‹ Le général Joubert, d'après sa correspondence; étude historiqueChapitre 20 sur 34 · RETOUR DE JOUBERT EN FRANCE · texte numérisé non relu

RETOUR DE JOUBERT EN FRANCE

La paix étant signée à Gampo-Formio, Joubert revint à Pont-de- Vaux, en vendémiaire an V, pour rétablir sa santé, et retourna en brumaire en Italie. Bonaparte le députa alors à Paris pour présenter au Directoire les drapeaux de l'armée d'Italie avec la dépêche suivante :

« Au Directoire, le général Bonaparte,

« Je vous envoie les drapeaux dont la Convention fit présent à l'armée d'Italie, par un des généraux qui ont le plus contribué aux différents succès des dernières campagnes. Le général Joubert, qui a commandé à Rivoli, a reçu de la nature les qualités qui distinguent les guerriers. Grenadier par le courage, il est général par le sang-froid et les talents militaires. Il s'est trouvé souvent dans ces circonstances où les connaissances et le talent d'un homme influent tant sur le succès. C'est de lui qu'on a dit, avant le 18 fructidor : Cet homme vit encore {allusion aux haines violentes des contre-révolutionnaires

(1) Tous ces fabuleux exploits, dira-t-on, ne nous ont pas empêchés d'être réduits à nos frontières d'avant 89. La grandeur, Tinfluence d'un peuple ne se mesurent pas à l'étendue de son territoire. La Suisse, la Hollande, en sont la preuve auxXVI« et XVlIc siècles. Une nation est grande et forte, qui a dans un passé récent des souvenirs comme ceux que nous avons retracés dans un rapide récit. Nos ancêtres nous ont légué là un héritage qui vaut mieux que de vastes provinces dont quelques-unes avaient le droit de s'appartenir à elles-mêmes, comme la Suisse et la Belgique. Ces souvenirs valent des légions.

contre Jonberf), malgré ses blessures et mille dangers, il a échappé aux périls de la guerre. Il vivra longtemps, je l'espère, pour la gloire de nos armes, le triomphe de la Constitution de Tan III, et le bonheur de ses amis. »

Le général en chef de Tannée dllalie et son lieutenant arrivèrent en même temps à Paris, en frimaire. Dans la séance publique du Directoire, du 10 décembre 1797, où Bonaparte présenta le traité de Campo-Formio, Joubert présenta les drapeaux ennemis. Tous deux prononcèrent des discours ; voici celui de Joubert :

« Citoyens Directeurs,

« Je suis chargé, avec le chef de brigade Andréossi, de vous présenter le drapeau de Tarmée d'Italie ; elle a fini sa tâche. Après quatre ans de la lutte la plus opiniâtre, une année de victoires lui a suffi pour donner de beaux jours à la République.

« Un souhait lui restait à former, celui de venger la France des attentats horribles du cabinet britannique, et bientôt plusieurs de ses invincibles colonnes vont franchir l'espace qui les sépare de Tile fatale où l'on osait nous préparer des fers. En vain de grands obstacles se présentent : le génie de Bonaparte et les destins de l'armée d'Italie ne les ont-ils pas jusqu'à présent vaincus ?

« Qu'on la suive depuis le passage du Var, cette étonnante armée, on la verra se soutenir avec une poignée d'hommes, dans sa conquête de Nice, contre les efforts réunis et multipliés des Austro-Sardes, leur arracher à Gilette l'espoir d'envahir le territoire français ; reconquérir Toulon sur toutes les forces de la coalition, que les trahisons de Pitt y avaient introduites. On la verra, la même année, s'emparer des Alpes ; et après avoir été assaillie de toutes parts par les maladies, par la famine et par les privations de tous genres, menacer enfin à son tour les despotes d'Italie.

« Quelle que fût sa faiblesse, quels que fussent le nombre et la hardiesse de ses adversaires, elle ne fit jamais un pas

rétrograde. Dewinz avec 30,000 Hougrois de troupes choisies, en fit l'épreuve dans la rivière de Gènes ; 10,000 Français l'arrêtèrent dans les lignes de Borghetto, sauvèrent encore une fois les départements méridionaux, et la bataille de Loano vint compléter sa défaite.

« Que dirai-je de Bonaparte ? Que dirai-je de ses campagnes de Tan IV et de Tan V ? L'univers entier en retentit, et déjà elles ont déterminé, dans le système politique, des changements heureux qui consacrent à jamais la puissance et la souveraineté d'un grand peuple.

« Voilà le monument qui transmettra à la postérité la plus reculée les événements militaires et diplomatiques de ces célèbres campagnes ; il est beau de le montrer aux yeux étonnés de la nation, le jour même qu'on lui proclame la paix la plus glorieuse, qui donne à la France les limites des anciennes Gaules, la rend l'Etat de l'Europe le plus respectable, et finit tout-à-coup la Révolution et ses secousses. Ils le savaient bien, ceux qui ne voulaient pas la République, qu'elle deviendrait inébranlable, si les préliminaires de Ledben se changeaient une fois en traité définitif ; aussi que n'ont-ils pas fait au dedans pour aider l'impuissance de la coalition au dehors ? Mais l'armée d'Italie avait l'instinct de la République ; sa voix a tonné, les autres armées ont aussitôt répété le même cri, le gouvernement a frappé, les conspirateurs ont disparu, et le traité tant différé a enfin été conclu.

« VoicSf qu'une imagination indiscrète égare, et qui voulez toujours la République en tourmente, vous osez répéter qu'07i pouvait faire encore davantage, en continuant la guerre; sans doute Varm,ée d'Italie eût tout vaincu, tout subjugué, elle eût pu conquérir le monde ; m,ais est-ce ainsi que ton conserve des Républiques ? Que devint Rome après ses conquêtes ? La modération d'un gouvernement qui sait arrêter à propos le cours de ses victoires, n'estelle pas aussi admirable que le courage et le dévouement des arm,ées qui triomphent ?

« Vous dont ropiiïion fut jusqu'à présent vacillante, trouvez

ans le monde une nation qui ait fait de plus grandes choses, qui ait acquis plus de gloire, ou reconnaissez enfin le génie de la liberté. Le moment est arrivé qui doit avoir résolu tous

j doutes, où il faut être républicain, où il faut surtout ne plus rêver révolution. L'armée d'Italie, au nom de laquelle je parle, plus décidée que jamais à ne reconnaître que la constitution de Tan III, est convaincue que le même gouvernement libre, qui a fait la gloire du peuple français, peut enfin seul en faire le bonheur ; et c'est dans son sein qu'elle vient

)oser le drapeau de ses victoires, gage précieux de son dévouement et de son amour pour la République. »

Bonaparte, en choisissant Joubert pour l'accompagner dans uue circonstance aussi solennelle, voulut sans doute faire voir par là que de tous les généraux de Tarmée d'Italie, Joubert était celui qui avait le plus contribué aux triomphes de cette armée. Aucun offl* cier général dans cette célèbre campagne ne fil un chemin aussi rapide dans la hiérarchie militaire. Au commencement de 1796, Joubert était le plus jeune et le plus récemment nommé parmi les généraux de brigade; en 1797, il était parmi les généraux de division, chargé du commandement le plus important.

Nous engageons ceux qui parcourent ces pages à lire dans M. Thiers ou autres historiens les détails de cette fête, qui fut certainement la plus belle des fêtes de la Révolution, et qui laissa un aussi profond souvenir en France que la fête de la Fédération du 14 juillet 1791, la seule qui puisse lui être comparée.

Nous avons vu les ouvriers à l'œuvre. Essayons d'apprécier en quelques mots le fruit des etforts de l'armée d'Italie, le traité de Campo-Formio. Le principal ennemi de la Révolution française fut l'Autriche. Par ce traité, elle se reconnut vaincue, et céda à la France la Belgique d'où elle menaçait sans cesse notre frontière. Au point de vue du droit historique, la Lombardie, ancien fief de l'empire d'Allemagne, possédée depuis si longtemps par a Maison d'Autriche, pouvait être revendiquée par cette puissance à plus juste litre qu'aucune autre portion d'Italie. Mais la France ne pouvait abandonner une population qui nous avait montré tant d'attache-

méat, qui s'était si fort compromise pour notre cause. La conduite lâche et perfide du gouvernement vénitien à notre égard indiquait à tous l'indemnité que nous pouvions offrir à TÂutriche. Ni généraux ni soldats n'avaient pu oublier encore le massacre de 400 Français à Vérone, et les préparatifs faits par les Vénitiens pour nous accabler à notre première défaite. L'aristocratie vénitienne, qui avait pendant tant de siècles présenté le type d'un gouvernement habile, modéré, libéral en religion comme en politique, n'était plus qu'une institution décrépite avec son livre d'or, monstrueux monument de son orgueil et de son mépris pour ses semblables. Aucun régime n'était plus odieux en Europe que celui où deux ou trois cents nobles gouvernaient trois millions d'Italiens, privés de tous droits politiques^ en s*appuyant sur une armée d'Ësclavons à moitié barbares, pires que les Croates de l'Autriche.

L'armée n'avait guère connu le bas peuple vénitien que par l'assatisinat de nos blessés d'Arcole et de Rivoli et de nos soldats isolés, et par le massacre d'un équipage français à Venise. La bourgeoisie, amollie par le goôt des plaisirs, éloignée systématiquement par l'aristocratie de la gestion des affaires publiques, était alors incapable de gouverner. Venise fut cédée à l'Autriche : don fatal pour l'Italie, fatal pour l'Autriche, source éternelle de guerres pour ces deux pays et pour l'Europe entière, tant que celle-<îi n'aura pas reconnu les droits de la plus ancienne peut-être des nationalités chrétiennes.

Sauf Venise, la Haute-Italie était libre, libre autant qu'elle pouvait l'être par un affranchissement si inattendu, si peu préparé. Toutes ces Républiques qui surgirent sous les pas de l'armée française, la Cisalpine, la Cispadane, la Transpadane, les républiques romaine, parthénopéenne, ne furent guère autre chose que des instruments de destruction dirigés contre les institutions du passé, contre des despotismes aveugles. Ces essais d'un régime incompatible avec les habitudes d'un peuple étranger depuis si longtemps à toute liberté servirent surtout à donner aux Italiens le goût de la vie politique, l'espoir d'un avenir meilleur et l'aspiration vers une patrie commune.

Le traité de Campo-Formio confirma les résultats du traité de Tolentino, par lequel le Pape avait cédé les Légations, qui formèrent

République cispadane. Le temps n'était pas loin où Championnet

lait infliger à la cour de Naples le juste châtiment de son odieuse

politique. Les aristocraties génoise et vénitienne perdaient pour toujours leur pouvoir séculaire. Modène, Parme, la Toscane, étaient profondément modifiés. Partout le souffle de la Révolution française renversait les institutions du passé, soufïle trop souvent destructeur, mais fécond aussi comme ces orages de Téquinoxe, qui portent au loin les semences des grands arbres et précèdent les molles brises du printemps.

La présence de Tarmée française en Italie suffisait à elle seule pour réveiller l'esprit public L'historien italien Cantù , fervent catholique, reconnaît que les mœurs italiennes se modifièrent avantageusement depuis l'occupation de l'Italie par les Français. « La jeunesse italienne, écrivait Joubert à Bonaparte, jalouse notre gloire, s'essaye à la mériter en nous imitant. » Avec le drapeau tricolore, pénétrait partout ce mouvement tumultueux d'idées, de sentiments, de maux et de biens, de vérités et d'erreurs, qui s'appelle la Révolution française. La composition seule de l'armée française était une propagande vivante. Ces généraux qui n'avaient pas trente ans, de si modeste naissance, écrasaient de tout le poids de leur gloire les prétentions surannées d'une noblesse caduque. Cette égalité se conciliant avec l'obéissance la plus stricte et le plus absolu commandement, cette hiérarchie militaire si forte, mais ouvrant ses rangs les plus élevés aux plus dignes, sans distinction de naissance ni de religion, cette organisation enfin qui n'était que la mise en pratique des principes de 89. et qui était le gage et le présage de l'application des mêmes principes dans les institutions civiles, constituaient le meilleur des enseignements politiques.

On doit reconnaître que de toutes les classes de la société italienne, celle qui a le plus profité de l'exemple donné par les Français fut l'aristocratie. Aujourd'hui, quand en d'autres pays il semble qu'il n'y ait pas de moyen meilleur pour prouver qu'on est de bonne souche, que de professer la haine du progrès et le culte du passé, ne voit on pas au contraire les plus grandes familles italiennes à la tête du parti libéral dans la péninsule ? Ces Patriciens dont les noms sont liés aux souvenirs les plus glorieux de l'Italie du Moyen -Age, prêtent l'appui de leurs noms connus dans toute l'Europe à la cause nationale : ils restent ainsi dans leur pays à la tète de la société nouvelle qui autrement irait prendre pour guides des révolutionnaires sans prudence ni pitié.

Puisse le mouvement généreux qui entraîne Tltalie vers des destinées nouvelles, dignes de son passé, s'étendre et se modérer en même temps. Nous devons le désirer en France, d'abord par sympathie pour une nation de laquelle nous avons tout reçu, surtout à Pépoque de la Renaissance artistique et littéraire, et aussi parce que nous avons intérêt à avoir autour de nous des peuples marchant comme nous dans les voies de la liberté, quelle que soit la forme de leur gouvernement, républicain ou monarchique.

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