SUCHET
Ce tableau sommaire des travaux de Joubert, opérés en si peu de temps, ae montre-t-il pas qu'il avait Tune des qualités essentielles d'an grand général, l'art d'organiser et d'administrer une armée? Le jeune général de vingt-neuf ans évidemment n'était pas au-dessous d'un des plus grands commandements confiés à un général sous la République. Car son autorité s'étendait sur l'Italie entière. Nous remarquons qu'il fut probablement le premier qui organisa ces corps auxiliaires qui furent si utiles plus tard à la grande armée. Nous remarquerons aussi qu'il remit son armée dans l'état le plus briN
lant, sans qu'une plainte se soit élevée contre lui chez les Italieos qui s'estimaient trop heureux de voir succéder à la rapacité la plus effrénée les plus grands ménagements pour le peuple conquis (i). A quelle gloire serait arrivé Jouhert, si le temps, Tâge et l'expérience des grandes affaires avaient pu développer et mûrir en lui de si hautes facultés, alliées à un si nohle cœur !
Pendant qu'il commandait en Italie, le jeune général n'eut pas seulement à s'occuper de son armée, il fut aussi obligé, comme malgré lui, de s'occuper des affaires politiques de ce pays. Garât dit qu'il présenta au Directoire, quand il était à Milan, des vues politiques dont la grandeur commandait le respect, et dont la sagesse aurait sauvé l'Italie. Combien il est regrettable que ces dépêches de Joubert ne soient pas connues. Mais Garât et autres contemporains sont d'accord pour dire que Joubert, pour protéger la frontière et l'indépendance de la France contrôla coalition, proposait d'affranchir toute l'Italie et de la réunir en une seule nation. On comprend qu'en 1798 il ne pouvait pjirler que d'une république italienne, une et indivisible; mais Joubert avait trop de largeur dans l'esprit pour ne pas accepter toute forme de gouvernement en Italie, pourvu que ce gouvernement fût franchement libéral et ami de la France. Que serait-il advenu en 1799, et plus tard, si les vues attribuées à Joubert avaient été réalisées ? Son plan, probablement, tendait à une fédération des divers Etats italiens.
Le Directoire ne partagea point ces vues politiques, comme on le voit par la dépêche suivante adressée par lui le 14 décembre 1798:
(1) « Cette confiance de tons les peuples de l'Italie dans Joubert, ce vœu que tous formaient hautement de le voir au milieu d'eux à la tète de l'armée française, est une des choses qui honorent le plus la mémoire de Joubert. Partout Joubert les traitait en peuples que la République française voulait affranchir et non pas soumettre. Les troupes commandées par Joubert étaient toujours soumises à la plus exacte discipline, et lui-même était toujours soumis à la plus exacte morale. On en citait beaucoup de preuves et d'exemples en Italie. » (Eloge de Joubert par Garât.)
Joubert, dans ses premières lettres écrites d'Italie, manifeste une grande antipathie pour le caractère italien. Plus tard il semble avoir reconnu qu'il ne devait pas juger par des hommes formés sous le despotisme le caractère d'une nation qui se modifia rapidement sons ses yeux, et il finit par s'intéresser vivement au sort de l'Italie.
« Si les opérations militaires, citoyen général, conduisent nos troupes en Toscane, avant que TAutriche se soit déclarée contre nous, il sera nécessaire que vous fassiez précéder leur entrée par une notification au grand-duc et une proclamation qui porteront en substance que les Français entrent en Toscane, non en ennemis, mais pour en expulser les Napolitains et les Anglais, et empêcher qu'ils ne se remettent en possession de ce pays ; que d'ailleurs le grand-duc, en éloignant de lui toute influence ennemie, peut être tranquillement dans ses Etats ; qu'on ne changera rien aux formes du gouvernement ni à la religion, et qu'on y respectera les propriétés. »
Dans une autre dépêche du 22 décembre 1798, le Directoire explique à Joubert quUl est convenable de suspendre rentrée en Toscane, pour ne pas mettre en mouvement la cour de Vienne, mais que cela ne s'applique pas à la République de Lucques, et que Parmée française peut favoriser le parti des patriotes qui avec son concours sera toujours certainement le plus fort, ce qui donnera le double avantage de nous ménager des ressources et d'en priver les ennemis.
La fin de celte dépêche révèle les vues étroites qui prévalurent après le départ de Joubert, et aboutirent à ôter aux Italiens le gouvernement des affaires italiennes.
Tous les historiens, le général Pannetier entre autres, disent que Joubert se portait sur Livourne, après avoir donné des ordres précis aux différents corps qui composaient son armée de 70 à 80,000 hommes, capable, dit son compatriote, d'entreprendre avec elle les plus grandes choses, lorsqu'il reçut à Reggio un contre-ordre du Directoire. Ce fut là qu'il donna sa démission, dégoûté par les intrigues des commissaires Rivaud et Amelot qui, par leurs rap ports au Directoire, contrariaient tous ses plans.
La dépêche du Directoire qui va suivre établit, ce semble, d'une manière assez certaine que ce contre-ordre qui arrêta sa marche sur Livourne, fut une des causes principales de sa démission. On verra également par cette dépêche que le Directoire reconnut, mais trop tard, qu'il avait eu tort de ne pas accepter les vues de Joubert, dont la réalisation nous eût fait une alliée utile de l'Italie, qui aurait
compris la grandeur et la géaérositô de cette politique et aurait présenté aux coalisés une masse compacte et résistante, si les plaos de Joubert avaient été suivis.
H Paris, le 21 nivôse, l'an VII de la République (10 janvier 1799).
« Le Directoire exécutif au citoyen Joubert, général en chef de l'armée d'Italie.
« Le Directoire exécutif vient de recevoir, citoyen général, votre lettre du 11 de ce mois, par laquelle vous lui faites part de la détermination (1) que vous avez prise d'après la dépêche du 2, relativement à l'expédition projetée sur Livourne.
(( Le Directoire n'a, par sa dépêche du 2, suspendu cette expédition que pour ôter à l'Autriche tout prétexte de crier à l'agression et de nous imputer la reprise des hostilités contre elle. S'il avait pu prévoir la révolte qui a éclaté dans plusieurs communes de la République romaine, ou s'il en eût eu connaissance, il n'aurait pas hésité de donner l'ordre positif de marcher sur Livourne, ou au moins de demander impérativement le passage pour nos troupes à travers la Toscane, pour joindre le général Championnet, toujours en protestant de la neutralité.
« Au reste, vous êtes sur les lieux, citoyen général, personne ne peut mieux que vous connaître ce qui peut être utile ou nécessaire pour le salut des deux armées que vous commandez. Les positions et les circonstances pouvant à cet égard changer d'un moment à l'autre, le Directoire exécutif ne peut que s'en rapporter à votre prudence ; il approuve d'avance toutes les opérations militaires qu'elles vous paraîtront exiger.
« Le président du Directoire exécutif j
« Larevellière-Lepaux. »
^i) Celte détermination était la résolution de quitter de suite Tannée.
Cette lettre, par laquelle le Directoire donnait pour ainsi dire carte blanche à Joubert, arriva trop tard ; Joubert maintint sa démission et rentra en France (1).
(1) Larevellière dans ses Mémoires, 3 vol. in-S»; donne beaucoup de pièces officielles relatives aux démêlés du Directoire avec les généraux de Tarmée d'Italie. La lecture de ces pièces n'a pas modifié notre opinion ; il y eut des torts des deux côtés.
Ces Mémoires de Larevellière doivent être mis parmi les documents les plus intéressants sur la Révolution. Ce qui distingue cet homme d'Etat entre tous ceux de son temps, c'est le bon sens, le sens pratique ; il s'opposa à la réunion de Genève à la France, il aurait voulu faire comprendre à l'Europe, à l'Italie, aux généraux qui occupaient ce dernier pays, que cette occupation était provisoire et cesserait avec la paix ; il pensait avec raison, comme l'événement l'a prouvé, que la manie des conquêtes finirait par mettre toute l'Europe contre nous, et que nous saccomberions tôt ou tard dans celte lutte inégale.
Larevellière n'assista jamais, quoi qu'on en ait dit, au culte des théophilanthropes, mais il pensait avec raison qu'une religion était nécessaire au peuple français. (Voir les considérations d'un sentiment très élevé qu'il expose sur cette question au 3» voL de ses Mémoires, p. 14.)
— Pour ces démêlés de Joubert avec le Directoire, nous avons aussi consulté les Mémoires de Fouché. Son témoignage ne doit être accepté qu'avec réserve ; néanmoins, sa haute intelligence et le rôle capital qu'il a joué donnent une grande importance à ses jugements sur les hommes et les choses de son temps.
« Brune, dit Fouché, 1. 1, p. 52, fut remplacé par le brave, modeste et loyal Joubert. C'était sans contredit le plus intrépide, le plus habile et le plus estimable des lieutenants de Bonaparte. A peine fûmes-nous en relations, que nous nous entendîmes. » On voit très bien, dans les mémoires de Fouché, comment il gagna la confiance de Joubert, républicain ardent. Fouché prétendait, non sans quelque raison, qu'il fallait faire prévaloir le système de l'unité de l'Italie divisée en républiques, par le prompt renversement des vieux gouvernements pourris. < Cette politique tranchante ne pouvait convenir, dit-il, au ministre cauteleux, qui exploitait alors nos affaires étrangères. »
Le Directoire consentit, sur les observations de Joubert, au renversement du roi de Piémont ; il aurait consenti de même au renversement du duc de Toscane, comme nous l'avons vu par les lettres adressées à Joubert, mais il ne consentit jamais, et il eut raison, à ratifier le coup d'Etat de Brune, à Milan, ni à transiger avec les faiseurs d'affaires. Fouché ne souffle mot de ce dernier point sur lequel s'étend si longuement Larevellière dans ses Mémoires. Fouché, p. 32, avoue qu'il avait obtenu par Barras une partie des fournitures de l'armée, et fait de grands bénéfices. Joubert, en accordant une confiance entière à Fouché, commit une imprudence qui explique les légères critiques que lui adresse, dans ses Mémoires, Larevellière, qui rend justice d'ailleurs à ses grandes qualités.
11 n'y eut aucun général de cette époque dont le mérite ait été aussi généralement attesté par les contemporains. • Sa valeur, dit Fouché, était relevée par la simplicité de ses mœurs, par son désintéressement, et on trouvait chez lui la justesse du coup d'œil avec la rapidité de l'exécution, une tète froide avec une âme ardente. »