JOUBERT, ADMINISTRATEUR DANS LES ÉTATS VÉNITIENS
Pendant le temps qui s'écoula entre les préliminaires de Leoben et le traité de Campo Formio, Joubert fut chargé de gouverner le Vicentin et d'autres parties du territoire de Venise sur la terre ferme. Pour comprendre ce qui suit, il faut se souvenir que le Sénat de Venise, pendant la marche de Bonaparte sur Vienoe, avait tenté sur nos derrières un soulèvement dont la réussite eût anéanti notre armée.
Joubert écrit à Bonaparte le 7 mai 1797 :
« Je trouve partout le pays organisé à la manière française et des cocardes nationales. Il me semble que c'est une sotte manière de punir des assassins que de les assimiler à nous. Partout le peuple est attaché à son exécrable gouvernement, à Saint-Marc. Le bourgeois seul, qui craint pour ses propriétés et le noble pour sa tête, affectent une soumission qui masque de nouvelles trahisons. Par la mollesse à punir des complots où des centaines de Français ont péri, on a encouragé de nouvelles tentatives. Les hommes que vous avez chargés de surveiller ritalie se sont plus occupés d'y faire les grands seigneurs que de s'y montrer en républicains, et se vendent à tous les partis. Voilà le cri public. Je vous prie de mi'écrire si je dois tolérer les cocardes et de quelle manière je dois me
conduire dans le pays Ténitien. Je répugne à voir des drapeaux tricolores, des arbres de liberté dans ce pays. Tout cela est par force ou par grimace. J'ai eu cent fois Fidée de leur ôter ces signes de liberté dont ils ne sont pas dignes, n
Aa moment où Joubert écrivait ces lignes, il venait d^apprendre l'assassinat de plusieurs Français par des Vénitiens à Bassano, et rinsurrection de sept communes dans les montagnes du Vicentin :
« Les contre-révolutionnaires vénitiens, écrit-il à Bonaparte, fondent leurs espérances sur ces montagnes, comme vous le verrez par le relevé des lettres prises à la poste vénitienne. Ces lettres vous persuaderont que les ex-praticiens ne révent que contre-révolution et qu'ils ont plusieurs plans de campagne. Les Autrichiens, de leur côté, ont des intelligences dans ce pays. »
Est-il bien étonnant que Bonaparte, ainsi renseigné par tous ses généraux, et ne pouvant garder toute Tltalie, en faisant le traité de Campo-Formio, ait sacrifié Venise dont les Français avaient tant à se plaindre? Joubert prévoyait ce résultat. En ordonnant TarrestatioQ de deux meneurs principaux de la municipalité de Bassano, il écrit au général Veau :
« Les Bassanois sont des imbéciles qui ne voient pas qu'en nourrissant de vieilles haines contre leurs voisins, ils donnent aux puissances des facilités pour les subjuguer. »
Malgré ces préventions trop fondées malheureusement contre un pays où les Français ne furent bien accueillis que par une petitç partie de la bourgeoisie, Joubert, en juillet 1797, organisa avec soin le gouvernement central du Vicentin et du Bassanois, après avoir pris des informations sur les gens les plus capables de seconder ses vues pour le maintien de Tordre et une politique libérale, mais modérée. Il écrit le 14 mars à Bonaparte :
ce Je n'ai nommé fonctionnaires que des propriétaires et des gens attachés au nouveau système.
c Si vous voulez organiser l'Italie en grands départements, rien de si dangereux que d'entretenir cet esprit de désunion qui règne dans les diverses parties de la terre ferme, désunion dont se servait très-bien l'ancien gouvernement pour se rendre absolu. »
Joubert mit fin aux assassinats en ordonnant qu'on brûlerait les maisons placées dans le voisinage du lieu tbéâtre du crime. Pendant quHl comprime la révolte dans les montagnes, il engage les populations voisines à être tranquilles :
« Que les Italiens sachent bien, écrit-il, que les Français seuls donnent la liberté aux peuples qu'ils ont soumis et qu'eux seuls combattent pour la liberté. »
Joubert s'efforçait d'ailleurs de former peu à peu ces populations récemment émancipées à ce qu'il appelle le gouvernement représentatif; ainsi il écrit le 29 prairial au président de la Société populaire de Vicence :
a Dans un pays où l'opinion publique n'est pas formée, la discussion est dangereuse, si elle n'est pas confiée à des personnes instruites et raisonnables. L'organisation qui semble le mieux convenir à l'état des choses, c'est de s'en tenir à une Société de pure instruction où les membres prononceraient des discours pour éclairer le peuple, et' liraient des ouvrages à sa portée.
« La Société devra surtout faire connaître au peuple que chaque citoyen ne doit concourir au bien public que par son opinion individuelle, et que lorsqu'une multitude fait connaître sa volonté tumultueusement, cette multitude est une faction que Ton doit détruire et dont on doit punir les chefs.
« Je vous prie, citoyen président, de persuader à la Société que je prends un vif intérêt aux progrès qu'elle fera faire à
l*esprit public, et que je me ferai un plaisir d'assister à ses séances. »
La correspondance de Joubert à cette époque est intéressante aussi, en fournissant quelques renseignements sur Tes prit des armées dltalie, sur la manière dont Joubert comprenait la direction de ses soldats, en ce qui concernait leur moral, autant que pour la partie purement militaire de son commandement.
Le 23 juin 1797, Joubert écrit à son père, de Vicence :
« Vous ne devez point être fâché d'entendre dire que ma division soit destinée pour le midi de la France ; c'est une preuve que je la maintiens aussi bien dans la discipline que je sais la faire battre. On dit que le département du Var m'a demandé ; que Milan veut aussi que je reste en Italie. Il est certain que je ne rougirai devant personne en Italie, et ne tremblerai devant personne en France, en faisant exécuter les lois. Mais tous ces bruits d'armée, que répandent les papiers publics, sont faux. On ne peut destiner les troupes que quand la paix sera faite ; et tous les jours nous nous organisons de manière à entrer tout de suite en campagne : on n'est donc pas encore d'accord. A Venise, nous avons mis les scellés sur les effets impériaux. Rien ne transpire du sort des provinces vénitiennes ; elles s'organisent provisoirement, et sous la protection de nos armes. Je nomme moi-même un gouvernement central pour le Vicentiu et le Bassanois ; tous les autres généraux en font autant dans leurs provinces. La paix n'est donc pas encore faite, et moins encore la destination des troupes. Quoi qu'il en soit, je suis plus général que gouverneur, et lorsqu'il sera permis de choisir sa place, je ferai des demandes qui ne s'accorderont pas avec la surveillance du Midi ou de toute autre partie de la République. Nous sommes fort tranquilles ; nos divisions s'augmentent ; nous les habillons, nous guérissons les galeux. Il n'existera pas dans un mois de plus belle armée.
« Le 20, nous faisons une fête en l'honneur des morts pendant
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la campagne. On manœuvrera ; il y aura des exercices (i*armes, des courses à pied, à cheval, double paye, double subsistance. Ainsi se maintiennent Ténergie et Tardeur des troupes. On remplacera, ce jour-là, tous les vieux drapeaux par des neufs, qui porteront le nom des batailles où les corps ont assisté. On y lira : Batailles de Millesimo, Mondovî, Passage du pont de Lodi, Batailles de Castiglione, Lonato et Arcole, i'* et 2"" Batailles de Rivoli, Mantoue et Passage du TyroL Chaque demi-brigade pourra se glorifier de quelques-uns de ces hauts faits ; les batailles de Rivoli et le passage du Tyrol feront lionneur à toutes les miennes. »
« Vicence, 24 messidor an V (12 juillet 1797).
« Je ne croirais plus à la paix, si les bruits qui se répandent étaient vérifiés et si les sottises de Clichy l'emportaient. Le fait est que ses intrigues ont éloigné la conclusion du traité et beaucoup refroidi les conférences. Le congrès change même de place ; il doit se tenir à Udine, sur le théâtre de la guerre, ce qui sent la menace de la part de Bonaparte. Les ennemis du gouvernement sont bien scélérats ; pour accomplir leurs projets, ils vont encore faire ruisseler le sang des Français dedans et dehors.
« Le 26 nous avons une fête générale dans toute Tarmée.
J'ai ordonné une pyramide représentant les batailles de la
division et offrant aux yeux le nom des morts qu'elle a eus
dans la campagne d'Italie. Cette pyramide, haute de 96 pieds,
placée dans un vaste champ de Mars, sera attaquée et défendue
par les troupes de ma division et par son artillerie. Après
cette petite guerre à poudre, je présenterai aux corps des
drapeaux où seront inscrits les faits d'armes et batailles
où chacun s'est trouvé. Ces drapeaux rempla-
iix que nous avons apportés de France, et qui
les bâtons noircis, honorables restes ! Passage
5li, Arcole, Mantoue, Castiglione, Lonato, Pont
de Lodi seront des souvenirs immortels que Bonaparte consacre à jamais. Après la réception des drapeaux, les courses à pied et à cheval, les tirs de cible à fusil et à canon, et du pistolet à cheval termineront la fête. Je me traînerai au milieu de mes camarades pour honorer Turne des Laharpe, Dubois et Stengel, de Sandos et Frontin, frappés tous les deux à mes côtés, l'un à Rivoli, l'autre à Castiglione; celle enfin de tous les héros de notre armée morts pour la patrie. Tant de sang aura-t-il inutilement arrosé les belles plaines de l'Italie? Malheur à Clichy ! (1) »
Malheur à Clichy, c'est-à-dire aux contre-révolutionnaires : tel était dans Tété de 1797 le cri général dans Tarmée d'Italie comme dans toutes les armées de la République. Comme on le voit, Joubert était animé du même esprit que tous ses camarades. Il écrit le 6 juin au général Veau :
(1) Tous les historiens sont d'accord pour dire que les intrigues royalistes en France faillirent compromettre les résultats obtenus par les victoires de l'armée d'Italie. L'empereur d'Autriche, auquel ses agents en France annonçaient une contre- révolution prochaine, ne donnait pas de suite aux préliminaires de Leoben, et ce ne fut qu'après le 18 fructidor, qui anéantit l'espoir du triomphe (les royalistes en France, que la diplomatie autrichienne mit fin à ces lenteurs calculées et conclut le traité de Campo-Formio Joubert qui désirait si ardemment la paix, comme nous l'avons vu d'après ses lettres, comprenant l'influence des Clichyens sur la continuation de la guerre, avait pour eux une antipathie très vive, qu'il manifestait hautement avec sa franchise ordinaire, ce qui lui avait valu la haine cordiale de ceux-ci.
Sainte-Beuve, dans ses Causeries du Lundi, tome KV, page 178, dit :
« Pendant la campagne du Tyrol, le plus beau fleuron militaire de notre jeune héros,... on faisait des caricatures et des chansons sur Joubert dans son pays natal. On l'avait cru perdu dans le Tyrol et l'on s'en réjouissait, il était républicain sincère, il aimait la loi et la discipline. .
« Pendant que se signait cette paix achetée par tant de travaux et de victoires, l'esprit de parti continuait d'infester la France; la réaction levait la tête.... Et le 18 fructidor, ce coup d'Ëtat fâcheux mais nécessaire, n'était pas encore venu rappeler à l'ordre les mauvais Français.... On est bien près de former des vœux pour l'ennemi du dehors, quand on désire que les choses aillent 1res mal au dedans. »
Paroles sévères qui pourraient, hélas ! s'appliquer à d'autres générations qu'à celle des contemporains de Joubert.
« Je vous recommande d'entretenir Tesprit de patriotisme dans vos demi-brigades. Nous en avons plus que jamais besoin. Si quelques troupes entachées d'aristocratie passent, et que vous aperceviez des disputes, consignez vos troupes. »
Le 9 juin, il fait paraître Tordre du jour suivant :
« Je fais connaître avec plaisir la lettre que je viens de recevoir du général Bonaparte, et je saisis cette occasion de témoigner mes sentiments à mes braves camarades. La sagesse honore les militaires comme la victoire. Vous prouvez que vous êtes dignes d'aller en France jouir du repos dû à vos grands travaux. (Les troupes auxquelles était lu cet ordre du jour n'avaient pas reçu leur paie depuis près de deux mois ; à peine vêtues, mal nourries, elles observaient la plus sévère discipline.)
« Le général en chef vous rend toute la justice que vous méritez. Officiers et soldats, je suis charmé de vous marquer moi-mémj ma satisfaction. Conservez cet esprit d'union et de discipline qui fera notre force et qui assure à tous les Français le maintien d'un gouvernement libre, et le respect des personnes et des propriétés. Songez que vous êtes l'espoir de la France entière. Faites que le gouvernement ait non-seulement votre courage à récompenser, mais encore toutes les vertus qui distinguent le soldat citoyen. N'oubliez surtout jamais quelles furent vos intentions quand vous volâtes aux frontières. Nourrissez votre enthousiasme du souvenir des prodiges qu'il a produits depuis la guerre. Conservez-le pur jusqu'au dernier soupir, et ne doutez pas qu'avec une conduite aussi régulière, un patriotisme aussi intact et aussi soutenu, on ne distingue toujours les vieilles brigades d'Italie et qu'elles ne soient toujours chères à la patrie. »
Joubert ne négligeait rien, comme on le voit, pour entretenir parmi ses soldats l'enthousiasme patriotique qui avait enfanté tant de prodiges, ainsi qu'un esprit d'union et de discipline. De mœurs
austères, il donnait à tous Texemple d'une vie frugale et simple. Après ses repas, il faisait quelques courses à pied ou à cheval, puis se remettait au travail. Insensible pour les autres comme pour luimême, quand il s'agissait de discipline, dès que ses troupes étaient cantonnées, il s'efforçait de réprimer les habitudes vicieuses des soldats, par exemple, en faisant fermer de bonne heure les cafés et autres maisons dangereuses. Malgré sa sévérité, les soldats avaient pour lui cette affection qu'ils ont presque toujours pour le général qui combat à leur tète, et qui porte un intérêt réel à leur bien-être moral et physique. Ils savaient que Joubert avait une prédilection particulière pour les officiers qui s'occupaient avec soin de tout ce qui pouvait améliorer le sort des hommes qu'ils commandaient. Recommandant à Bonaparte pour une promotion le capitaine Davin : «Très-brave, dit-il, c'est le père du soldat. » « Beaucoup d'indulgence, écrit-il à ses conseils de guerre, pour les petites choses et les incertaines ; mais de la sévérité pour les cas graves et qui demandent exemple. »
Nous le voyons, dans ses lettres, se plaindre sans cesse des violences et des- excès de ses soldats On se tromperait étrangement si ou concluait que ses troupes se livraient réellement à de très grands excès. Joubert, élevé dans les mœurs douces et honnêtes d'une famille de magistrats, était exaspéré par des actes qui auraient à peine amené un léger sourire sur le visage d'un général des XVII« et XVIII* siècles, élevé dans les camps au milieu d'une soldatesque sans frein. On ne saurait trop remarquer le progrès qui s opéra sous ce rapport pendant nos grandes guerres de la République et de l'Empire. La guerre de trente ans au XVII» siècle avait fait un désert de la moitié de l'Allemagne du centre. Après 1814, les traces dç notre passage furent bien vite effacées. Napoléon, imbu de cet esprit nouveau, respecta toujours les droits de l'humanité, autant qu'ils peuvent être respectés à la guerre. Où. trouver dans l'histoire de ses 'ongues guerres des faits rappelant les horreurs qui remplissent les histoires des XV1« et XVII* siècles, par exemple, rien qui soit comparable aux ravages de Turenne dans le Palatinat?
Ce progrès fut dû certainement à la situation nouvelle faite à l'armée par la Révolution. Le soldat ne fut plus un être mis à part pour la vie entière par le sergent racoleur. Quand tous furent «appelés à la défense de la patrie pour un temps limité, le soldat ne
resta plas étranger aux intérêts, aux sentiments de ses compatriotes sans uniforme. Ce fut un citoyen comme un autre. Il n'y eut plus de mœurs, d'habitudes propres à Tarmée ; le laboureur, Partisan honnête conservèrent sous le drapeau la douceur et l'honnêteté qu'ils avaient dans la vie civile.
Pendant leurs conquêtes en Italie, les soldats de Bonaparte et de Joubert suivaient avec le plus vif intérêt le cours des événements politiques dans l'intérieur de la France. Et lorsque la cause de la Révolution, en ce qu'elle avait de légitime, fut sérieusement menacée avant le 18 fructidor par les contre-révolutionnaires s'appuyant sur l'étranger, Bonaparte intervint au nom de ses frères d'armes. Dans une proclamation à son armée, datée de Milan, à l'occasion de la fête du 14 juillet : « Des montagnes, disait-il, nous séparent de la France, mais nous les franchirons avec la rapidité de l'aigle pour défendre la liberté. •> Grâce à l'appui qu'il trouva dans les armées, le Directoire put faire son coup d'Etat du 18 fructidor, qui mit fin aux tentatives de contre-révolution en France.
Cet amour de la liberté céda bientôt le pas à l'amour de la gloire. Cet esprit républicain, dont le souvenir reste attaché aux nobles figures de Marceau, de Hoche, de Joubert, de Desaix et de tant d'autres, ne dura pas... Mais l'on peut se demander si, animées d'un autre sentiment, sous une autre forme de gouvernement, nos armées eussent sauvé la patrie menacée par l'Europe entière et déchirée par ses propres enfants.
Et ne doit-on pas garder une place d'honneur dans le trésor des souvenirs de la France à ces grandes armées du Rhin et de Sambreet-Meuse, si braves, si patientes, dont la sagesse, la modération, aa milieu de tant de souffrances et de privations, excitèrent si souvent l'admiration de l'Europe ? (Voir pour exemple le récit de l'entrée des Français à Amsterdam ) « L'enthousiasme républicain et la victoire, dit M. Thiers, soutenaient ces armées, les plus braves, les plus sages qu'ait eues la France », ces armées de 100,000, de 200,000 hommes, où les officiers sans paie, mangeant le même pain que les soldats, marchaient à côté d'eux le sac sur le dos. Jamais nation menacée dans sa dignité ou son indépendance présenta-t-ello un mouvement plus magnifique, un élan plus grandiose que celui qui fit voler vers les frontières de la France les quatorze armées de la
GoQventioQ ? Dans cette première période de nos grandes guerres, avec des officiers et des généraux improvisés, on purgea le sol sacré de la patrie des armées étrangères. Mais avec quels sacrifices, avec quelles souffrances ! Ne l'oublions jamais. C'est à ces phalanges héroïques que nous devons cette France d'aujourd'hui, si grande malgré ses désastres, et dont la prospérité morale et matérielle est enviée par tous les peuples.
Mais si les armées du Rhin et de 9ambre-et-Meuse méritent surtout notre reconnaissance pour avoir sauvegardé notre indépendance et notre territoire, les travaux plus brillants de l'armée d'Italie frappent davantage notre imagination. Nous faisons une épopée, écrit quelque part Joubert, du champ de bataille de Castigiione ou de Rivoli. Quelle épopée, en effet, que cette marche triomphale de la Méditerranée à l'Adriatique, et jusques au cœur de l'Allemagne à travers les Alpes ! 50,000 Français luttant contre 200,000 Autrichiens, en un an gagnent 14 batailles rangées, livrent 70 combats, prennent 400 canons de campagne, 110 drapeaux, font 100,000 prisonniers. (Dépêches de Bonaparte, 17 février 1797.) La France ne parut jamais si grande. Et le souvenir de ces victoires du général Bonaparte restera éternellement gravé en notre pays au fond de la mémoire des masses. Ce souvenir a pu être obscurci quelque temps par de grandes fautes, d'éclatants revers, mais l'image triomphante Unit toujours par dissiper les nuages et par reprendre en France son empire sur le cœur et l'esprit des populations.
Et même pendant la Révolution, aux yeux de quelques-uns des partisans les plus obstinés de l'ancien régime, toute cette gloire transfigura, pour ainsi dire, la France nouvelle, qui ne leur apparaissait jusqu'alors que couverte du sang des échafauds. On vit des émigrés, des Vendéens, pleurer de joie au récit de nos victoires en Italie, et l'admiration, la reconnaissance pour ceux qui grandissaient ainsi la France, rallièrent des cœurs que la Terreur semblait avoir aliénés pour toujours.
Quelles que soient les horreurs que l'esprit du mal, inhérent aux choses humaines, mêle toujours aux guerres même les plus légitimes, tant qu'un cœur battra à la vue de ce qui est noble et grand, on admirera chez ceux qui sacrifient leur vie pour l'honneur ou l'indépendance de leur pays, l'eftbrt sublime de l'ampur de la société
domioant l'amour de soi. Et les cœars généreux seront tonjonrs ravis d'être arrachés aux réalités vulgaires, aux intérêts mesquins de la vie journalière, en ressentant quelque chose de cet enthousiasme qui inspire le uiépris de la mort à ceux qui combattent pour une noble cause, comme les volontaires des premières guerres de la Révolution (i)