‹ Le général Joubert, d'après sa correspondence; étude historiqueChapitre 24 sur 34 · DEMISSION DE JOUBERT · texte numérisé non relu

DEMISSION DE JOUBERT

Joubert avait eu un heureux début dans son commandement en chef de Tarmée d'Italie. Malheureusement il rencontra, dans l'administration de la Cisalpine, des difficultés qui amenèrent entre lui et le Directoire une divergence de vues, et par suite sa démission. L'Italie, si glorieusement conquise, était devenue une proie sur laquelle s'acharnaient des pillards de toute espèce. L'absence complète d'administration civile empêchant toute organisation régulière pour la subsistance et le paiement des troupes, l'armée prélevait directement sur le pays ce dont elle avait besoin. On comprend quels abus effroyables devaient résulter de cet état de choses. Les généraux s'entendaient avec des compagnies de fournisseurs, qui faisaient des profits scandaleux, et beaucoup de généraux avaient la faiblesse de prendre part à ces profits, par exemple, en portant sur leurs états un nombre d'hommes double de l'effectif réel.

L'arrivée de Joubert mit un terme momentanément à ces effroyables dilapidations. Sa probité sévère était connue de tous. On savait que. loin d'imiter l'avidité de quelques-uns de ses compagnons de gloire, il avait, dans son expédition du Tyrol et pendant qu'il administrait le Vicentin, exigé du commissaire ordonnateur Villemansi que les sommes destinées à son traitement et à ses dépenses personnelles fussent employées pour les besoins de sa division. (Riboud.) La compagnie Baudin, qui dévorait l'Italie, eut peur, et on n'entendit plus parler de ses déprédations.

Le Directoire avait déjà essayé de mettre un terme à cette anarchie administrative. Pendant que le général Brune commandait à Milan, Trouvé, qui avait rendu les plus grands services comme ambassadeur de France à Naples, fut envoyé à Milan pour organiser dans la haute Italie tous les services civils. Le 30 août 1798, Trouvé fit adopter aux assemblées primaires une Constitution à peu près semblable à la Constitution de l'an III qui régissait alors la France, régularisa la levée des impôts par des lois nouvelles, etc. Le Directoire, quoique très content de la marche suivie par Trouvé, fut obligé de le rappeler, à cause de la haine que lui portaient les Jacobins italiens, qui profitaient du désordre auquel il avait mis fin.

Trouvé avait à peine quitté Milan, que le général Brune se permit, avec une audace qui prouve Tascendant croissant de Tarmée sur le pouvoir civil, de modifier la constitution déjà acceptée par le peuple italien, et de convoquer les assemblées primaires pour leur faire approuver ces modifications. Brune exigea aussi la démission des trois directeurs nommés par Trouvé, et Tun d^eux, ayant refusé de quitter son poste, fut arraché de vive force du palais du gouvernemont. Ce coup d'Etat, qui eut lieu le i9 octobre 1798, produisit un effet déplorable sur Topinion publique en Italie. Le Directoire français, cependant, ne faiblit point : il destitua Brune, cassa tout ce quUl avait fait, le remplaça par Joubert, et fit partir pour Milan Fouché, espérant qu'il arriverait assez à temps pour empêcher au moins la réunion des assemblées primaires. Mais Fouché, loin d'empêcher Brune d'agir à son gré jusqu'à l'arrivée de Jouber t, prétendit que la Constitution avec les changements introduits par Brune étant approuvée, rien ne ferait plus mauvais effet que de faire un troisième appel au peuple. « Il avait raison, dit M. Thiers, et gagna même Joubert à son avis. »

Il avait raison, sans doute, au point de vue de la déconsidération jetée en Italie sur l'administration française par ces tiraillements ; mais un intérêt aussi important, le soin de sa propre dignité et du maintien de son autorité, devait engager le Directoire à ne point souffrir de la part de ses généraux des actes d'insubordination comme ceux du général Brune. Le Directoire rappela Fouché, ordonna le rétablissement de la constitution de Trouvé, et fit tous ses efforts pour amener Joubert à appuyer ses mesures avec vigueur.

D'une assez grande quantité de lettres adressées par les directeurs à Joubert à cette occasion, nous extrairons de nombreux passages qui éclaircissent, ce semble, une partie obscure de l'histoire de cette époque, et prouvent la haute estime qu'avaient pour le jeune général les hommes les plus éminents de la France.

Dans diverses lettres adressées à Joubert, le Directoire exprimait l'espoir que celui-ci seconderait les mesures qui avaient pour but de casser les opérations du général Brune. « Le Directoire, disait-on au général en chef, est loin d'improuver votre éloignement pour vous immiscer dans toute opération politique ; il n'en compte pas moins

sur votre concours Le Directoire ne désire pas que, contre vos

principes, vous vous mêliez d'affaires publiques ; mais l'ambi^ssa-

deur près de la République cisalpine a ordre de couférer avec vous, et lorsque vous aurez promis votre appui pour Toccasion, le gouvernement n'aura pas la plus légère inquiétude sur les résultats. Ne pensez pas, général, que si le gouvernement n'approuve pas vos idées sur cette opération purement politique, sa confiance en vous en soit altérée ; elle est pleine et entière. Il vous en donne une grande preuve en chargeant l'ambassadeur de ne pas rappeler au Corps législatif ceux des expulsés en vendémiaire que vous aurez jugés Autrichiens, anti-Français ou immoraux. Le Directoire ne sera pas embarrassé du succès, quand les agents de la République seront d'accord entre eux, et quand ils prendront leurs instructions pour règle de conduite. »

« 20 novembre i798.

« Il n'est pas besoin de vous rappeler que toute votre vigilance, toute votre sévérité, doivent se déployer contre les dilapidateurs qui, en enlevant à la République des ressources nécessaires pour l'entretien de l'armée, rendent encore le nom français odieux, et préparent ainsi de nouvelles résistances par le désespoir dos peuples. Vous ne pouvez trop vous prononcer contre ces viles sangsues dont le contact peut ternir la réputation la plus pure, et qui sont d'autant plus dangereuses que les reproches de leur conscience leur imposent Tobligation de cacher leur perversité sous des formes plus patriotiques, et de cacher leurs crimes par des complaisances de toutes espèces. Le Directoire connaît trop vos principes, votre moralité, votre prudence, il compte trop sur les leçons d'une expérience qui laisserait désormais les fautes sans excuses, pour n'être pas persuadé que vous savez vous garantir de tous les pièges qu'on a pu et qu'on pourrait vous tendre.

(( Larevellière-Lepaux. »

Joubert, malgré l'invitation des directeurs, persistait à leur présenter de vives observations sur les mesures qu'ils voulaient prendre dans la Cisalpine. Barras lui répond le 26 novembre 1798 :

« J'ai reçu, mou cher général, votre dernière lettre. Les observations qu'elle contient n'ont rien changé aux mesures ordonnées par le Directoire à l'ambassadeur. Le citoyen Rivaud, porteur de cette lettre, est envoyé à Milan comme ambassadeur, à l'effet de mettre sur-le-champ à exécution les arrêtés du Directoire, avec les ménagements convenables, et en écartant définitivement des premières autorités les partisans de l'Autriche et les ennemis de tout ordre. Cela s'opérera sans réaction, et la confiance renaîtra avec la constitution et l'indépendance de ce peuple. L'ambassadeur de Naplesà Paris quitte cette résidence, et dans ma conférence avec lui, hier au soir, j'ai acquis l'assurance que la cour de Naples était décidée d'attaquer. On est en mesure à Rome, ou bien près de l'être, et je ne doute pas des succès de l'armée républicaine.

« Turin n'est pas de bonne foi ; le peuple est fanatisé, mais

il existe à la cour même un parti contre le gouvernement

actuel. Il est urgent de terminer l'organisation définitive et la

constitution de la Cisalpine.

« Barras. »

Joubert ne crut point pouvoir se prêter au désir du Directoire, et ne voulant pas faire comme Fouché, promettre et ne pas tenir, crut de son devoir de sortir d'une position fausse en donnant sa démission. Le motif qu'il donnait, le mauvais état de sa santé, était fondé d'après un rapport adressé au Directoire par les médecins de l'armée. Le Directoire n'accepta pas cette première démission, et Barras lui écrivit le 14 décembre 1798 :

« Votre démission n'est point acceptée, mon cher général. Le Directoire veut vous laisser la gloire de battre les ennemis de la République; il attend par votre premier courrier la nouvelle de l'occupation de Turin par l'armée républicaine, l'arrestation du tyran et des assassins qui composent sa cour.

(( Je suis affligé que vous n'ayez pas épanché dans le sein du Directoire toutes vos peines, que vous ne lui ayez pas dit avec la franchise qui vous appartient ce qui a pu les occasion-

lier. Sa confiance en vous ne peut être plus entière ; il vient, par un arrêté, d'ordonner à l'ambassadeur de faire sortir, dans les vingt-quatre heures, du territoire cisalpin les citoyens Fouché et Trouvé, sous peine d'être arrêtés et traduits en France. J'ai vu Botot. Je suis fâché qu'il n'ait pas attendu Rivaud à Milan.

« Les conscrits et les réquisitionnaires marchent de toutes parts ; de sorte que votre armée sera bientôt en mesure d'agir contre tous les gouvernements en guerre avec la République. Il n'est pas nécessaire que je vous rappelle les glorieuses destinées de l'armée d'Italie. Vous êtes son chef, environné de sa confiance ; vous ne tromperez pas l'attente de la patrie, et la conduirez à la victoire.

« Barras. »

Le directeur Larevellière lui écrivit aussi le 14 décembre 1798 :

« Le Directoire a reçu votre lettre, en date du 17 de ce mois, par laquelle vous lui annoncez que vos peines morales et physiques vous rendent trois mois de convalescence nécessaires ; vous y déclarez en même temps que l'opération du Piémont consommée, vous n'accepterez aucun commandement en chef.

« Le Directoire exécutif, citoyen général, n'accepte point votre démission. Ce n'est pas au moment où la République réclame les secours de tous les patriotes sincères qu'un général, qui a donné des preuves multipliées de ses talents et de son civisme, peut renoncer au poste d'honneur qui lui est assigné, et qu'un gouvernement républicain peut y consentir.

t Le Directoire exécutif n'a pu attribuer qu'à une erreur sur ses véritables intentions la résolution que vous annoncez. 8a confiance en vous, citoyen général, reste entière. Il n'a cessé de vous en donner toujours de nouvelles preuves. Vous vous dites accablé de peines morales : croyez-vous que dai^s

ces moments difficiles il est un poste où Ton serve son pays sans en éprouver ? Si le gouvernement n'a pas eu la même manière de voir que vous sur certains points, vous ne pouvez pas en conclure qu'il ne compte plus sur votre zèle et vos talents. Dans l'opération même que le Directoire exécutif a cru devoir ordonner, il a chargé l'ambassadeur Rivaud de prendre votre avis sur tous ceux que vous regardez conune amis de l'Autriche ou comme des êtres immoraux, afin de les écarter de tous les emplois, et il ne doute pas que vous l'aurez aidé à se garantir des mauvais choix qu'il aurait pu faire. Enfin, la latitude qu'il vous a donnée par ses dernières dépêches pour agir en Italie, n'est-elle pas le complément de la confiance qu'il vous accorde ?

« Non, général, vous ne quitterez pas le chemin du devoir et celui de la gloire. Vous assurerez par vos sages dispositions et par votre valeur le triomphe de la liberté, la prospérité de la Réf)ublique française et celle de toutes les Républiques alliées, et vous devez compter sur les eflbrts du Directoire exécutif pour vous seconder, ainsi que sur son entière confiance dans vos vues et dans vos moyens. »

Larevellière-Lepaux, président du Directoire, était an ancien Girondin, Tun des hommes qui ont servi la France pendant la Révolution avec le plus de dévouement, d'intelligence et de probité. L'on doit savoir un gré infini à M Thiers d'avoir réhabilité Larevellière, qui fut plus que tout autre homme d'Etat, calomnié, ridiculisé par les contre- révolutionnaires, surtout à cause de sa bonté et de sa douceur parfaites. Nul ne fit preuve de plus de courage civil en ces temps difficiles. Il s'était rallié aux Girondins, au moment même de leur proscription. II sut tenir tête à la Montagne comme au général Bonaparte. En des temps plus calmes, dans un pays tenant moins aux formes, à l'extérieur, il eût été capable de gouverner la France sagement et virilement ; mais il fallait alorsi pour donner de la force au pouvoir, à défaut du prestige de la naissance, le prestige du génie militaire ou de l'éloquence. Larevellière était difforme, bégayait un .peu. Ses habitudes trop modestes pour

le chefd'uii pays comme la France prêtaient au ridicule. Ou lui a surtout reproché d^avoir voulu se poser en fondateur d'un culte nouveau. Ce qui n'est pas vrai ; car il n'assista jamais aux réunions des Théophilanthropes, ces honnêtes disciples de Rousseau qu'on a tant vilipendés pour leurs réunions académiques où l'on se livrait à d'innocentes dissertations sur l'existence de Dieu et nos devoirs envers nos semblables. (1)

Le directeur Merlin (de Douai) écrivit aussi à Joubert le 14 décembre 1798 :

« Quelle étrange détermination vous prenez, citoyen général : abandonner le poste d'honneur au moment où il importe le plus à la République que vous y restiez ferme et imperturbable î Est-ce là ce qu'attendaient de vous vos vrais, vos sincères amis ? La voix de la patrie serait-elle plus faible auprès de vous que celle dfe je ne sais quel amour-propre ? Seriezvous incapable de sacrifier de misérables prétextes de mécontentement aux grands intérêts de la cause sacrée que vous avez si bien et si glorieusement défendue jusqu'à ce jour? Non, non, Joubert a pu s'oublier un moment, mais revenu à lui-même, il restera digne de son nom, et la République le retrouvera tout dévoué à sa gloire, et prêt à tout faire pour la soutenir. Eh! quel est le républicain qui n'éprouve pas journellement des dégoûts dans les fonctions plus ou moins éminentes qu'il est dans le cas de remplir ? Et si ces dégoûts étaient un motif légitime de démission, quel est le législateur, quel est le magistrat, quel est le guerrier qui restât en place

(1) Nous nous sommes confirmé encore davantage dans le jugement favorable *|ue nous avions porté sur Larevellière, après avoir reçu du célèbre historien Henri Martin, la lettre suivante :

« J'ai bien tardé à vous remercier de votre très intéressante publication sur

le général Joubert. Je suis resté longtemps en Italie Je ne puis vous dire

à quel point je trouve attachante la lecture des documents qui révèlent un des plus beaux caractères d'une si grande époque et montrent dans Joubert un autre Hoche. J'ai vu avec grand plaisir aussi la justice que vous rendez à LareveUière. *

« 6 octobre 1860.

'( Henri MARTIN. -

vingt-quatre heures ? Et alors, comment la République se soutiendrait-elle? Ces réflexions que je vous présente, vous les avez sans doute déjà faites, et sans doute elles vous auront fait regretter d'avoir offert aussi légèrement une démission qui, si elle était acceptée, ferait sourire les ennemis de la liberté. Heureusement le Directoire ne l'accepte pas, et son refus doit être pour vous un nouveau gage de son estime et de sa confiance. Je me félicite de partager à cet égard, comme sur tous les points, les sentiments de mes collègues, et je me fais un plaisir de vous en transmettre ce témoignage individuel. Je le fais par suite des relations amicales qui se sont établies entre nous depuis le premier moment où j'ai fait votre connaissance à votre retour d'Italie, en frimaire an VI (décembre 1797). »

Joubert avait rame trop élevée pour ne pas comprendre un si noble langage. 11 fit taire ses scrupules, retira sa démission, et termina son expédition contre le Piémont, et bientôt il reçut de Larevellièrc-Lepaux la lettre suivante :

« Le Directoire exécutif, citoyen général, a reçu les dépêches par lesquelles vous lui apprenez le résultat de vos opérations sur le Piémont , elles lui ont fait le plus grand plaisir, mais elles ne l'ont point surpris ; il n'attendait pas moins de la sagesse de vos dispositions et de votre amour pour la patrie. Quant à la manière de rendre cette conquête aussi utile aux intérêts de la République française qu'à la tranquillité et au bonheur des Piémontais, il s'en rapporte entièrement à vous. La bonté des moyens que vous avez employés pour vous rendre maître du pays lui répond du succès de ceux dont vous saurez user pour remplir ce second objet.

(( L'éloge que vous faites de la conduite du général Grouchy dans cette affaire délicate, a fait penser au Directoire exécutif que vous vous chargeriez avec plaisir de lui en témoigner toute sa satisfaction. >>

Malheureusement pour le Directoire comme pour Joubert, ce dernier retrouva bientôt les mômes embarras pour Tadministration de la République cisalpine, et déterminé par des motifs que nous examinerons plus tard, il donna de nouveau sa démission à la fin de décembre 1798.

Merlin (do Douai) lui écrivit de nouveau le 10 nivôse an VII (30 décembre 1798) :

« J'ai reçu, citoyen géôéral, sous la date du 1«' de ce mois (21 décembre), une lettre signée de vous, mais dans laquelle je ne vous ai pas reconnu et que je ne saurais croire votre ouvrage.

« Ce qui justifie mon opinion, c'est que j'y trouve des assertions diamétralement contraires aux principes et aux vues que je sais vous être propres.

« Lorsque vous êtes venu conférer avec le Directoire, dans la séance qui a précédé de quelques jours votre départ pour l'armée d'Italie, vous avez déclaré nettement que vous ne vouliez pas vous mêler de politique, et vous avez demandé avec instance que le Directoire vous restreignît aux opérations militaires. Comment se fait-il donc que des mesures purement politiques, que le Directoire s'est vu dans la nécessité de prendre, aient déterminé l'offre de votre démission, et vous aient inspiré, pour une place à laquelle vos talents vous ont appelé, des dégoûts si extraordinaires et si afOdgeants ?

« Vous aimez la République comme vous l'avez défendue, c'est-à-dire avec passion, et très-sincèrement vous êtes convaincu, comme tous les bons esprits, que la République n'aurait qu'une existence éphémère si la force armée s'élevait au-dessus de la puissance civile. Comment se pourrait-il donc que vous approuvassiez les actes du plus monstrueux despotisme exercés par votre prédécesseur, le 28 vendémiaire dernier? (19 octobre 1798).

« Vous voulez que le gouvernement de la République jouisse au dehors de toute la considération qui lui est nécessaire, autant pour maintenir la prépondérance du nom français

que pour améliorer de plus en plus la cause de la liberté ; et vous êtes trop éclairé pour ne pas sentir que tout acte qui diminuerait ou détruirait cette considération serait une calamité pire que la perte d'une bataille. Comment pourriezvous donc approuver la désobéissance formelle de Fouché aux ordres réitérés du Directoire exécutif, tant pour l'annulation des opérations du général Brune, que pour éloigner de lui et faire sortir du territoire de la République cisalpine le fournisseur Laporte, dont le nom est si honteusement fameux dans toute l'Italie? Vous ne pensez sûrement pas qu'un gouvernement puisse jouir de la moindre considération lorsqu'il souffre que ses agents extérieurs se moquent de ses arrêtés.

« Vous aimez à vous entourer de républicains sûrs, éprouvés, et dont les principes patriotiques se soient manifestés dès 1789. Comment donc auriez-vous pu vous engouer de Suchet, aristocrate enragé en 1789, 1790, etc., et dont le patriotisme apparent ne date que de la peur dont il a été frappé à la suite du siège de Lyon ?

« Vous avez pris sur vous de donner au général Moreau une destination que le Directoire exécutif n'avait pas cru devoir lui confier. Vous avez fait plus ; vous avez vous-même pressé le Directoire de le nommer à votre place, et vous avez déclaré positivement que vous ne connaissiez que lui de propre à la remplir. — Comment donc aujourd'hui pourrais-je regarder comme émanée de vous une lettre dans laquelle i vous vous plaignez de ce que l'on met le général Moreau en opposition avec vous ? avec vous qui seul l'avez mis sur le chandelier? avec vous qui n'avez qu'un mot à dire pour le faire rentrer dans l'obscurité de ses fonctions d'inspecteur?

« Sévère comme vous l'êtes sur l'article de la probité, et digne de votre réputation sur ce point important, ce qui n'est pas peu dire, vous n'aimez pas, vous ne pouvez pas aimer les hommes qui, dans l'exercice de grandes fonctions publi-

ques, cherchent à faire des affaires, et à tirer parti de leurs places pour s'enrichir. — Comment donc pourriez-vous vous aveugler sur Fouché, au point de trouver naturel qu'il se fût, en contravention aux ordres formels du Directoire, arrêté à Turin pour y finir des affaires particulières qu'il n'avait pu terminer à Milan, comme s'il eût pu décemment avoir à Milan d'autres affaires que celles de la République, et comme si des affaires particulières avaient pu, à son égard, n'être pas des affaires honteuses, et bien dignes de la manière dont il a fini sa mission, en se faisant compter par le payeur de l'armée une somme assez considérable que le général Brune avait mise, on ne sait pourquoi, à sa disposition, mais dont, à coup sûr, il ne pouvait plus alors disposer que pour lui-même, et en enlevant pour son propre compte la voiture et les chevaux qui avaient été donnés par le Directoire cisalpin à la légation française ?

« Je pourrais pousser beaucoup plus loin cette énumération ; mais j'en ai dit assez pour vous faire voir à quel point vous abusent ceux qui vous crient sans cesse que le Directoire est trompé sur les hommes et sur les choses, et qui, sous ce prétexte, voudraient ou vous entraîner dans leur désobéissance machiavélique (but qu'ils n'atteindront certainement pas), ou au moins vous dégoûter de vos fonctions, ce qui ne laisserait pas que de faire passablement rire l'étranger.

« La postérité ne verra ni Suchet, ni Fouché, ni tant d'autres motivant par leurs procédés ou leur conduite votre détermination à conserver, à quitter le commandement de l'armée ; elle ne verra que Joubert consolidant pour toujours la liberté d'une partie du monde, ou se refusant à cette tache glorieuse. Pourriez-vous, citoyen général, être insensible à une perspective aussi importante ? Non, vous ne le serez pas : vous redeviendrez vous-même, et vous achèverez votre brillante carrière comme vous l'avez commence. »

Merlio (de Douai) était cet émiuent jurisconsulte dont Napoléon disait à Sainte-Hélène : « Je m*en servais au Conseil d'Ëtat comme d'un flambeau. Il était sage, droit, honnête, érudit sans être brillant. Un des vétérans de la bonne vieille cause. » Ces lettres de Merlin prouvent les espérances qu'avaient fondées sur Joubert tous les hommes éminents qui voulaient en France une République légale et modérée.

Enfin, le 7 janvier 1799 (18 nivôse an VII), le président du Directoire Larevellière écrivait à Joubert la lettre suivante :

« Jamais agent civil ou militaire, citoyen génc^ral, ne reçut de son gouvernement une plus grande marque de confiance que celle que vous a donnée le Directoire, lorsque connaissant votre sentiment sur les opérations dont Texécution était confiée au citoyen Rivaud, il chargeait cependant cet ambassadeur d'en conférer avec vous, et il comptait sur votre appui pour le succès... Mais le Directoire connaissait votre droiture, votre prudence, votre sagacité; il ne pensait pas que des intrigants pussent longtemps vous en imposer.

« L'explication, dans laquelle le pouvoir exécutif

entre avec vous, vous est une preuve nouvelle de sa parfaite estime. D'autres que vous ont vaincu les ennemis de la République; vous êtes dignes d'aspirer à une autre espèce de gloire ; dissipez cette foule de déprédateurs qui lui ont fait tant de tort. Que la victoire tourne à son profit, et non pas à celui d'une nuée de vautours, voilà l'espérance que l'on a conçue de vous, et votre conduite dans le Piémont est bien faite pour la justifier et l'accroître. Ceux même contre qui l'on vous a inspiré des préventions et que vous regardez comme vos ennemis personnels, ne parlent qu'avec éloge de votre talent militaire et de votre probité. Personne ne jouit plus que vous de considération et d'estime. Tous les agents de la République sont prêts à vous seconder, à vous prévenir. Votre confiance est un besoin pour eux ; pourquoi la leur refuseriez-vous? Celui qui vous a éloigné d'eux (Fouché) a pu, dans le principe, avoir auprès de vous quelque crédit. Sa place

seule aurait suffi pour lui en donner ; mais sans entrer dans des détails superflus, le Directoire ne vous fera à ce sujet qu'une observation : Fouché était chargé de faire exécuter le premier arrêté du Directoire, Ta-t-il fait ? N'â-t-il pas fait le contraire de ce qui lui était prescrit ? Devait-il accepter une mission qu'il ne devait pas remplir, et dans le cas où ses devoirs n'auraient pas été d'accord avec son opinion, ne pouvant pas vaincre sa répugnance personnelle, ne devait-il pas abandonner sa place au lieu de trahir la confiance du gouvernement ? Ce trait seul suffirait pour fixer votre opinion sur son compte.

« Le Directoire ne vous parlera plus de cet objet ; vous ne verrez sans doute dans cette dépêche qu'un effet de l'estime que vous lui avez inspirée, et un motif de plus de justifier sa

confiance.

« Lare vellière-Lep AUX. »

Pourquoi Joubert resta-t-il sourd à cet appel si cordial des deux directeurs, gens honnêtes, probes, modérés comme lui, et qui ne demandaient autre chose que le respect de Tautorité éta])lie par la loi ? Il est biSn regrettable qu'aucune lettre de Joubert, celle surtout à laquelle répondit Merlin, ne nous ait pas donné les motifs de sa conduite. Réduit à de simples conjectures, nous nous expliquons ainsi qu'il suit la résolution qu'il crut devoir prendre.

La Révolution française était arrivée à un moment critique pour elle. Après dix ans employés à démolir le passé, à poser les principes d'un ordre nouveau, rien n'avait encore subi en France de réorganisation sérieuse et définitive. Pour l'accomplissement de cette tâche, qui devait être le couronnement de 89, une chose était avant tout nécessaire : un gouvernement assez fort pour dominer tous les partis, assez énergique pour satisfaire, après une si longue et si cruelle agitation, le besoin d'ordre, de calme, de sécurité pour les personnes et les propriétés, qui semblait à cette époque être le seul vœu, le seul désir de la France.

La question était de savoir d'où sortirait ce pouvoir ayant assez d'unité, de durée pour s'imposer à tous ? A quelle classe, à quel parti appartiendraient cette autorité, cette dictature môme, à laquelle

presque tous étaient décidés d'avauce à se soumettre ? Une invincible répugnance éloignait la majorité de la nation d'un retour vers la dynastie déchue qui avait fait cause commune avec toute l'Europe nous envahissant. L'ancien parti des monarchistes constitutionnels était confondu avec le royalisme pur, depuis qu'une effroyable commotion avait renversé son œuvre, la Constitution de 1791. Le parti jacobin, pendant deux ans, par le Comité de salut public, avait gouverné la France avec une intelligence et une fermeté incontestables ; mais le souvenir de la Terreur jetait sur le nom seul de ce parti une telle défaveur, qu'on eût tout accepté plutôt que le retour de sa domination. Restaient encore les débris de la Gironde, cœurs généreux, esprits élevés. C'est ce parti qui était alors au pouvoir.

La France, qui avait vu successivement à l'œuvre ces divers partis, cherchait quelque chose de nouveau, et tous les esprits devaient naturellement se porter du côté de l'armée, qui avait sauvé la Révolution, et qui était pure de tous ses excès. Le nom des jeunes généraux qui la commandaient n'était encore connu que par l'éclat de leurs victoires. Confier le pouvoir, la réorganisation de la France nouvelle, à l'un de ces hommes, devait paraître une solution heureuse, acceptable par tous, sans distinction d'opinions. Les généraux sentaient bien qu'un courant irrésistible amenait le pouvoir entre leurs mains. Aussi ne cachaient-ils pas leur mépris ^'our<^e qu'ils appelaient le gouvernement des avocats. Les hommes qui avaient toujours été, comme Fouché, attentifs au mouvement de l'opinion publique, pour se préparer d'avance quelque influence ou quelque action sur ceux dont le règne était prochain, se détachaient du Directoire, nouaient déjà des intelligences avec l'armée contre le gouvernement. Ceci explique la conduite de Fouché, acceptant une mission du Directoire, et agissant en Italie contrairement à ses instructions.

L'antagonisme des généraux en masse vis-à-vis du Directoire était tel, que le général Jourdan lui-même, si honnête, si exempt d'ambition et de passion, était aussi animé que les autres contre le Directoire, auquel il reprochait, dans un discours à Tun des deux Conseils, l'insuffisance des ressources de la France en 1798, tandis que ce sera l'éternel honneur de ce gouvernement d'avoir su, malgré le dénuement absolu que lui avaient légué les gouvernements antérieurs, pacifier la France au dedans et garantir l'intégrité de son

territoire contre rétrauger. Aussi l'explication la plus simple et la plus naturelle de la conduite de Joubert, n'est- elle pas celle-ci ? Le jeune général, voyant cette disposition si générale dans Tarmée visà-vis du Directoire, ne voulut point se séparer de ses compagnons de gloire, par esprit de corps comme aussi par méfiance de lui-même.

Joubert refusait de prêter son concours à la politique du Directoire ; mais il avait trop de droiture pour profiter de la position qu'il devait au gouvernement pour rester en lutte sourde avec lui et pour se préparer les moyens d'entrer plus tard en lutte ouverte avec lui. Joubert ne voulut pas d'une position qui embarrassait son honneur. Il donna sa démission Elle fut refusée. Il continua à servir avec la même ardeur. Mais il renouvela bientôt sa démission, qui cette fois fut acceptée. Cette seconde démission fut donnée pour des. motifs bien légitimes que nous allons exposer.

Les restes du parti girondin et de la plaine, qui gouvernaient alors la France, avaient des intentions excellentes, ils voulaient le triomphe de la liberté par le gouvernement de la loi ; mais comme leurs devanciers de la Législative et de la Convention, ils ne voyaient pas que la liberté et la loi ne pouvaient dominer au-dessus de tous les partis, qu'à la condition d'un pouvoir fortement organisé, d'une autorité assez imposante et assez énergique pour se faire accepter par tous. Les Girondins, pour n'avoir pas su à temps s'allier avec les partisans d'une monarchie constitutionnelle, Mirabeau, Lafayette, avaient subi le joug sanglant de Danton et de Robespierre. En 1798 et 1799, Merlin, Larevellière et leurs amis, par leurs craintes exagérées d'une dictature militaire, par leurs précautions intempestives, arrivèrent sur l'écueil qu'ils voulaient éviter. Ils ne pouvaient sauver la forme de gouvernement qu'ils aimaient, qu'en s'appuyant sur l'armée, qui seule alors était franchement républicaine. Faire une large part dans le gouvernement aux généraux honnêtes et capables était le seul moyen de sauver la République des fureurs de ses ennemis et des excès de ses amis. Guillaume III en Angleterre, Washington en Amérique, ont prouvé qu'après une révolution, la cause de la liberté ne peut être plus sûrement confiée qu'à des mains qui sachent manier l'épée. (1)

(i) Nous montrerons dans notre étude sur Hoche que le Directoire commit une faute irréparable en écartant Hoche du gouvernement après Vy avoir appelé. Hoche en mourut de chagrin.

Brune avait abusé eu Italie du pouvoir qui lui avait été coDfié. Ce n'était pas une raison pour que les directeurs multipliassent les précautions injurieuses contre d'autres généraux, Jourdan, Moreau, Joubert, Suchet, dont Tappui pouvait seul sauver la Constitution de Tan III. Il fallait au contraire choisir parmi les généraux les hommes les plus dignes de confiauce, et leur donner surtout dans les pays conquis une autorité presque illimitée, sans laquelle il leur était impossible d'organiser, de gouverner, de protéger de si vastes contrées.

Ainsi en quelles mains plus pures le Directoire pouvait-il confier le gouvernement de l'Italie qu'entre les mains de Joubert ? Son excessive méfiance de lui-môme, son manque d'ambition, ses goûts modestes, bourgeois pour ainsi dire, devaient éloigner à son égard toute crainte d'empiétement sur le pouvoir civil, au-delà des bornes constitutionnelles. La confiance inspirée à l'armée par sa capacité, son énergie, son activité, ne pouvaient avoir leur entier effet pour la défense de l'Italie, que s'il disposait d'un pouvoir très étendu. Mais bien loin, de confier cette autorité dont il avait besoin à l'homme d'épée que la Providence semblait avoir destiné à seconder leurs vues, ceux qui gouvernaient alors la France entourèrent le général de l'armée d'Italie d'agents civils indépendants de lui, le contrôlant, le contrecarrant, à cheval sur les formalités administratives, comme si nous avions été en paix avec l'Europe et maîtres paisibles de l'Italie depuis vingt ans Le Directoire marchait à la ruine de la Constitution, à laquelle il était sincèrement attaché, par des mesures justes en elles-mêmes, mais intempestives et blessantes autant que possible dans la forme pour les généraux qui seuls pouvaient assurer l'exécution de ces mesures (1)

Ainsi, quelque temps a\ant la démission de Joubert, le Directoire, pour mettre un terme à d'effroyables dilapidations, avait 6u uno idée qui eût été excellente si la paix avait été assurée, et les généraux

li\ La mésintelligence entre Joubert et les directeurs Larevellière et Merlin, t à la démission de Joubert, est un exemple frappant des malentendus nt si souvent en temps de révolution, entre gens qui ont le même 10 nés intentions, mais qui, variant sur les moyens, se séparent et se t pour le malheur de la cause commune et pour la perle des défen- :ette cause, que chacun veut soutenir à sa manière et sous des noms

ailleurs que devant rennemi : il installa dans les pays conquis des commissions chargées de l'administration civile et financière, de la perception des impôts dans toute Tltalie, et des fournitures à faire pour les besoins de Tarmée. Ces commissions, indépendantes des états-major, ne laissaient aucun maniement de fonds aux généraux. 11 n'y eut qu'un cri dans l'armée pour dire qu'on déshonorait les militaires par ces mesures. Championnet chassa de Naples les commissaires nommés par le Directoire Championnet fut destitué. Joubert était son général en chef et soa ami. Ils avaient concerté ensemble l'expédition de Naples, qui avait eu un si brillant succès. Aussi Joubert fut-il profondément irrité de cette mesure contre le meilleur de ses lieutenants. Mais bientôt le Directoire mit le comble à la mesure, en destituant le chef d'état-major de Joubert, Suchet, auquel on attribuait une fâcheuse influence sur l'esprit de son général en chef. Oter ainsi, sans motif sérieux, à Joubert un homme qui avait toute sa confiance, était une indignité à laquelle il ne pouvait répondre autrement que par sa démission.

Suchet, qui devint plus tard maréchal de France et s'illustra en Espagne, avait déjà été distingué à la bataille de Loano par Joubert, qui le retrouva à Milan en 1798, chef d'état-major de Brune. Le nouveau général en chef obtint du Directoire la nomination de Suchet comme son chef d'état-major. Tous deux se lièrent par les liens de la plus tendre amitié. Suchet était d'une famille de négociants de Lyon, de même condition, presque de même pays que Joubert, qui appréciait fort, comme Moreau plus tard, les éminentes qualités qui devaient appeler Suchet à une si haute position sous l'Empire Aussi on comprend combien Joubert dut être vivement froissé, quand un arrêté du Directoire ordonna à Suchet de rentrer en France dans trois jours, sous peine d'être inscrit sur la liste des émigrés, mesure sans exemple dans l'armée et sans motifs ; car, rendu à Paris, Suchet n'eut pas de peine à faire tomber les accusations absurdes dirigées contre lui, et lut envoyé à l'armée d'Helvétie pour commander une brigade.

Cette disgrâce de Suchet suffirait pour expliquer la démission de Joubert, qui eut encore d'autres motifs, comme nous le verrons. Démission à jamais regrettable pour la France comme pour lui. £n effet, M. Thiers affirme, avec tous les mémoires du temps, que la principale cause de la perte de la bataille de Novi fut le retard

apporté par le mariage de Joubert à son départ pour Tltalie Combien il est plus probable encore qu'il eût été vainqueur en 1799, s'il avait passé au quartier- général de l'armée d'Italie les six mois qu'il dépensa inutilement en France avant de reprendre le commandement de cette armée.

Le rapport suivant de Suchet montre, par tout ce que Joubert fit au cours des deux mois pendant lesquels il commanda en Italie, ce qu'il aurait fait s'il avait eu neuf mois au lieu de dix- huit jours, pour se préparer à la lutte contre les coalisés.

« Au quartier-général de Reggio, le 5 nivôse an Vil (27 décembre 1798).

« Suchet, chef de l'état-major général, au général en chef

Joubert.

(c Mon général,

« Avant de me séparer de vous, je dois vous retracer ce qui s'est exécuté, d'après vos ordres, à l'armée d'Italie, dans l'espace de deux mois.

« Vous avez mis la solde au courant et maintenu la fourniture de l'habillement aux troupes, dès les premiers jours de votre arrivée ; vous avez assuré les subsistances, pressé les approvisionnements, au point d'avoir toutes les places, tant de la Cisalpine que du Piémont, en état non seulement de lourrir de nombreuses garnisons, mais encore d'alimenter es troupes en cas de guerre et de circonstance difficile, sans jompromettre la sûreté des places ; vous avez activé les répa- 'ations d'arlillerie, augmenté les ateliers et multiplié les res- ;ources soit en poudre, soit en affûts et autres constructions. )ans le même temps, vous vous occupiez de la formation de 'armée de Rome ; elle a été portée à 25,000 combattants, y compris les auxiliaires. A ces troupes aguerries, conduites )ar des généraux connus, ont été ajoutés une nombreuse Lrtillerie, des chevaux et des munitions, et plus de 500,000 rancs des caisses de l'armée. »

Ce fat cette armée organisée par Joubert qui, soas Ghampionnet, conquit Naples.

« La Valteline a été reconnue et mise sur un pied de défense imposant. Vous avez assuré vos points de communication et vos rapports avec Tarm^e d'Helvétie, et vous en avez tiré de nouvelles forces pour la défense de cette nouvelle frontière. Vous avez visité Tarmée, la ligne et les places fortes ; vous avez vu les besoins des soldats, vous avei ordonné et obtenu en partie une nouvelle répartition d'habillement ; les hôpitaux ont été momentanément mieux entretenus ; les fortifications ont reçu une amélioration et de l'accroissement ; les troupes ont acquis plus d'énergie, et toutes les parties du service une plus grande activité par les tonds considérables que vous leur avez accordés. »

Suchet donne ici des détails sur une flottille armée par Joubert, pour une expédition aux îles Ioniennes.

« La marine des lacs a été augmentée, des barques ont été établies et armées sur les lacs Lugano, Majeur, de Côme et de Garde. Une flottille s'est formée sur le Pô ; déjà quinze barques sont totalement armées ou sur le point de l'être ; pour faciliter le passage du Pô et la rapidité des opérations militaires, un pont de trente barques a été établi à Saint-Nicolo, entre Saint- Benedetto et Borgo-Forte ; des têtes de pont s'y construisent et pourront bientôt recevoir du canon.

« Pour activer les travaux de Mantoue et assurer la défense de cette place, et la sûreté de ses approvisionnements, un général sévère et actif (Delmas) y a été envoyé. »

Ici se placent dans le rapport de Suchet les détails sur Texpédition de Joubert dans le Piémont, détails que nous avons placés plus haut.

« Vous étiez encore occupé des soins d'affermir votre nouvelle conquête, et vous disposiez déjà les moyens d'en pré-

parer une nouvelle, également commandée par rinlérét de Tarmée. 11 fallait de nouveau venger la République, et surtout assurer les derrières de notre armée de Rome, en la délivrant d'un ennemi qui pouvait l'inquiéter par sa position. « L'adjoint Hénin se rend à Massa pour concerter les moyens de s'emparer de Lucques et pour préparer la réussite de ce projet avec le général MioUis. Toutes ces forces, formant une division que commande le général Serrurier, attendent à Modène l'ordre d'agir. En vous éloignant du Piémont, vous laissez au général Grouchy des instructions bien détaillées sur toutes les parties de son commandement.

« Ainsi, tandis que 9,000 hommes marchent sur la Toscane, une armée considérable s'organise et se met en mesure de marcher au premier signal ; chaque divi»ion reçoit ses ambulances et caissons bien pourvus ; elle a à sa suite du pain et du biscuit pour quatre jours, de l'eau-de-vie, des souliers, et la plus grande partie des soldats sont pourvus de roupes.

« Le résultat de cette organisation rapide assure la disposition presque subite de quarante bataillons français de guerre, de trente à trente-trois escadrons, neuf compagnies d'artillerie légère qui forment la ligne ; le reste de l'armée garde les places et l'intérieur de la Cisalpine et du Piémont. Il faut ajouter à ces forces près de 8,000 auxiliaires qui, organisés par vos soins, pourront dans l'occasion devenir d'un secours utile.

« Le 11 nivôse, à minuit, vous recevez l'ordre du gouvernement de suspendre la marche des troupes en Toscane ; vous faites poursuivre à la tête de la colonne sa marche sur Lucques, et cette opération suffit pour chasser les Napolitains de Livourne, et mettre Lucques et son artillerie en notre pouvoir ; l'oligarchie fournit par vos ordres deux millions ; le d-duc vous en offre autant.

Les besoins de l'armée sont ainsi assurés. Vous ordonnez a, solde soit entièrement mise au courant, et elle va l'être ra maintenue. Les onze régiments piémontais ont été

organisés en quatre demi-brigades, suivant les mêmes bases que l'armée française ; ils ont été passés en revue et vont recevoir des drapeaux tricolores en échange de ceux qu'ils tenaient du roi. Les régiments suisses, d'après une convention passée avec le commissaire du Directoire helvétique, forment deux légions qui vont aussi recevoir très incessamment des drai)eaux neufs.

« Les troupes cisalpines sont également organisées en quatre demi-brigades ; vous êtes aussi parvenu à donner à toutes les forces auxiliaires une organisation semblable à la nôtre, uniforme, meilleure et plus utile.

« Deux demi-brigades sont parties pour Rome, ainsi qu'une légion cisalpine.

« Telle est, mon ^néral, la situation imposante où je laisse Tarmée, au moment où le sort m'éloigne de vous ; tels sont les résultats de vos travaux pendant deux mois, depuis que vous avez pris le commandement.

« Voilà ce qui était à faire et ce qui a été fait par vos soins dans un court espace de temps, avec un succès que j'ai mis tous mes efforts à accélérer. Mon être entier a été consacré à cet unique objet qui me présentait la double satisfaction de mon devoir à remplir et de votre estime à mériter ; elle sera, avec le témoignage de ma conscience, le prix le plus flatteur de mes travaux.

« Tout à vous pour la vie.

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