaient déjà fait 20,000 prisonniers. Bonaparte marchait sur Vienne. Tout cédait devant lui ; mais apprenant que l'armée du Rhin n'a pu venir le rejoindre à travers l'Allemagne, il se décida à écrire au prince Charles la lettre fameuse : « Les braves militaires font la guerre et désirent la paix, etc. » L'armée française rencontra à Léoben les envoyés de l'empereur, et le 8 avril furent signés un armistice et les préliminaires de la paix.
Tous les historiens répètent que cette conquête du Tyrol allemand est le plus beau titre de gloire de Joubert. Nous n'avons pu recueillir dans les auteurs qu'un très petit nombre de faits sur cette marche de Joubert Aussi nous sommes heureux de pouvoir présenter ici quelques détails nouveaux extraits de sa correspondance, sur une expédition qui fit connaître le nom du général bressan dans toute l'Europe.
Pendant que Bonaparte était à Bologne pour le traité de Tolentino, Joubert lui écrivait pour l'engager à ne pas s'arrêter si longtemps dans les Etats-Romains :
« Charles, rarchiduc, fait beaucoup de tapage dans le Tyrol. Je ne voudrais pas qu'il eût le loisir de nous prendre dans la ligue que nous occupons ; Trente et la Brenta ne sont
pas une bonne position pour une armée qui ne £ait que se défendre. Aucune partie n'est liée à Tensemble, et cela prête trop aux combinaisons de l'assaillant. Pour agir avec avantage dans la ligne que nous occupons, il faut être aussi offensif que Tennemi, et alors votre présence est nécessaire.
« Je viens de marcher quinze heures à pied pour faire le tour de ma ligne. Je ne suis plus étonné des revers de Vaubois. J'occupe la môme ligne que lui I Pour se sauver dans un pays si étendu qu'on pouvait le tourner partout, il lui aurait fallu un corps de réserve autour duquel il pût pivoter. Quand vous prendrez l'offensive, l'ennemi aura le même désavantage que Vaubois, il lui faudra beaucoup de monde pour se défendre et une activité dont il n'a encore donné aucun exemple. Mantoue est à nous. Nous l'avons bien conquis. Mantoue fera époque dans les annales militaires. Il nous coûte beaucoup ; mais il coûte 20,000 hommes à l'empereur. »
Le îl ventôse (17 mars), Joubert donne de Trente Tordre d'entrer dans le Tyrol allemand aux généraux Yial, Dumas, Baraguayd'Hilliers, auxquels il indique toutes les dispositions qu'ils doivent prendre :
« Vous savez aussi bien que moi, leur écrit-il, que les attaques de front dans les montagnes doivent s'éviter avant d'avoir essayé d'inquiéter l'ennemi sur ses derrières. Au reste le plus opiniâtre l'emporte toujours à la guerre. »
Joubert multiplie ses instructions à ses généraux et officiers : se battre ralliés, réunis, il n'y a que cela dans ce pays ; il leurxecom* mande de ne pas trop s'attacher aux règles, d'agir avec rapidité surtout. Il rallie la brigade Dallemagne, et regrette la blessure qui condamne à l'inaction son compatriote qu'il appelle son fidèle compagnon de gloire.
Le 17 mars, Joubert reçut l'ordre de marcher sur Brixen. Les Autrichiens occupaient les deux rives de l'Adige. Joubert enveloppa
à Saint-Michel les corps cnaeinis qui se trouvaient sur le La^'is. Après un combat très opiniâtre, il tua 2,000 Autrichiens, en prit 4,000 avec trois canons et deux drapeaux. L'ennemi s'étant retiré sur la rive droite de l'Adige, le 23 mars Joubert, à la tête de ses trois divisions, se porta à Salusa. Le général Vial s'empara du pont de Neumark et passa la rivière pour empêcher l'ennemi de ^e retirer sur Botzen. L'ennemi se défendit vigoureusement et le combat paraissait incertain, lorsque le général Dumas, commandant la cavalerie, se précipita dans le village du Tramin. L'ennemi battit en retraite, laissant 2 canons, 1,000 prisonniers, et le général autrichien Landon, ne pouvant se retirer sur Botzen, se jeta dans les montagnes.
Tels furent Icvs combats de Lawis, de Neumark et du Tramin, qui ouvrirent à Joubert l'entrée du Tyrol allemand. Mais l'affaire la plus décisive fut le combat de Clauseï^ au cœur du Tyrol.
Joubert entra dans la ville de Botzen, et sans s'y arrêter, marcha droit à Glausen. L'ennemi, profitant de toutes les ressources présentées pour la défense par des gorges placées au milieu de montagnes presque aussi élevées que celles de la Suisse, avait pris les meilleures dispositions. Le général Kerpen, renforcé d'une belle division de l'armée du Rhin, bien couvert par des redoutes, attendait les Français dans une gorge étroite près de Glausen. L'avant-garde des Français se déconcerta un moment, en présence des difflcultés qu'elle avait à vaincre. Non- seulement l'armée autrichienne était supérieure en nombre et fortement retranchée; mais le pays tout entier était en feu. On entendait retentir au fond des profondes vallées le tocsin appelant à la défense de leur pays natal, jamais conquis par l'étranger, les célèbres chasseurs tyroliens. Ceux-ci couvraient les hauteurs et faisaient un feu plongeant qui décimait les Français. Joubert a tout prévu : son sang- froid rassure tout le monde sur l'issue du combat. Son armée, concentrée toute entière et sous sa main, ne craint point d'être entamée. Mais il faut obéir à Bonaparte et marcher en avant. Joubert ordonne à son infanterie légère de gravir des rochers qui semblaient inaccessibles, pour débusquer les Tyroliens et tourner les redoutes ennemies (i). Quand
(1) Joubert évalue à S,000 le nombre des Tyroliens insurgés que les Français tuèrent dans divers engagements.
lès ailes de rennemi sont suffisamment resserrées par. cette attaque inattendue, Joubert se met à la tôte des ii« et 32* demi-brigades, rangées en colonne serrée, et marche sur le centre des Autrichiens, qu'il perce après un effort court, mais terrible. L'ennemi, coupé en deux, cède partout, et est poursuivi si vivement par Joubert, que celui-ci entre avec les Autrichiens dans Brixen.
Le général Dumas, toujours en tète de la cavalerie, tua de sa propre main plusieurs cavaliers, et pendant plusieurs minutes arrêta seul, sur un pont, un escadron de cavalerie ennemi, ce qui lui valut parmi les soldats, pleins de souvenirs classiques, le surnom d'Horatius Codés du Tyrol Ce général Dumas était fils du marquis de la Pailletterie et d'une négresse. Parvenu, malgré sa naissance, au plus haut grade, il était un emblème vivant de l'égalité nouvelle. Ce fut le père du célèbre romancier Alexandre Dumas.
Le général autrichien Kerpen, renforcé de nouvenu à Mittenwald par une division de l'armée du Rhin, est battu une dernière fois, et se retire au-delà du Brenner.
Joubert écrit à son père, de Brixen, 9 germinal an V (29 mars 1797) :
« Un 3 affaire générale, trois combats sanglants, huit mille hommes faits prisonniers, dix pièces de canon, des drapeaux» l'armée du Tyrol coupée de celle du prince Charles dans la Carinthie par trois marches forcées, mêlées d'attaques, des magasins pour nourrir trente mille hommes pendant six mois : voilà les résultats de mon opération sur Botzen et Brixen. Mais je ne sais plus où est Bonaparte qui doit courir du côté de Vienne. Je me trouve au milieu d'un pays tout soulevé contre le nom français. La rapidité de mes opérations avait amené du désordre qui a augmenté le mécontentement. Des fusillades faites à propos ont ramené l'ordre ; mais je n'en suis pas moins au milieu de vingt mille paysans armés de carabines dans des montagnes terribles. L'ennemi se renforce sur Inspruck par le Rhin. J'ai bien servi les projets de Bonaparte pour sa marche sur Vienne ; mais que vais-je devenir? que va-til faire de moi? Voilà ce qui m'inquiète. »
Le soulèvement des montagnards tyroliens donna autant d'etnkrras au général français que les armées de l'empereur Jx)ubert se trouva alors aux prises avec les mêmes difficultés qui amenèrent tant de désastres en Espagne sous TEmpire, qui avaient coûté en Vendée tant de sang, tant de sacrifices, aux généraux de la République, il montra dans ces terribles circonstances la fermeté, l'humanité, la justesse de coup d'oeil qui distinguent les hommes destinés aux grandes scènes, aux commandements les plus élevés. Comme Bonaparte lui-même, Joubert eut Tesprit assez large pour s'élever au dessus des préventions étroites qui animaient alors l'armée presque entière contre le clergé catholique. Il comprit que, si quelques fanatiques, oubliant que la mission du prêtre exige qu'il reste étranger aux luttes politiques et militaires, avaient contribué à soulever la population du Tyrol, la grande masse du clergé catholique, fidèle à ses habitudes douces et paisibles, ne demandait pas mieux que d'être en dehors de la lutte des deux armées. Cette classe portant plus que nul autre un intérêt réel et intelligent aux gens de campagne, dont elle voyait de plus près les souffrances, devait être le meilleur instrument de pacification dans le Tyrol comme en Vendée. Son général en chef lui recommandait de la cajoler, peutêtre en réponse à une lettre où Joubert lui mandait : « Le fanatisme s'en mêle, autant le Tyrol italien est paisible, autant le Tyrol autrichien se monte, c'est une Yendée. »
Pour dissiper les calomnies absurdes répandues sur ses soldats, il recommande à ceux-ci le plus grand respect pour les cérémonies et les ministres du culte ; il exprime le désir, et il fallait du courage pour cela en ce temps- là, que ceux de ses soldats qui ont conservé des sentiments et pratiques catholiques, assistent à la messe dans les villages. Joubert en agissant ainsi, eut bien vite gagné la confiance des curés. Beaucoup entrèrent en relation et en correspon* dance avec lui. Frappés de sa loyauté, convaincus de sa sincérité lorsqu'il leur exprimait son désir de diminuer les horreurs de cette guerre, ils lui fournirent toutes les indications dont il avait besoin pour réaliser cette noble intention, ses vues d'humanité. Le clergé contribua ainsi puissamment à arrêter le mouvement insurrectionnel qui avait éclaté d'abord avec tant de violence, quoique Joubert n'eût rien négligé pour en prévenir l'explosion. Ainsi en entrant dans le Tyrol italien, il avait répandu dans le pays cette proclamation :
« J'arrive dans le Tyrol avec les ordres précis du générai Bonaparte d'avoir tous les égards pour les liabitants, de ne Caire aucune réquisition d'argent, seulement celles en subsistances qu'exige la rapidité de ma marche. Mon caractère me porte à exécuter des ordres si bienfaisants. J'aurai soin de nommer au commandement de Roveredo et de toutes les places des militaires aussi probes que je me flatte de l'être. Mais aussi, Tyroliens, je ne souflrirai point que vous partagiez l'opiniâtreté de l'empereur à continuer une guerre injuste qui mine les peuples et que les Français font malgré eux. »
Jouberl ordonne ensuite que toutes les armes soient remises dans les places fortes, et déclare qu'il ne traitera pas suivant les égards dus aux militaires pris les armes à la main, les habitants qui seront pris sans uniforme ; qu'il arrêtera les pères de ceux qui sont enrôlés dans les Brasseliers tyroliens ; que leurs biens seront confisqués. »
« J'ai prouvé, écrit-il, que j'aimais les voies de la douceur, je prouverai aussi que je suis sévère. »
Il écrivit aussi au général autrichien au sujet des mesures de rl^ gueur qu'il est obligé de prendre, dit-ii, par la perfidie des bourgeois qui viennent visiter sans armes ses cantonnements pour espionner, puis font des surprises d'assassins.
« Nous n'arriverons jamais, igoute-t-il, aux extrémités où sont arrivés les Autrichiens sur nos frontières, à Condé, à Valenciennes, etc. Nous avons jusqu'à présent autant fait preuve d'humanité que de courage. J'espère que ces deux qualités nous accompagneront dans le Tyrol comme ailleurs. »
Le général français écrivit aussi aux municipalités des villes :
« Les procédés que l'on aura avec nous dans les campagnes détermineront toujours ceux que j'aurai avec les villes, parce que les campagnes ne se conduisent que d'après leur conseil. »
Malgré toutes ces mesures, lorsque les Français entrèrent dans le Tyrol allemand, ils trouvèrent partout où ils passèrent le pays complètement abandonné par ses habitants. Beaucoup de soldats isolés furent surpris et tués par les Tyroliens. Les soldats français commirent d^^illeurs beaucoup d'excès, qui s'expliquent sans être jastifiés par le dénuement absolu où étaient ces troupes. Les Autrichiens ayaient ruiné à fond le pays, et n'avaient laissé aucun magasin, mais seulement 2 ou 3,000 malades abandonnés dans la plus absolue détresse et mourant comme des mouches, dit un rapport de Joubert, qui fit tous ses efforts pour adoucir leur sort. Nous le voyons également, d'après ses lettres, avoir pour les prisonniers ennemis tous les égards possibles, et entrer dans une colère terrible contre l'administration qui avait laissé voyager sans souliers, par un froid très vif, plusieurs milliers d'Autrichiens.
L'ordre et la discipline étaient maintenus partout où était Joubert. Mais sa marche était trop rapide pour qu'il pût empêcher les violences commises par les traînards, cette peste des armées. Instruit de leurs violences contre les Tyroliens paisibles, et voyant l'impuissance des conseils de guerre," il se décida à faire un appel au patriotisme et à l'esprit qui animait alors l'armée d'Italie. Il lança un ordre du jour foudroyant où, après avoir exposé les excès commis par quelques soldats, il s'écrie en terminant;
« Et je suis obligé de me demander si je commande à des hordes de brigands ou à des bataillons de républicains. »
Les soldats, sensibles à ce reproche, se chargèrent eux-mêmes de livrer les coupables. Plusieurs exécutions eurent lieu. Depuis lors la discipline fut parfaite, et Joubert put écrire à Bonaparte :
« La sagesse de nos troupes autant que la terreur de nos armes ont désarmé l'ennemi. »
Les Tyroliens se rapprochèrent peu à peu des Français, et dans une lettre au général en chef, Joubert affirme que les Tyroliens vinrent lui proposer une paix particulière.
« Je leur ai répondu, dit-il, que nous arrangerions cela, tout mauvais diplomate que je sois. »
Jusqu'alors Joubert avait marché au nord. Après avoir quitté BrixeUf il tourna vers Test, et s'avança dans la magnifique vallée du Puttersthal, pour rejoindre Bonaparte en Garinthie. L'archiduc Charles, avec quatre divisions de l'armée du Rhin, arrêta les Français dans les gorges d'Inspruck. Après une canonnade assez vive, Joubert décida l'affaire, dit Bonaparte dans son rapport au Directoire,, en marchant à la tête de la 85« demi-brigade en colonne serrée par bataillons. L'ennemi, culbuté, laissa deux canons et quatre cents prisonniers. Les Français débouchèrent dans la Garinthie, et entrèrent dans Lientz où ils trouvèrent des magasins immenses.
Enfin, le 8 avril 1797, Joubert fait sa jonction avec son général en chef à Saxembourg. Il était temps, ses soldats n'avaient plus de cartouches. Au moment où, au quartier-général, tout le monde racontait sa perte, Joubert se précipite vers la tente de Bonaparte, et veut pénétrer dans l'intérieur. La sentinelle, fidèle à sa consigne, refuse de le laisser passer. Joubert force le passage, la sentinelle,' le suit en se plaignant amèrement de la violence qui lui est faite. Bonaparte se lève, serre son lieutenant dans ses bras, et se tournant vers la sentinelle : « Va, républicain, lui dit-il, Joubert qui a forcé les gorges du Tyrol, a bien pu forcer ta consigne. »
Dans cette glorieuse expédition dans le Tyrol, dont la réussite assura le succès de la marche hardie de Bonaparte sur Vienne, Joubert n'avait pas suivi les instructions du général en- chef qui lui avait enjoint de diviser en deux son corps d'armée.
« Si je n'eusse eu la sagesse de me réunir, vous n'entendiez plus parler de moi », écrit-il à Bonaparte.
Heureuse désobéissance ! Combien de désastres évités en Espagne,
si les lieutenants de l'empereur avaient obéi moins servilement aux
ordres venus de Paris, et avaient su se guider davantage suivant
les circonstances et suivant les inspirations de leur génie.
11 est facile de comprendre les angoisses que durent éprouver le
s compatriotes "de Joubert pendant cette expédition dans
illemand. Joubert, après avoir battu Kcrpen, l'avait rejeté
ague, mais il avait laissé sur son flanc le général Landon
lis que les Français s'enfonçaient en Allemagne, avait
reparu sur TAdige et coupé les communicadons de Joubert avec ritalie. Le bruit de la perte de cette armée se répandit en ce pays et de là en France (i). Les journaux royalistes, toujours avides de mauvaises nouvelles, annoncèrent plusieurs fois la défaite de Jôubert. Aussi quelle joie ce dut être en Bresse, quand arriva à Pont-de-Vaux la lettre suivante :
tf Saxembourg en Carinthie, 21 germinal an Y (10 avril 1797).
« Joubert à son père,
« Je suis sorti vainqueur du Tyrol, On aura peut-être fait courir le bruit que j'y ai succombé avec toutes mes troupes, parce que j'ai interrompu de suite toutes mes communications avec Trente, et que, laissant un corps ennemi derrière moi, je me suis jeté au milieu des gorges, à travers une multitude de paysans armés, pour forcer les passages et faire ma jonction avec le général Bonaparte qui est aux portes de Vienne. Mon projet a réussi ; je fais à présent Tarrière-garde ; j'espère bientôt faire une aile de son armée. Pendant vingt-quatre heures, je me suis vu sous le fer homicide des Tyroliens levés en masse, et pendant une marche de vingt lieues, dans les pays les plus terribles, je les ai contenus. Ma marche est quelque chose d'extraordinaire ; avec Bonaparte peut-on faire autre chose? Puissent tant d'efforts héroïques nous amener la paix !
a Une bataille et sept combats, 9,000 prisonniers, 12 pièces de canon, 2,000 Tyroliens sur le carreau, et 500 hommes de pertes seulement pour mon compte ; voilà du merveilleux et du vrai ! Avec 16,000 hommes traverser le Tyrol, ce qu'aucun
(1) Même à Vienne en Autriche, on crut si bien que les divisions commandées par Joubert avaient été anéanties dans le Tyrol, qu'on y chanta des Te Deum pour cette prétendue victoire.
La conduite de Joubert dans le Tyrol est célébrée dans la lettre d*un officier datée de Saxembourg en Gariuthie, du 23 germinal, et insérée dans VArni des Lois, n» 523.
Français n'avait seulement tenté ; voilà qui est beau ! Voyons où cela aboutira. »
Huit jours après cette lettre écrite, l'armée d'Italie recueillit enfin le fruit de ses travaux héroïques, et Bonaparte signait à Leoben cette paix tant désirée par Joubert, qui s'empressa d'écrire à son père :
« Au quartier-général prés Leoben, le 29 germinal an V de la République française (iS avril 1797).
« Le général de division Joubert à son père,
« La paix est faite avec l'empereur. Je l'ai vu signer le 28 germinal au soir, au quartier-général de Bonaparte, à loss près Leoben, à trente lieues de Vienne. L'ambassadeur de Naples, Gallo, Porph, général autrichien, et Saint-Vincent, aide-de-camp de l'empereur, stipulaient pour lui, Bonaparte, pour la République. Des courriers ont de suite été expédiés au Rhin pour empêcher tout combat ultérieur, à Vienne et à Paris, pour avoir les ratifications d'usage. Les articles sont secrets ; vous les verrez, quand on les publiera, aussi glorieux pour la République qu'on peut se l'imaginer, et avantageux pour l'empereur, de manière à rendre l'union stable entre les deux puissances.
« Rien ne m'inspirait, dans ma réponse au département, que l'amour de mon pays et la vérité des faits ; ils devaient naturellement alarmer un ami de la paix, qui la voyait s'éloigner par la coupable résistance d'une jeunesse égoïste refusant de grossir l'armée, et par l'impuissance d'une administration qu'on pouvait, comme toutes les autres, supposer faible. La manière dont elle a fait circuler ma lettre prouve cette dernière assertion ; elle m'a fait chansonner, ridiculiser, et dans quel moment ? Tandis qu'avec 15,000 Français je détruisais autant d'Allemands dans les gorges terribles du Tyrol, tandis qu'après avoir défait entièrement le corpâ qui m'était opposé, je traversais ces gorges, qu'aucune nation étrangère ne franchit jamais,
en rendant vains les efforts de 5d,000 Tyroliens connus par leur férocité, repoussant seulement la force par la force, éyitant leurs embûches par des mouvements précis et vifs, en contenant enfin, par une discipline sévère dans mes troupes, de grandes contrées qui auraient pu doubler le nombre de mes ennemis. On faisait des caricatures sur mon compte à Bourg, et je sauvais mes divisions d'une destruction à laquelle elles s'attendaient, qu'on avait déjà fêtée à Vienne et Inspruck, et que d'imprudents journalistes français ont inventée dans leurs feuilles. Je traversais le Tyrol, c'est-à-dire quarante lieues de gorges infernales, le tombeau de plusieurs armées, pour aller faire ma jonction avec Bonaparte dans le cœur de l'Allemagne, et, par un mouvement aussi surprenant, intimider plus encore les impérianx et les forcer à la paix. Une bataille, six combats gagnés, huit mille prisonniers faits, douze pièces de canon enlevées, deux mille paysans jetés sur le carreau dans leurs attaques multipliées, et cinq cents hommes seulement de perte de mon côté, voilà le résultat de mes opérations, et ce que je puis opposer en parallèle à la conduite de mes détracteurs.
«Vous parlez de persécutions î Des monstres seuls pourraient persécuter votre innocence et celle de ma famille. Quant à moi, je ne serai pas le premier homme qui ait rendu des services à sa patrie et qui ait trouvé dans ses foyers l'ingratitude pour récompense. Cependant, comme j'aime la paix et surtout que j'abhorre les partis, je trouverai assez de coins dans la France pour y vivre tranquille et honoré, si mes concitoyens me refusent le repos que je mérite. Je suis fâché que les anarchistes se soient emparés de ma lettre, voilà mon seul regret ; mais dans un pays où l'on a souffert tous les partis, on ne peut rien écrire sans indisposer l'un et s'attacher l'autre, malgré soi.
« Est-ce ma faute, et faut-il que je fasse des rétractations puériles et inutiles? On me chansonnerail bien plus encore. Vous vous alarmez en vain. Peu m'importe qu'on parle bien
ou mal de moi dans les partis ; je ne suis jaloux que des suffrages des Français qui n'en adoptent aucun, qui aiment la gloire de leur pays et la prospérité d'un gouYérnement établi, ne ressemblant ni à la royauté ni à Tanarohie, qui enfin n'ont aucune arrière-pensée, royaliste ou jacobine. Au reste, j'écris de nouveau au département pour lui annoncer la paix, et je profite de cette occasion pour lui déclarer franchement quels sont mes principes et quel homme on veut persécuter : je joins cette lettre.
« Ma division est à Villach en Carinthie. J'ai profité de l'armistice pour aller voir Bonaparte, et j'ai vu faire la paix. De petites tracasseries ne m'empêchent pas de ressentir tout le plaisir que doit exciter une si heureuse circonstance. Encore quelques mois, et je jouirai de la douceur de vous embrasser. »
Cette lettre, qui révèle chez le jeune général des sentiments à la hauteur de la grandeur des circonstances, montre qu'au moment même où Joubert se couvrait d'une gloire immortelle, il rencontrait dans son pays de nombreux détracteurs. Cela ne pouvait être autrement. Outre les envieux, que toute gloire légitime offusque, les partisans de l'ancien régime, qui avaient espéré avant le 18 fructidor détruire la Révolution par elle-même, détestaient Bonaparte et Joubert, dont les victoires avaient consolidé le Directoire, et avaient mis à néant tous ces projets dont Texécution reposait sur l'appui de l'étranger. On ne cherchait qu'une occasion pour attaquer Joubert, qui fournit lui-même cette occasion à ses ennemis. On lit dans une de ses lettres à Berthier :
« Trente, 5 mars.
« Je VOUS envoie copie d'une lettre en réponse à une lettre de félicitation que mon département (1) a bien voulu m'écrire.
ce mot département est pris dans une acception qu'il n*a plus : ii Tadministration collective et élective placée à la tête de cha« sions du territoire français.
Elle est un peu brusque, mais méritée, et il serait à propos qu'il y en eût une pareille par département. »
Dans cette lettre au département de TAio, Joubert s'élevait avec force contre la faiblesse des administrations locales qui laissaient les déserteurs dans leurs foyers sans les inquiéter. Jamais récla* mation ne fut plus légitime. Mais combien elle dut froisser de gens, surtout parmi les anciennes et riches familles qui ne pouvaient s'accoutumer à la loi nouvelle faisant peser Timpôt du sang également sur tous.
Nous n'avons pu retrouver dans les registres du Directoire administratif de l'Ain aucune trace de cette lettre de Joubert, ni de l'adresse à laquelle elle répondait. Ces pièces cependant ont existé aux archives du département. (1)
M. Biboud (Thomas), dans une lettre à M. de Lalande, lui assure que Joubert attribuait aux administrateurs de l'Ain des faits auxquels ils étaient restés étrangers.
« Mais alors, écrivait en même temps le représentant Deydier au père de Joubert, s'ils sont innocents des faits à eux attribués, ils ne doivent pas prendre pour eux les paroles de Joubert, et s'ils sont coupables de ce dont on les accuse, celui ci les a traités comme ils le méritaient. Il faut regarder cette lettre comme celle d'un militaire patriote justement indigné de ce que si peu de Français secondent l'armée dans ses glorieux travaux, n
On peut voir dans l'Histoire de M. Thiers jusqu'à quel point la désertion des soldats rentrant dans leurs foyers avait désorganisé l'armée. Le fait dut exister dans le département de l'Ain comme ailleurs. Et Joubert avait de justes motifs pour être irrité contre
(i) Est-ce trop s'aventurer que de voir, dans des actes semblables la cause des rancunes implacables que Joubert avait soulevées contre lui, en s'élevant énergiquement contre la coupable tolérance de l'administration locale vis-à-vis des déserteurs ? Les plaintes de Joubert étaient bien légitimes cependant, et nous en trouvons la preuve dans une lettre écrite de Toulon au Directoire par Bouaparte partant pour l'Egypte, lettre datée du 28 floréal an VU (17 mai 1798 j. Bonaparte se plaint que l'armée d'Egypte, en se rendant à Toulon, a été affaiblie par des désertions nombreuses. « Toutes les demi-brigades, dit-il, ont perdu de 500 à 600 hommes en route. Le département de l'Ain est celoi qui parait accorder le plus de protection aux déserteurs ; on en compte 400 de la 18« demibrigade qui sont dans ce département. » [Correspondance de Nap* tom. IV.)
ceux qai, par leur tolérance coupable^ compromettaient le salut de son armée devant l'ennemi.
Instruit par son père du soulèvement contre lui et sa famille produit par sa première lettre, il en écrivit une deuxième pour s'expliqaer ou se défendre.
^« Au quartier-général de loss, le 18 avril 1797.
« Le général de division Joubert à Tadministration centrale du département de TAin.
« La paix est faite avec l'empereur. Après avoir eu le bonheur d'y avoir contribué sous les ordres de Bonaparte, j'ai eu le plaisir de la voir signer à son quartier-général, le 28 gernrinal au soir, à loss.
« Le voilà arrivé ce beau moment qui doit rallier tous les Français ; puissent toutes les haines finir et tous les partis s'éteindre I
« Ma lettre en réponse à celle de votre administration a été mal interprétée. Les anarchistes s'en sont, dit-on, emparés ; je ne le fus jamais. A-t-on oublié que les suppôts d'Albitte me chassèrent de mon pays pour m'étre récrié contre son despotisme ?
« D'un autre côté, on m'a chansonné, ridiculisé ; et ce qu'il y a de plus pitoyable, dans le plus beau moment de ma vie militaire.
« Je déclare à l'administration que le zèle seul pour mon pays a dicté ma première lettre ; que je n'ai point voulu l'attaquer particulièrement ; que j'en eusse écrit autant à tous les départements, parce que partout on prenait des mesures impuissantes pour arrêter la désertion ; et qu'enfin, éloigné de deux cents lieues, je ne pouvais juger que d'après les faits, et malheureusement les faits parlaient.
« Je déclare au département que je déteste tous les partis et méprise toutes les petites persécutions, je ne dis point des administrations, qui sont trop justes pour en faire, mais les
persécutions de tant de gens soulevés contre un homme demandant hardiment confare eux l'exécution de la loi méconnue ; qu'en conséquence, si, lorsqu'il me sera permis d'aller me reposer dans mes foyers, j'y trouve encore les esprits aigris, je conserverai mon énergie pour les moments où la patrie, menacée d'invasions étrangères, pourra avoir besoin de moi, et chercherai surtout à vivre sans querelle intestine.
« On m'écrit que vous avez arrêté de mettre ma lettre dans vos archives, je ne sais pour quel motif, mais vous aurez sûrement la justice d'y placer avec elle la présente, qui devra suffisamment éclairer tous ceux qui les liront sur la pureté de mes intentions. »
Si Joubert fut méconnu de quelques-uns de ses compatriotes, il eut de larges compensations dans les témoignages universels de sympathie qui lui arrivèrent de tous les poiats de la France. Le gouvernement, organe de l'opinion publique à son égard, lui envoya, à l'occasion de ses victoires dans le Tyrol, la lettre suivante :
Paris, le 17 avril 1797.
« Le Directoire exécutif au général Joubert.
« L'armée d'Italie en se divisant, citoyen général, en deux corps d'armée, a montré partout la même audace et cueilli partout des lauriers également chers à la République. La conquête du Tyrol, à laquelle vous avez une part si brillante, a été aussi rapide que celle du Frioul et de la Carinthie ; et vous avez justifié entièrement à nos yeux, dans le commandement des trois divisions que le général en chef vous a confié, les témoignages distingués qu'il nous a souvent rendus de vos talents militaires. »
Le Directoire avait déjà envoyé des félicitations à Joubert â l'occasion de sa blessure de Montenotte, et après Rivoli. Mais dand cette troisième lettre, on peut remarquer chez les membres du gou**
veraement riûtentioa évidente de mettre Joubert aa même niveau que Bonaparte, pour les opérations de cette dernière campagne.
Carnot, dans ses Mémoires, appelle Texpédition de Joubert dans le Tyrol une campagoe de géants. Aucune armée étrangère n'avait pénétré jusqu'alors dans ce pays. Sous Louis XIV, les Bavarois, de concert avec l'armée française d'Italie, essayèrent en vain de l'occuper. Les premiers s'arrêtèrent à ïoblac et les Français devant Botzen, où la route abandonne la vallée de TAdige pour se diriger sur Glausen, où Joubert livra son combat le plus brillant.