JOUBERT EN HOLLANDE
IjCS sept provinces unies, conquises par les Français en 1795, avaient été transformées en une République unitaire, dite la République Batave. Les Hollandais étaient, comme nous, divisés en divers partis, les fédéralistes ou modérés qui voulaient surtout le maintien des privilèges des provinces, et les Jacobins. Tous ces partis ressentaient le contre-coup des événements qui se passaient en France.
Bonaparte, à son retour d'Italie, s'engoua du projet de descente en Angleterre dont Hoche avait eu la première idée. Cet engouement dura trois mois. Dans le plan de descente de Bonaparte, le corps français qui occupait la Hollande devait former l'aile droite de son armée et devait opérer en Ecosse.
Ce fut Bonaparte qui conseilla d'aller prendre dans le trésor de Berne l'argent qui manquait et de faire un coup d'Etat en Hollande pour vaincre la résistance des fédéralistes au pouvoir, qui ne voulaient pas livrer à la France les finances et la flotte hollandaises. « C'était, disait-il dans une lettre, le seul parti à prendre pour que la Hollande pût nous être utile. »
Le Directoire de Paris résolut de forcer la main à la Cionvention de Hollande et choisit pour cette triste tâche Joubert qui apporta, dit Sainte-Beuve, « dans les conséquences de ce coup d'Etat, contre-coup du 18 fructidor en France, la modération qui était dans
soa caractère et qui servait utilement de correctif à la chaleur de ses opinions » •
Le 22 janvier 1798, la minorité unitaire, étant soutenue par Joubert et le général hollandais Daendels, envahit la Cïonvention, expulsa 53 députés fédéralistes et installa un Directoire de 5 membres qui suspendit la Constitution; mais les excès des Jacobins soutenus par Tenvoyé de France, Lacroix, ne tardèrent pas à compromettre le gouvernement français vis-à*vis des autres puissances.
Joubert était chaud patriote, suivant Texpression du temps, mais son patriotisme était éclairé, il vit qu'on était allé trop loin; il reconnut que la vraie politique de la France en Hollande consistait à soutenir le parti modéré, et il s'intéressa d'une manière particulière à rhomme le plus distingué de ce parti, le général Daendels, surnommé le Lafayetle hollandais. Ce général, qui combattit avec honneur dans les rangs de Tarmée française, était Tobjet» plus que tout autre, des persécutions de Lacroix et des Jacobins du pays. Plus que tout autre aussi, il était navré de douleur en voyant qu'un parti anarchiste s'était emparé de la Révolution du 22 janvier. Dans un diner chez Lacroix, il se plaignit vivement à lui de Ducange, dont les intrigues causaient le malheur public. Lacroix et son agent Ducange firent un rapport au Directoire sur cette conversation avec Daendels, conversation qui fut racontée avec de perûdes altérations. Ce général allait être arrêté, lorsque, sur le conseil de Joubert, il prit le parti de venir se justifier lui-même à Paris et s'entendre avec le Directoire. Joubert lui remit plusieurs lettres de recommandation. Nous allons en donner quelques extraits.
La première lettre est adressée à Barras, membre du Directoire, le 29 floréal an Yl. Joubert expose sa façon de penser sur les intrigues qui agitent la Hollande.
« On a réduit, dit-il, au désespoir les amis les plus sincères des Français en donnant toute confiance à des honimes que Topinion publique a flétris en ce pays. Les partis sont en ce moment déchaînés les uns contre les autres »
Dans une autre lettre au citoyen Gauthier (des Orcières), membre du Conseil des Anciens, on lit :
« Depuis longtemps le gouvernement batave, influencé par des intrigants, auxquels Lacroix a aussi donné sa confiance, place dans tous les emplois des hommes qui, par des mesures arbitraires, inquiètent un peuple marchand, et font disparaître le crédit et la confiance nécessaires aux spéculations commerciales. Le parti sincèrement attaché à la France, tous les hommes éclairés et de bonne foi prévoyaient qu'une réaction suivrait immédiatement un tel système d'anarchie
« Daendels, ajoute Joubert, a toujours été l'homme de la France. C'est celui sur lequel je comptais le plus. Il se plaint de l'anarchie et il a raison ; car si le gouvernement français n'y prend garde, l'argent et le crédit auront bientôt disparu, et la République batave et son alliance nous seront alors sans utilité.
« Je vous recommande donc Daendels comme un brave homme indignement sacrifié. »
Le citoyen Gauthier envoya cette lettre à Merlin (de Douai), directeur, qui lui répondit le 7 prairial an YI : « Je te renvoie, mon cher ancien collègue, la lettre du général Joubert. Le Directoire est informé de tous les faits, et il a pris des mesures pour remédier au mal. »
Le général Daendels retourna en Hollande et, d'accord avec le gouvernement de Paris, il mit fin aux excès des Jacobins de son pays en étant le pouvoir au Directoire hollandais qui était à leurs ordres.
Joubert dans une longue lettre à son père explique ses démêlés avec Lacroix.
Le récit qu'il fait de cette affaire, qui eut alors assez de retentissement, concorde parfaitement avec les histoires de M. Thiers et autres, ce qui prouve la confiance que peut inspirer sur d'autres <luestions historiques la correspondance de Joubert.
Il écrit à son père« de La Haye, le 23 juin 1798 :
« Le Directoire parait avoir eu la plus grande confiance dans les mesures que je lui ai proposées, et dans celles que les circonstances m'ont fait prendre à l'impromptu sans instruction.. .
« Lacroix retourue furieux à Paris, il a juré ma perte. C'est uu vrai démon que cet homme-là, et il a fallu tout mon sangfroid et ma prudence pour lui rompre en visière. Il avait juré de désorganiser ce pays. Et dans peu, s'il eût continué, nous y aurions vu figurer les Anglais et les Prussiens. »
Le Directoire, très satisfait des services de Joubert en Hollande, ne tarda pas à rappeler à un poste plus élevé en le nommant général en chef de Tarmée du Rhin. Les Hollandais virent partir Joubert avec regret, et la République batave lui fit présent d'un cheval, d*un sabre et d'une armure antique*
Joubert, nommé le ii juillet 1798, était à son quartier-général à Mayence, lorsqu'il reçut l'ordre d'aller prendre le commandement en chef de l'armée d'Italie le 14 octobre 1798 II fut donc pendant deux ou trois mois à la tôle do cette armée du Rhin où il avait fait ses premières armes et où son nom vient s'associer heureusement aux noms glorieux de Jourdan, de Marceau, à celui de Hoche, auquel on s'est plu à le comparer si souvent.
M. le général André, neveu de Joubert, a eu l'obligeance de nous communiquer trois lettres inédites du général Bonaparte à Joubert, pendant que ce dernier était en Hollande. La première de ces lettres est évidemment relative aux succès de Joubert dans Taffàire du général Daendels.
« Paris, le 11 pluviôse an VI (30 janvier 179S).
(( J'ai reçu, citoyen général, vos lettres de La Haye du 6 pluviôse. J'éprouve un sensible plaisir des éloges que tout le monde vous donne.
« C'était le seul parti à prendre pour que la Hollande pût nous être utile et cessât d'être influencée par l'Angleterre.
« Je répondrai en détail dans sept à huit jours à votre lettre relative à l'expédition d'Ecosse.
« Je vous remercie des renseignements que vous m'avez fait passer.
« Je vous salue et vous embrasse.
« Bonaparte. »
On remarquera dans cette lettre le passage relatif à une expédition qui devait être dirigée sur TEcosse. Tous les historiens parlent avec grands détails du projet de descente en Angleterre pour lequel le Directoire fit d'énormes préparatifs au commencement de 1798. Mais aucun ne parle d'une descente possible en Ecosse. CSette lettre prouverait que les préparatifs de défense faits par les Ecossais à cette époque, si agréablement décrits par Walter-Scott dans V Antiquaire, avaient leur raison d'être.
La deuxième lettre de Bonaparte donne des détails nouveaux sur les préparatifs de l'expédition d'Angleterre, et on voit, d'après cette lettre, que le plan de Bonaparte, qui devait commander cette expédition, était !e même en 1798 qu'au camp de Boulogne. Passer en profilant de la nuit et du mauvais temps, et frapper un grand coup en se passant de manœuvres et de combats maritimes.
« Dunkerque, le 24 pluviôse an VI de la République une et indivisible (12 février 1798).
« La flottille du Texel, citoyen général, avec les gros transports, obligeront nécessairement les Anglais à tenir une escadre considérable pour les bloquer.
(( Nous avons tiré des diflTérents ports de la Manche une grande quantité de gros bateaux pêcheurs, et nous aurions besoin encore de cinq divisions, chacune de cinquante bateaux escortés par une vingtaine de chaloupes canonnières, pour renforcer notre flottille et nous mettre à même d*embarquer un corps d'armée considérable, qui puisse frapper un grand coup, en nous passant de toute espèce de manœuvres et de combats maritimes.
« Les citoyens Forfait et Andréossi, que vous connaissez, se rendent à La Haye avec des lettres du Directoire exécutif et de moi pour le Dir^toire exécutif de la République batave. Je vous prie de les seconder dans leur mission de tout votre crédit, et de leur faire connaître au vrai sur quoi nous devons compter.
« Je vous prie de me faire connaître quand les seize vaisseaux du Texel et les embarquements pourraient être
prêts à partir, et s'il serait probable de passer en échappant
à Tescadre qui vous bloquerait, en profitant de la nuit ou du
mauvais temps qui l'aurait éloignée.
« Je vous salue et votts aime. Tout va assez bie^i ici. Je
compte aller jusqu'à Anvers, après quoi m/en retourner
à Paris.
« Bonaparte. »
Au général Joubert.
« Paris, le 33 ventôse an VI de la Répabliqae une et indivisible (12 mars 1798).
« J'ai reçu, citoyen général, les différentes notes que vous m'avez envoyées sur la demande delà République batave, relative à une extension des frontières que nous lui avons promises par le dernier traité.
« Vous ne devez pas douter que, si je puis y influer pour quelque choso, l'intérêt que vous y mettez n'augmente encore celui que j'y mettrai.
« Je vous salue et vous aime,
ce Bonaparte. »
Toutes les violences contre la Hollande, en vue de rexpédition en Angleterre, n^aboutirent à rien. Bonaparte tourna toutes ses pensées vers rexpédition d*Kgypte, qui devait perdre la République, en la privant de ses meilleurs soldats et des ressources financières dont elle avait besoin pour réorganiser son administration intérieure.