‹ Le général Joubert, d'après sa correspondence; étude historiqueChapitre 23 sur 34 · JOUBERT, GÉNÉRAL EN CHEF DE L'ARMÉE D'ITALIE · texte numérisé non relu

JOUBERT, GÉNÉRAL EN CHEF DE L'ARMÉE D'ITALIE

Vers la fin des premières campagnes d'Italie, le général Berthier, parlant de Joubert, disait : <« Ce jeune homme étonne, je prédis qu'il arrivera un jour au commandement en chef de l'armée. » Le 14 octobre 1798. Joubert fut désigné pour remplacer à Milan, quartier-général de l'armée d'Italie, le général Brune, destitué pour avoir étrangement abusé de ses pouvoirs. Le Directoire.

d'après les services que Joubert venait de rendre en Hollande, pensa qu'aucun général n'était plus capable que lui de remplir le poste le plus important alors dans les armées de la France.

La tâche à remplir exigeait plus qu'un homme ordinaire. Les difficultés présentées par l'administration de toutes ces républiques italiennes, œuvres informes, devenues bien vite la proie d'anarchistes rapaces, avaient amené une rupture entre Brune et le Directoire. Ces embarras intérieurs étaient aggravés par les dangers qui, du dehors, menaçaient nos conquêtes. Au moment où Joubert s'installait à Milan, la coalition nouvelle qui s'était formée contre la France, démasquait ses batteries. L'entrée de la Russie dans cette coalition, Tabsence de Bonaparte dont les Autrichiens croyaient la perte certaine après le désastre d'Aboukir, leurs intrigues à Naples, à Turin, dans toute l'Italie, l'épuisement de nos finances, les menées des royalistes dans l'intérieur de la France, tout faisait espérer aux ennemis de la République française qu'elle ne tarderait pas à succomber.

L'affaire la plus importante dont Joubert eut à s'occuper en arrivant en Italie fut la conduite à tenir vis-à-vis du roi de Piémont, Victor-Emmanuel IV, qui avait succédé le 8 octobre 1796, à son père Amédée III.

£n novembre 1798, tous les efforts de la coalition tendaient à décider Victor-Emmanuel à prendre part à une levée de boucliers générale contre la France ; le nouveau roi se trouvait dans une position très difficile. Prince religieux, il éprouvait quelques scrupules à rompre le traité d'alliance avec la France qui lui imposait la neutralité ; mais tous ses conseillers et courtisans, animés de la haine la plus violente contre la Révolution, rassuraient sa conscience en lui disant que la foi jurée à des oppresseurs n'engageait pas. Le Piémont, entouré par trois républiques, était profondément agité par la propagande révolutionnaire. En avril 1797, des démocrates piémontais, excités par les exaltés des républiques cisalpine et ligurienne (Gènes), s'étaient emparés d'Asti. Le roi, ayant repris Asti, fit pendre à une potence les cinquante- trois membres du comité révolutionnaire. D'autres tètes encore furent sacrifiées, malgré l'intercession de la France. Une compression aussi terrible appelait des représailles sanglantes, et l'on ne saurait trop louer Joubert d'avoir su plus lard contenir si vigoureusement les démo-

crates triomphants que Texil seul fut la punition des réactionnaires. La République ligurienne avait fini par déclarer la guerre au roi de Piémont. Le Directoire signifia aux Génois qu'ils eussent à poser les armes, et déclara à Victor-Emmanuel qu'il se chargeait de maintenir la tranquillité de ses Etats, mais qu'il fallait pour cela que Tarmée française occupât la citadelle de Turin. Malgré les remontrances du roi, Joubert installa ses soldats dans cette citadelle. Le Directoire ne tarda pas à reconnaître que cette précaution était insuffisante. Les républicains piémontais avaient essayé, mais en vain, de s'emparer de la citadelle d'Alexandrie, à la faveur d'une mascarade. Six cents hommes, dit-on, avaient péri dans cette etfVoyable bagarre. Les Français ne pouvaient laisser les deux partis aux prises dans le Piémont, à la veille d'avoir sur les bras l'Europe entière. Ils ne pouvaient s'exposer à voir, en cas de défaite, leur retraite coupée par la cour de Turin, qu'on soupçonnait, non sans raison, d'avoir des intelligences avec nos ennemis. « La France, tlit M. Thiers, avait sur la cour de Piémont le droit que les défenseurs d'une place ont sur tous les bâtiments qui en compromettent la défense. » La dépêche suivante de Joubert au Directoire prouve qu'il croyait fermement qu'il était indispensable d'opérer un changement politique en Piémont, pour assurer les derrières de l'armée française :

(( Milan, le 10 novembre 1798.

« Citoyens directeurs,

« Je vous ai touché quelque chose, dans ma dernière dépèche, de rétat de l'Italie; mais plus je Fenvisage, plus je le vois critique. Nous sommes sur des volcans dont Téruption est prochaine. Un bruit sourd la précède, et ce bruit est si général, les avant-coureurs de Forage se multiplient avec tant de rapidité sur tous les points de l'armée que je commande, que j'ai cru de mon devoir de vous dire la vérité.

« Tous les généraux s'accordent à me rapporter que les Autrichiens font des mouvements sur l'Adige, dans le Tyrol et dans les Grisons. De Tarmée de Rome, on assure que les Napolitains sont prêts à Tenvelopper avec des troupes nom-

brenses ; qu'à Caserte on tient journellement des conseils de guerre où siègent des Anglais : Nelson qui exige que le roi agisse à Tinstant même ; de Florence, que la cour arme ses paysans et augmente ses forces militaires ; des petits Etats qui sont impuissants dans leur haine, que la joie la plus exagérée se manifeste chez les oligarques. Et du Piémont enfin, les nouvelles les plus sûres me parviennent que la Cour a fait délivrer des poignards ; que dans le moment même ils s'aiguisent, et je ne parle pas au figuré ; que son arsenal rempli de fusils a été presque entièrement vidé, et qu'on a eu grand soin de les distribuer dans la partie qui avoisine le plus les Grisons, et dans la vallée d'Aoste.

« Votre ambassadeur à Turin m'écrit que ses négociations sont infructueuses, qu'on ne daigne pas seulement répondre à ses propositions. J'ai écrit moi-même à M. Priocca pour l'approvisionnement des places fortes. Il a fait répondre verbalement que le roi a accordé ce que je demandais, à des conditions que je devais connaître ; et ces conditions sont l'évacuation de la citadelle de Turin, la demande, qui n'avait pas encore été faite, de réduire à 6,000 le nombre des Français dans les places ^n Piémont.

« L'aide-de-camp, porteur de la dépêche, m'écrit que je n'obtiendrai rien par les voies de la douceur ; qu'on cherche évidemment à gagner du temps, et qu'on compte sur de grands événements qui doivent nous être funestes. Et qui n'y compterait pas d'après cet aperçu rapide ? Qui peut ne pas voir arriver à grands pas le moment où l'armée d'Italie, pressée de toutes parts par les armées coalisées et par les assassinats organisés, ne soit encore une fois dans le cas de vaincre la nature pour enchaîner la victoire, ou victime de trop de confiance, de succomber enfin sous ses glorieux et inutiles efforts ? Enfin, quel œil le moins clairvoyant n'aperçoit pas que la guerre est déjà commencée en Italie? Les armées manœuvrent, s'obligent à des mouvements réciproques, et il ne faut qu'un coup de canon pour amener des engagements décisifs,

ec Cei)enclant, quelles sont les précautions que les Français prennent pour prévenir les dangers qui les menacent? Ils ont renforcé leur armée de 15,000 hommes ; mais ces 15,000 hommes marchent sur Rome, tandis que les Autrichiens s'avancent sur le Piémont. Et il y a cette différence dans notre marche que les Français s'enfoncent davantage au milieu des ennemis qui les environnent, tandis que les Autrichiens viennent donner la main à 25,000 royalistes piémontais, et à un peuple fanatique armé jusqu'aux dents, pour couper les derrières de Tarmée d'Italie.

« Quarante mille conscrits vont y accourir ; mais ils seront sans organisation, sans armes, sans chef; et comment pourront-ils franchir un pays où la guerre sera allumée, et où une armée coalisée serait en état de fermer le passage même à deux divisions aguerries ? Car il ne faut pas vous le dissimuler, citoyens directeurs, le plan du roi de Sardaigne est celui-ci : au signal donné, les Autrichiens forceront le passage qui les sépare du lac Majeur ; les troupes sardes se rassembleront, et, de concert avec un peuple ivre de haine, bloqueront nos places où sont de faibles garnisons sans aucun approvisionnement.

« Dans cette hypothèse, me dégarnirai-je pour marcher sur mes derrières ? Faible partout, pressé partout, je succomberai certainement. Eraploierai-je toutes mes forces pour assurer mes communications ? Je suppose que j'y réussisse ; harcelé de tous les côtés, il me serait impossible d'établir même le théâtre de la guerre en Piémont. L'armée serait obligée de se retirer en désordre sur nos frontières, et là conunenceraient sur terre les revers de la République.

« Je crois vous avoir prouvé, citoyens directeurs, que les

préparatifs que vous faites ne suffisent pas pour donner des

es à notre armée en Italie. J'examine à présent les dispo-

ns du peuple cisalpin que la liberté a le plus intimement

notre cause, et dont nous devons attendre les plus puis-

s secours. Deux partis s'agitent violemment : le premier

veut la liberté et se compose des hommes énergiques ; le second veut un gouvernement modéré qui flatte ses préjugés, en attendant mieux. A la tète figurent les amis les plus déclarés de TAutriche. Le parti énergique a effrayé le Directoire par des formes exagérées ; le second Ta trompé par une apparente soumission ; il vous a entourés de faux rapports. Il triomphe en ce moment, et avec lui l'aristocratie la plus repoussante. Les patriotes s'attendent à une proscription, ils sont à la tête du gouvernement ; ils voient Tabîme où cette proscription va plonger l'armée française et eux, et, dans cet état incertain, ils ne peuvent rien pour la chose publique.

« Si je leur demande 25,000 hommes, d'après le traité, ils me répondent que toutes les administrations départementales sont gangrenées ; qu'une loi qui ferait marcher un jeune homme sur deux cents par commune, ne serait pas exécutée. Il est inutile, il serait même dangereux de la provoquer. Si je demande de l'argent, on fait des lois ; mais le gouvernement est sans force pour les faire exécuter. Enfin, je ne saurais m'empêcher de le dire, nous faisons, pour ce moment, un contre-sens en politique dans la Cisalpine.

« Deux mesures peuvent sauver l'armée ; et je dis plus, si l'on peut encore les prendre à temps, elles nous préparent les succès les plus brillants : la première est d'anéantir la cour de Turin. Que trois demi-brigades de la Suisse passent le Saint- Gothard, comme je l'ai demandé. Dans le même temps, je dirige sur Turin une division assez forte pour m'en emparer et l'on donnera au Piémont une administration provisoire. Les troupes qui se rangent sous les drapeaux de la liberté sont tout de suite mises dans les rangs de l'armée ; les autres sont dissipées. Huit jours sufllsent pour terminer cette opération. Je pourrai après cela opposer 25,000 hommes aux Autrichiens dans les bailliages italiens où je ne peux pas en mettre un aujourd'hui. Le plan de la coalition serait rompu, et nous aurions, s'il était nécessaire, tout le temps de prendre l'ofiensive.

« La seconde mesure est de laisser le gouvernement cisalpin

— uo —

dans les mains des patriotes, et votre ambassadeur le maître de diriger ses opérations. Alors les administrations départementales seront changées. On donnera de l'énergie au peuple, et à Brescia, à Modène, à Reggio, dans toute la Cisalpine, on fera tout pour la guerre de la liberté. Les amis de rAutriche seront confondus. Aujourd'hui ils sont dans le délire de la joie ; elle se manifeste surtout chez les ministres étrangers qui ont fait de Milan le centre des correspondances de la coalition.

c< Citoyens directeurs, je vous devais la vérité, je vous l'ai dite. En vous montrant le mal, je vous ai indiqué les remèdes. J'ai encore la franchise de vous annoncer que, si vous ne vous empressez pas de les adopter, je serai incapable de seconder vos vues en Italie ; je ne pourrais vous y présager que des revers, et vous n'auriez rien de mieux à faire que d'employer ailleurs mon zèle et mon dévouement. »

Le Directoire comprit, comme Joubert, ^imminence du danger et la nécessité de prendre sur-le-champ d'énergiques résolutioDs. Il s'arrêta au projet de faire abdiquer le roi de Piémont. La manière dont cette opération si délicate fut concertée et exécutée par Joubert, sans TetTusion d'une goutte de sang» suffirait* disent plusieurs historiens, pour établir sa réputation ; car il déploya dans cette occasion autant d'énergie et d'habileté que de prudence et de modération.

Le 13 novembre 1798, le Directoire adressa à son ambassadeur près la Cour de Tiirin la lettre suivante :

(( Les armements extraordinaires qui se font en Piémont ne peuvent, citoyen ambassadeur, que jeter des nuages sur les sentiments de cette cour, et ces nuages s'épaississent lorsqu'on rapproche de cette mesure l'assassinat des républicains, le refus d'approvisionner les places occupées par nos troupes, et les difficultés sur le paiement du prix des biens nationaux cédés par la Cisalpine. Il faut enfin que le roi de Sardaigne s'explique nettement ; et il n'y a qu'un moyen de prouver au

Directoire que les mesures qu'il prend dans ses Etats n^out pas pour objet de seconder les eflbrtâ de nos ennemis.

«c Vous demanderez donc, citoyen ambassadeur, aussitôt que vous aurez reçu cette lettre, une audience au ministre sarde, et vous requerrez qu'on statue sans délai sur la demande que vous ferez : 1® de Tapprovisionnement immédiat des places pour quatre mois ; 2"^ de la mise actuelle à la disposition du général en chef de l'armée d'Italie de 9,000 hommes avec l'artillerie, conformément au traité, pour être employés, s'il est besoin, contre l'empire d'Allemagne, et pour être rendus, au plus tard dans la quinzaine, dans les lieux qui seront indiqués par ce général. »

Le même jour, 13 novembre 1798, le Directoire adressa au général Joubert la lettre suivante, pour rengager à se concerter avec l'ambassadeur français :

« Le Directoire exécutif vous transmet, citoyen général, copie d'une lettre qu'il adresse à l'ambassadeur de la République auprès du roi de Sardaigne. Vous connaissez trop les secrets sentiments de cette cour pour ne pas juger que la mesure prise était indispensable. Mais comme la réponse qui sera faite au citoyen Eymar peut entraîner de votre part des démarches auxquelles vous devez être préparé, le Directoire vous adresse sa lettre à cet ambassadeur, afin que vous ne la fassiez parvenir qu'au moment qui vous paraîtra convenable.

«f Si la cour de Piémont refuse ou terçiverse, vous en serez à l'instant instruit. Il faudra dans ce cas s'assurer que le roi de Piémont ne pourra rien tenter contre la République, et, à cet effet, vous penserez sans doute qu'il sera bon de doubler toutes les garnisons ; vous le pourrez facilement en annonçant que vous allez les changer ; vous vous trouverez ainsi le maître du pays.

« Il est bien vraisemblable que le refus du roi de Sardaigne sera suivi immédiatement de quelque agression de sa part ; le

Directoire ae doute pas que vous né soyez en mesure, nonseulement de repousser cette attaque, mais encore de prendre tout de suite l'offensive » (1).

Joubert prit si bien toutes ses mesures militaires qu'il était maître par surprise de toutes les places fortes du Piémont, avant que le gouvernement de ce pays eût soupçonné ses desseins. Le général Sachet, chef d'état-major de Joubert, lui adressa un rapport sur les opérations militaires qui assurèrent ainsi la conquête du Piémont, sans qu'une goutte de sang fût versée. Voici ce rapport :

« Reggio, 27 décembre 1798 (5 nivôse aaVII).

c( Mon général, avant de me séparer de vous, je dois vous retracer ce qui s'est exécuté d'après vos ordres.... (Nous donnerons d'autres extraits de ce rapport.)

« Le 7 frimaire, au matin, vous avez été instruit du mouvement de l'armée de Naples. Dès le 22 brumaire, un aide-decamp avait été envoyé par vous en Piémont pour presser les approvisionnements de siège, porter aux commandants militaires l'ordre de se tenir sur leurs gardes, et s'assurer des moyens de pourvoir extraordinairement aux approvisionnements en cas d'événements, et pour se présenter à M. Priocca et l'engager à ordonner enfin les approvisionnements promis, et surtout faire cesser les assassinats. L'insolence de ce ministre annonçait, dès lors, les mouvements de Naples et l'intelligence de la cour de Turin avec la coalition. Les assassinats se continuaient, et toutes les troupes de passage éprouvaient des pertes. Les approvisionnements ne se faisaient pas : vous les ordonniez à des particuliers, et déjà ils allaient être en grande partie complétés ; mais vous méditiez et prépariez

graphie universelle dit, dans son article sur Joubert, qu'il ne fit les ordres du Directoire, opposés à son opinion sur cette affaire. a par la lettre de Joubert combien se trompe la Biographie univer^ ne faut accueillir qu'avec réserve les assertions sur les hommes et la Révolution.

déjà un événemeut qui devait servir d'une manière plus décisive l'intérêt de Tarmée et la juste vengeance de la nation française.

« Au premier avis des hostilités commencée9 sur les frontières de Naples, vous déterminez l'expédition du Piémont ; et sans vous inquiéter de la nombreuse armée des Autrichiens qui vous menacent par de fréquents mouvements, vous retirez de la ligne la force principale qui devait leur être opposée, en ordonnant au général Victor de se porter avec toute sa division sur les bords du Tessin. Le mouvement s'exécute avec toute la rapidité possible. La tête de la colonne arrivait à peine à Pavie, qu'une nouvelle division se formait à Timproviste dans Milan même : elle est destinée à opérer le mouvement, de concert avec la division Victor et la colonne mobile d'Alexandrie ; une levée extraordinaire de chevaux est ordonnée en même temps pour assurer les transports de l'artillerie. Le 14, des officiers traversent le Piémont, et en allant publier les premiers succès de l'armée de Rome, vont porter aux généraux, à Suse, à Coni, à Alexandrie, à Gênes, et jusqu'à Turin, l'ordre d'agir et des instructions précises qui, en en déterminant les mouvements, en ont assuré la réussite. Le général Grouchy avait remplacé le général Ménard; il recevait des instructions détaillées sur la marche qu'il doit tenir au milieu même de la capitale et en présence de la cour.

« Le 16, tous les généraux de division de l'armée sont prévenus du mouvement, tous reçoivent les ordres et instructions à suivre en cas d'attaque ; la ligne entière connaît le poste qu'elle doit occuper et défendre. Toutes les chances étaient prévues, et le général Maynoni, particulièrement prévenu le premier, avait reçu l'ordre exprès de tomber sur les Autrichiens, pour les empêcher de pénétrer en Piémont, dès le premier signal de mouvement de leur part. Le général Lapoype recevait, dans le même temps, l'ordre d'observer les Anglais et d'assurer, de concert avec le consul Belleville, la défense des côtes.

« Le 16, au matin, pendant que les trois divisions s'ébranlent et pénètrent dans le cœur du Piémont, les gouverneurs de Suse, Coni, Alexandrie et Tortone sont saisis et les garnisons désarmées ; Novare est surpris et la marche du gros corps de troupes se dirige droit sur Turin : tout fuit, tout cède à notre approche. Vous partez vous-même le 17, vous organisez à Novare une administration, vous déchargez le pays d'une contribution imposée, vous ordonnez Toccupation du château d'Arone ; vous aviez pris des drapeaux suisses pour les faire rendre à ces corps devenus auxiliaires, par leur ministre à Milan.

« Vous poursuivez votre marche avec les troupes, et le 19 au soir, vous entrez dans la citadelle. Déjà le roi avait abdiqué ; il part le 20, et le 21 au matin, les troupes françaises entrent dans la ville et plantent Tarbre de la liberté.

a A peine étiez-vous en possession et de cette ville et de toutes les provinces, les premières troupes reçoivent Tordre de rétrograder pour se rendre en toute diligence sur la ligne. Dès le 21, elles étaient en pleine marche, et la division Victor se dirigeait sur le Pô où, placée à cheval sur ce fleuve, elle assure le centre de Tarmée et présente à l'ennemi une résistance imposante. Une autre partie de ces forces marche sur Bergame et forme ainsi, sur le penchant des montagnes, une division de réserve, autant à portée de secourir la division de Valteline que Taile gauche de l'armée. La majeure partie des troupes piémontaises reçoit ordre de quitter le Piémont ; des places leur sont assignées dans les divisions de l'armée. Le corps de l'artillerie manifeste une grande satisfaction de servir la République. Le serment de servir la République est prêté par les Piémontais, Suisses et autres ; des officiers proscrits parla cour sont réintégrés ; des règlements pour la subsistance, ainsi que pour la police et la discipline, pour les manœuvres de cavalerie et d'infanterie, sont publiés et envoyés à tous les corps ; tous les drapeaux sont retirés pour être remplacés par d'autres à la française.

« Le gouvernement provisoire reconnu, la contribution de deax millions est acquittée entre les mains du commissaire du gouvernement ; des équipages de pont, d'artillerie, des munitions, sortant du bel arsenal de Turin, sont expédiés à Tarmée active ; des chevaux sont requis et conduisent à Tarmée de nombreux équipages d'artillerie.

(( Les ci-devant gardes du roi et une grande quantité d'officiers républicains sans emploi composent un corps excellent de 150 hommes à cheval, tous officiers dévoués ; la garde nationale est mise en activité.

« De nouveaux ordres pour l'approvisionnement et la défense des places sont donnés ; un ordre sévère prescrit à tous les militaires de rejoindre leurs corps ; déjà l'effet s'en fait sentir.

« Avant de quitter Turin, vous épurez le gouvernement; deux membres en sont écartés, et trente-trois habitants, désignés par leur fanatisme pour la royauté, reçoivent ordre de se rendre à Grenoble pour y rester en otages sous la surveillance de la municipalité.

(( Les Anglais se présentent à Oneille ; mais déjà ils avalent été prévenus, et les Français, réunis aux Liguriens, leur en ferment l'entrée. »

Tel fut l'ensemble des opérations par lesquelles Tarmée française, cessant tout-à-coup de faire face aux Autrichiens, se porta en arrière pour s'emparer du Piémont, et faisant presque immédiatement volte-face, reprit sa position à Test de la Lombardie. Le rapport de Suchet prouve que ce qui détermina surtout le mouvement agressif de Joubert contre Victor-Emmanuel, fut la nouvelle de la marche des Napolitains qui entrèrent dans les Etats- Romains le 12 novembre pour attaquer Ghampionnet Joubert est instruit de la marche des Napolitains le 7 frimaire (27 novembre) ; le 22 bramaire (12 novembre), il avait déjà envoyé son aide de-camp au ministre sarde Priocca, dont Tinsolente réponse prouve assez la connivence sinon du roi, du moins de ses ministres, avec la cour de Naples. Joubert, reconnaissant ainsi la mauvaise volonté du gou-

vernement piémoDtais, met en mouvement ses trois divisions le i6 frimaire (6 décembre). Et le 9 décembre 1798, les généraux français, maîtres de la capitale de Victor-Emmanuel, lui déclarent qu il ne peut plus rester dans ses Etats, que la Révolution a gagnés, comme lous les Etats voisius, et qui vont être le théâtre d'une guerre prochaine. Le même jour le roi signe un acte de renonciation, par lequel il ordonne à tous ses sujets d'obéir au gouvernement provisoire, et à l'armée piémontaise de se considérer comme faisant partie de Tarméo d'Italie. Cet acte fut aussi signé par le duc d'Aoste et Joubert. Victor-Emmanuel devait conserver Tile de Sardaigne en toute souveraineté.

Le Piémont fut provisoirement placé sons l'administration française ; mais dans les actes du Directoire d'alors et de Joubert» rien n'indique la pensée d'une annexion possible du Piémont à la France. Dans la pensée du gouvernement français, l'occupation des Etats de Victor-Emmanuel était une mesure purement militaire, et Joubert, en instituant un gouvernement provisoire composé de quinze personnes du pays, ne fit, suivant l'expression de Garât, que mettre le Piémont aux mains des Piémontais. Les premiers actes de ce gouvernement furent la suppression de la torture, du droit d'aînesse, des titres de noblesse. L'historien italien Botta reconnaît que Joubert appela au gouvernement provisoire les personnes qui brillaient le plus par leur savoir, leur naissance, leurs vertus (4).

Malheureusement, après le départ de Joubert, les Jacobins piémontais firent exclure du gouvernement provisoire plusieurs membres des plus éminents parce qu'ils étaient nobles, renversèrent toutes les institutions propres au Piémont, en voulant imiter servilement la constitution politique de la France, et préparèrent ainsi les voies à la mesure déplorable prise par le Directoire français en avril 1799, lorsqu'il divisa le Piémont en départements à la française, blessant ainsi le sentiment national. Nous remar*' {uerons que ce fut après la démission de Joubert de son com-

(1) Ce fut le Bressan Joubert qui, après avoir installé un gouvernement en ^iémont, eut la gloire de décréter le premier, au delà des Alpes, que les >rotcstanli jouiraient des mêmes droits que les catholiques, pourraient obtenir ous les emplois, et avoir le libre exercice de leur culte. La proclamation de ces ibertés excita dans les vallées Vaudoises un vif enthousiasme, qui se traduisit, intre autres manifestations, par de grands feux allumés sur les sommets des Alpes.

mandement de l'armée d'Italie qu'on inaugura cette politique nouvelle, qui contribua à soulever contre nos soldats les Piémontais, déjà si exaspérés par les excès de tout genre des révolutionnaires exaltés du pays. Cette insurrection, en gênant les mouvements de nos armées, fut une des causes principales des succès rapides des coalisés dans la campagne de 1799.

Quant à l'abdication imposée au roi Victor-Emmanuel, l'on trouvera bien justifiables les mesures du Directoire, si l'on se reporte par la pensée à l'année 1798. La France était à la veille d'une lutte décisive contre l'Europe entière, nous faisant la guerre la plus injuste. Qu'avions-nous fait à la Russie, par exemple ? Les puissances européennes ne se croyaient plus obligées à observer vis-à-vis de la France les règles du droit des gens. La cour de Na->les faisait attaquer notre armée à Rome sans déclaration de guerre préalable, nous montrant suffisamment ce que nous avions à craindra de la cour de Turin. L'assassinat de nos plénipotentiaires à Rastadt, cet attentat inouï dans l'histoire des nations civilisées, qui eut lieu en avril 1799, ne fut qu'une imitation pour ainsi dire des assassinats continuels des Français en Italie et en Piémont à la fin de 1798. La conduite de Joubert et du Directoire fat donc suffisamment justifiée par l'imminence d'une guerre où la France épuisée semblait devoir succomber. L'armée française trouva dans les arsenaux du Piémont 1,800 canons, 100,000 fusils, des magasins immenses. Grâce à ces ressources, à la sécurité que cette mesure assura à l'armée d'Helvétie, la France put soutenir sans être entamée, la guerre de 1799. Mais le danger passé, pourquoi n'avoir pas rendu au Piémont son indépendance après Marengo? Gela eût mieux valu sans doute. Mais ne soyons pas injustes pour nos devanciers. La France ne manqua pas de bonne volonté pour le Piémont. Au commencement de la première guerre de la Révolution, M. de Sémonville, ambassadeur de France, avait offert au roi de Sardaigne la Lombardie, s'il Voulait s'allier avec la France contre l'Autriche. Ce roi aima mieux nous faire pendant quatre ans une guerre acharnée. 11 expia en 1800 les torts qu'il avait eues en 1796.

Les peuples qui crient le plus contre l'ambition de la France, contre son amour des conquêtes, oublient trop que la France républicaine n'a fait de conquêtes que parce qu'on voulait la conquérir elle-même. Les premières guerres de la Révolution, que rien ne

justiflait de la part de l'étranger, donnèrent à la France ses frontières naturelles. Ce fut la coalition de 1799 qui nous fit entrer dans une voie nouvelle. Cette coalition, qui aboutit à Marengo, nous fit détruire en Jtalie l'autonomie du Piémont et autres Etats, ce à quoi nous n'aurions jamais pensé sans cette coalition. Et plus tard, si l'esprit militaire sans cesse croissant, et l'amour de la gloire remplaçant chez nous l'amour de la liberté, nous poussèrent souvent, non toujours, à des conquêtes illégitimes, quels furent les plus grands coupables, sinon ceux qui, par des guerres incessantes contre notre nation, la forcèrent à diriger toutes ses forces vives dans cette direction ?

Dans sa conquête du Piémont, Joubert se conduisit avec tant de modération, de loyauté et de respect pour le malheur, il sut si bien contenir les ressentiments assez légitimes des démocrates, si cruellement décimés peu de temps auparavant, que Victor-Emmanuel, touché des procédés généreux du jeune général, lui offrit un de ses tableaux les plus précieux, estimé plus de 100,000 livres, pour lui exprimer sa reconnaissance. Joubert refusa. « Nous serions tous deux coupables, dit-il au roi, moi en l'acceptant, vous en me le donnant. » Le roi parut, dit-on, extrêmement surpris de cette réponse ; il avait eu souvent occasion- de faire des offres semblables, qui toujours avaient été acceptées avec empressement. Il est juste d'ailleurs de rappeler que le désintéressement de Joubert se rencontra chez d'autres généraux. Ainsi le général Glausel reçut également de Victor-Emmanuel l'offre d'un tableau d'une très grande valeur: la femme hydropique, de Gérard Dow. Glausel accepta le tableau, mais pour en faire don au musée de Paris, dont il est l'un des plus précieux ornements.

La République eût probablement duré en Piémont et en Italie, s'il se fût rencontré alors beaucoup d'hommes taillés à l'antique comme Joubert et Glausel ; mais malheureusement il n'en fut rien, ' et nous allons voir combien étaient rares, dans toutes ces républiques improvisées, les vertus nécessaires au maintien des républiques.

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