DÉMÊLÉS DE JOUBERT AVEC LE DIRECTOIRE ; SA DÉMISSION
La Révolution française devait ébranler et transformer non-seulement TEurope, mais le monde entier. L'Orient allait avoir son tour.
Bonaparte, de retour à Paris, convaincu par une rapide observation des hommes et des choses, que le moment n'était pas encore venu pour lui d'intervenir dans la politique intérieure de la France, chercha sur quel point du monde il pourrait occuper son activité infatigable : il Oxa ses regards sur l'Egypte ; c'est là qu'il agira pour grandir sa gloire au-dessus de toute comparaison avec d'autres renommées rivales.
Au point de vue de la politique pratique, l'expédition d'Egypte fut la plus grande faute du Directoire, et le sage Larevellière le démontra très bien. Selon lui, la République avait assez à faire chez elle et chez ses voisins, sans aller chercher des aventures au bout d'une mer de laquelle nous n'étions pas les maitres ; il était imprudent de risquer et d'éloigner ainsi les meilleurs généraux et les meilleurs soldats au moment où une nouvelle coalition se formait pour envahir la France, et avant de conquérir de nouveaux pays, il fallait organiser ceux qu'on avait conquis ; il disait qu'on exposait 40,000 de nos meilleurs soldats aux hasards d'une bataille navale, que l'on dépensait là des ressources financières qui auraient suffi pour tout réorganiser en France. Les désastres d'Aboukir, de la Trebia, de Novi, la perte de l'Italie, et plus tard la perte de l'Egypte ne prouvèrent que trop ces vérités. L'expédition d'Egypte fut la
première explosion de cet esprit d'aventure qui devait aboutir à la campagne de Russie.
Le Directoire consentit à l'expédition qui devait, disait-on, nous ouvrir le chemin vers l'Inde anglaise ; il était poussé par cette haine pour l'Angleterre qui a perdu en France tant d'hommes d'Etat. L'Angleterre nous faisait, en 1797, une guerre injuste; néanmoins un parti puissant à Londres demandait la paix avec la France. En agissant de concert avec le parti whig, le gouvernement français aurait obtenu une paix honorable. Mais Bonaparte avait dit : « C'est en Egypte qu'il faut attaquer l'Angleterre, » et l'on suivit le brillant général *au lieu d'écouter Larevellière, dont le bon sens et la simplicité républicaine ne flattaient pas assez l'amour-propre français.
Au commencement de l'année 1798, pendant que Bonaparte faisait les préparatifs de son expédition d'Egypte, Joubert fut nommé général en chef de l'armée française en Hollande. Nous n'avons pu trouver nulle trace d'une prétendue rivalité entre Donaparte et Joubert à cette époque ; tout prouve au contraire que Joubert était fort attaché à son ancien général en chef, comme l'affirmait Napoléon à Sainte- Hélène. Bonaparte affectionnait aussi beaucoup Joubert, comme le prouve la lettre suivante qu'il lui écrivit au moment môme où il partait pour l'Egypte (cette lettre est inédite) :
I À bord de YOrient, le 22 floréal an VI de la République une et indivisible (le 11 mai 1798).
« Bonaparte, membre de Tlnslitut National, général en chef, au général Joubert.
« Je serai demain à la voile, mon cher général, et quand
vous recevrez cette lettre, je serai probablement au bout de
la Méditerranée. Votre présence était trop nécessaire en
Hollande. C'est ce qui m'a empêché de vous demander. Mais
j'espère qu'un jour vous viendrez nous rejoindre. Dans toutes
les circonstances et dans tous les événements, vous devez
compter sur mon amitié.
« Je vous salue et votes aime,
(( Bonaparte. »
Ce n'était pas seulemeat de l'amitié, mais encore une haute estime que Bonaparte avait pour celui de ses lieutenants auquel il avait témoigné le plus de confiancOi à la fin de sa campagne d'Italie. Ainsi, au moment où, partant pour l'Egypte, il faisait ses adieux à ses parents et amis, ceux-ci lui exprimaient leurs inquiétudes sur l'avenir, sur l'état de la France, sur les événements fâcheux qui pouvaient survenir, pendant son absence, à l'intérieur et à l'extérieur. Bonaparte, pour les tranquilliser sur les suites de son éloigne ment, leur répondit : « Je vous laisse Joubert. y> Ce mot suffira dans l'avenir à la gloire de l'homme de Rivoli. Il est malaisé de surfaire l'homme sur qui, à un tel moment, un pareil juge a ainsi sommairement et définitivement prononcé.