CHAPITRE VII
DE LA TRANSFORMATION DU SYSTÈME MILITAIRE DE LA FRANCE PAR LA RÉVOLUTION. — JOUBERT EST l'UNE DES PERSONNI- FICATIONS LES PLUS GLORIEUSES DÉS ARMEES DE LA PRE- MIÈRE RÉPUBLIQUE. — DE l'iNFLUENCE DE l' ARMÉE ET SURTOUT DES GÉNÉRAUX SUR l' AVENIR DE LA TROISIÈME RÉPUBLIQUE.
La Révolution française, qui devait transformer tant de choses, n'a rien modifié plus profondément que notre système militaire. A aucune époque la France n'était peut-être tombée aussi bas, sous le rapport de la gloire et de l'influence de ses armes, qu'à la fin du règne de Louis XV. La guerre d'Amérique avait un pou relevé notre armée dans l'estime de l'Europe, mais les mêmes abus s'étaient perpétués sous Louis XVI. Le principal de ces abus était l'influence exagérée de la noblesse de cour, possédant par droit de naissance presque tous les grades élevés, et maintenant dans les emplois inférieurs la noblesse de province qui avait conservé quelques-unes des grandes qualités militaires qui avaient tant illustré les gentilshommes français aux XV1« et XVII' siècles. Avant 89, Bonaparte, Desaix, Marmont, Davoust, quoique nobles, auraient difllcilement franchi les grades de lieutenant ou de capitaine. Ils auraient éprouvé le sort du comte de Vauvenargues', l'un des plus beaux génies du XVIII« siècle, qui mourut à la fleur de l'âge, accablé par la misère et le sentiment de l'impuissance où étaient les militaires distingués comme lui, d'arriver à aucune position élevée autrement que par Tintrigue ou d'indignes faveurs.
Cette noblesse de cour qui monopolisait, en se donnant la peine de naître, les grades de général et de colonel, n'avait conservé que la bravoure. La guerre de la succession d'Autriche et la guerre de
sept ans avaient montré à toute l'Europe la faiblesse du système militaire de la France et son impuissance à produire de bons généraux. A Fontenoy, l'armée française était commandée par un étranger, un Allemand, le maréchal de Saxe. La défaite deRosbach avait porté le dernier coup à notre renommée militaire ; Carlyle, dans sa Vie de Frédéric-le-Grand, dit que rien ne contribua plus à préparer la Révolution que la présomptueuse impéritie de la noblesse pendant la guerre de 7 ans, impéritie qui n'était égalée que par sa servilité vis-à-vis des favorites dont le règne déshonorait la France. Sous Louis XVI, nos grands seigneurs avaient reconnu eux-mêmes cette infériorité de notre armée, et cherchaient à transporter en France quelques-unes des institutions militaires de la Prusse, la schlaguc comprise, mais sans penser, bien entendu, à introniser chez nbus ce qui fit la force des armées du grand Frédéric, Tintroduction d'un tiers de roturiers dans le corps d'officiers. Bien au contraire, l'ordonnance du ministre do Louis XVI, M. de Saint- Germain, qui exigeait quatre quartiers de noblesse pour le grade d'ofQcier, interdisait à la bourgeoisie la carrière militaire. Quant au peuple proprement dit, considéré sous le rapport militaire, l'opinion qui était alors en faveur à la cour est très bien caractérisée par ces paroles du marquis du Ghâtelet, parlant des Gardes françaises : « Avec les enfants de la canaille, nous saurons bien contenir la canaille ».
Du milieu de cette canaille allait bientôt sortir l'homme qui devait plus que tout autre abattre l'orgueil de la noblesse de cour. En 1768, dans l'humble réduit du garde des chiens du roi Louis XV, vient au monde Lazare Hoche, qui l'un des premiers devait montrer de nouveau à la France le type d'un héros, d'un grand capitaine. Jeune comme la Révolution, robuste comme elle, il joint à une énergie indomptable le goût de l'étude et un caractère doux et modéré. Sa figure est aussi noble que son âme est magnanime. Devant lui, devant ses intrépides volontaires, disparaissent sur les bords du Rhin les bataillons de l'armée de Gondé. A la suite de ces généraux sortis du peuple. Hoche, Marceau, s'élèvent bientôt les enfants de la bourgeoisie, et ceux qui dans la noblesse avaient conservé des sentiments patriotiques, comme Desaix, Latour-d'Auvergne, etc. Et bientôt surgit l'un des plus admirables monuments de l'activité révolutionnaire de la France, une armée où tous sont égaux, portent
le bâton de maréchal dans leur giberne, et qui en même temps apportent dans des guerres de géants un esprit de discipline et d*humanité peu connu jusqu'alors. L'esprit nouveau, en transformant d'abord l'armée, assurait par cela même le succès des autres réformes. Car dans toute société politique, d'une bonne organisation de la force publique dépendent la sûreté au dehors et l'ordre au dedans, premiers besoins du corps social, et conditions indispensables pour la naissance d'institutions libérales et pour le développement du progrès moral et économique.
Barthélémy Joubert est un des plus beaux types de ces jeunes plébéiens qui s'improvisèrent officiers et généraux, et triomphèrent des vieux généraux étrangers formés à l'école du grand Frédéric, profondément étonnés de ne pouvoir écraser la France, réduite par l'émigration à n'avoir presque plus dans son armée que des soldats et des sous-officiers. Sans la Révolution, Joubert eût probablement vécu modestement en Bresse, remplaçant son père comme jugemage de quelque seigneurie (1). Mais dès 89, il aima et soutint de bonne foi, dit Fortis dans la Biographie universelle, les principes qui opérèrent la Révolution. M. le docteur Périer possède à Pont-de- Vaux un manuscrit intéressant dont cette ville devrait faire l'acquisition. C'est le recueil des procès-verbaux de la Société populaire de Pont-de-Vaux, dont Joubert fut quelque temps secrétaire, jusqu'à son départ pour l'armée en 91. Il partit au bon moment, avant que cette Société n'eût dégénéré en réunion de démagogues. Dans les procès-verbaux rédigés par Joubert, sous une forme incorrecte, embarrassée, on suit avec intérêt le retentissement des grands événements de la Révolution dans le cœur et l'esprit d'un jeune patriote qui s'abandonne avec candeur, mais aussi avec imprévoyance, au mouvement qui entraînait alors la meilleure bourgeoisie du pays. Joubert prit de suite sur ses concitoyens un ascendant assez grand, ascendant qu'il mettait au service d'un libéralisme éclairé. Ainsi, dans le temps de la plus grande effervescence politique, il proposa
(1] Guilbert raconte, dans sa Notice imprimée à Rouen, que Joubert débuta comme avocat, en défendant devant le Parlement de Dijon la cause désespérce d*une femme pauvre soutenant un procès contre une famille puissante. Après plusieurs mois de travail opiniâtre, il triompha. Guilbert dit aussi que le père et Taïeul de Joubert avaient refusé des titres de noblesse.
de mettre dans la salle des séances de la Société populaire le buste de Racle, ingénieur distingué, qui avait fait le canal de Pont-de- Vaux et qui avait cherché à créer dans cette ville une fabrique de faïence, dont les produits sont encore aujourd'hui recherchés par les amateurs de faïences d*art. Le futur général voulait ainsi montrer que le vrai patriotisme consiste à honorer tous les hommes utiles, quelle que soit leur opinion politique.
*Ce fut le jeune Joubert qui harangua les volontaires de Pont-de- Vaux au moment où il partait avec eux pour la frontière. Il composa aussi à cette occasion un dialogue en vers dans le genre de Florian. A peine arrivé à Bourg, Joubert eut à réprimer Tinsolencé d'un de ces bretteurs qui étaient alors le fléau des régiments : il eut un duel avec un soldat de la ligne qui avait insulté les volontaires. Arrivé à Tarmée, il se distingua bientôt par son instruction (il savait plusieurs langues), par son activité infatigable, par son esprit de conduite qui le désigna de suite pour des commandements importants. Il inspirait une grande confiance aux soldats dont il partageait toujours tous les dangers et toutes les privations, dont le bien-être le préoccupait sans cesse. Il en était aimé, malgré sa sévérité pour la discipline ; il avait compris que le soldat de la Révolution ne pouvait conserver sa supériorité morale qu'en conservant l'estime des autres et sa propre estime, par son humanité et son abstention de toutes violences inutiles contre les personnes et les choses. Pendant sept à huit ans passés dans les camps, il prit des habitudes de gravité et de silence qui, malgré sa cordialité, firent trouver sa conversation peu brillante quand il parut à Paris. Mais la justesse de son esprit, sa droiture, sa simplicité, sa modestie, son abnégation, si opposées à l'emphase et à l'exaltation de quelques-uns de ses collègues, lui gagnèrent bientôt, à Paris comme à l'armée, l'estime générale.
Nul plus que lui ne contribua aux premiers succès de l'armée d'Italie, à Loano, par exemple, où la hardiesse de ses manœuvres décida en partie de la victoire et le fit nommer général sur le champ de bataille. Sa bravoure impétueuse qui ramenait si souvent en avant les bataillons rompus, était d'autant plus admirée qu'elle n'avait à son service qu'un corps frêle et délicat. Nous avons vu quelle part active il prit à tous les travaux de l'armée qui, commandée par Bonaparte, fit la conquête de l'Italie en 1796, et son nom doit rester surtout inséparable, dans la mémoire des Français,
du souvenir de la victoire de Rivoli, comme le nom de Marengo rappelle de suite à Tesprit le souvenir de Desaix. Qu'on relise le récit de la bataille de Rivoli dans Tbistoire en 15 volumes, avec planches, dès guerres de la Révolution par le général Jomini, les Victoires et Conquêtes des Français, ouvrages très estimés par les militaires, l'on verra que nous avons diminué plutôt qu'augmenté la part qui revient à Joubert dans cette victoire.
La mort prématurée de Joubert à Novi Tempécha d'arriver à la haute situation à laquelle il semblait appelé (i). Ne plaignons pas trop ces héros morts dans la fleur de leur jeunesse : Hoche, Joubert, Marceau, Desaix ; ne furent-ils pas plus heureux que Moreau tué en combattant la France, que tant d'autres qui abjurèrent si vite les croyances politiques de leurs jeunes années, qui renièrent si vite, comme Bonaparte, la Révolution à laquelle ils étaient redevables de toutes leurs grandeurs ?
Heureux ceux dont l'existence tout entière est marquée du sceau imprimé par cette vertu que les Anglais mettent au premier rang des qualités do l'homme politique : la consistance. Si Joubert eût vécu sous l'Empire, il eût rempli le rôle si utile, si glorieux, qui a immortalisé les noms de Moncey, de Davoust. de Drouot, de Morand, de Gudin, de tant d'autres qui furent les serviteurs infatigables de la France, sans servilité vis-à-vis du maître qu'elle s'était donné.
Quel que soit le mérite des hommes dont nous venons de parler,
(1) L'élude de semblables existences ne renferme-t-elle pas un haut enseignement ? Quoi, tant de travail et de temps dépensés pour développer une grande intelligence, tant d'efforts sur soi-même, de souffrances, de sacrifices, de combats intérieurs et extérieurs pour former un grand caractère ; et voilà qu'en un instant toutes ces facultés supérieures s'éteignent, toutes ces aptitudes si péniblement acquises se dissipent sans retour ! Quoi, de si riches promesses pour un résultat si misérable ! On ne reconnaît plus cet ordre admirable, qui dans tout l'univers proportionne toujours la grandeur des effets à la grandeur des forces et des moyens. Pour le chrétien comme pour le philosophe spiritualiste, ces morts si prématurées prouvent comme par un argument irrécusable la nécessité de l'existence d'une autre sphère plus heureuse, d'un milieu où toutes les vertus, les facultés dont l'éducation a péniblement commencé ici bas, pourront se développer et fructifier dans des conditions plus favorables que dans ce monde matériel, suivant la belle parole du poète :
Tout commence ici bas, mais tout finit ailleurs.
Hous croyons que Joubert occupe une place plus haute dans Thistoire de la France nouvelle. Après la tourmente révolutionnaire, aux excès de l'exaltation et du fanatisme politique, succédèrent par une réaction inévitable, la dépression de Tesprit public, le culte de la force, rindifférence politique et la préoccupation exclusive des intérêts matériels. Il fallait que quelques hommes en France restassent purs de toutes ces apostasies et de ces faiblesses, pour que Topinion républicaine pût se rattacher un jour à ces noms chargés pour ainsi dire de maintenir intacte la tradition des grands principes proclamés pendant la Révolution. Les noms de Lafayette, de Mirabeau, de Yergniaud, de Hoche, de Joubert, rappellent aussitôt à l'esprit un ensemble de doctrines, de tendances, de manières d'agir constituant un véritable enseignement politique*
C'est ainsi que Joubert est resté l'une des personnifications les plus pures de ce patriotisme, de cet esprit héroïque qui enfanta les merveilleuses victoires de l'armée d'Italie en 1796, de cette bourgeoisie qui a produit presque tous les hommes éminents*parmi les amis sincères et modérés de la Révolution. Il représente fidèlement cette génération ardente et généreuse qui crut arriver en un instant au but que les nations n'atteignent qu'après de longues épreuves : la liberté sous la loi, le gouvernement de tous par tous, l'égalité par une hiérarchie harmonique. Cette génération eut les passions de l'enfance, sa candeur, mais auasi son imprévoyance et ses violences. £lle réussit à démolir le passé, mais elle édifia peu, parce qu'elle manquait de l'élément organisateur par excellence, de l'esprit religieux . Soyons reconnaissants envers ces homme s qui se sacrifièrent pour en finir avec le passé et nous ouvrir les voies du progrès, surtout par les grands souvenirs et les grands exemples qu'ils nous ont laissés. Non, vos efforts, votre dévouement pour la cause du progrès n'ont pas été perdus pour la France, race héroïque des hommes de 89, de 91, de 99. Vous avez voulu marcher trop vite, devancer les temps, mais vos erreurs et vos fautes ne nous feront pas oublier les services que vous avez rendus à la liberté, à l'humanité. Et toutes les fois que l'esprit public se réveillera, quand notre pays voudra reprendre sa marche vers ses destinées glorieuses, sous quelque forme de gouvernement que ce soit, car toute forme de gouvernement régulier est compatible avec la liberté, vos descendants se tourneront vers vous, pour ressaisir, pour ainsi dire, la
filiation des grandes idées et du dévouement désintéressé, dans ces exemples que vous avez laissés comme pierres d'attente pour les ouvriers de Tavenir.
Le parti républicain en France a subi depuis un siècle de terribles épreuves ; s'il a commis des fautes il les a, pour son nien, durement expiées ; mais malgré ses fautes et ses défaites, ce parti s'est toujours relevé, parce qu'il a toujours trouvé dans l'histoire de son passé de nobles exemples pour le diriger et lui redonner une nouvelle vie.
On parlait un jour devant Joubert des prospérités guerrières de la République : « Oui, dit-il, c'est très bien, mais il manque à la République d'avoir lutté contre de grands et longs revers, d'avoir développé dans le malheur les vertus fortes et constantes que l'adversité seule donne aux nations comme aux hommes » .
Ce que Joubert disait de la République nous le dirons, nous, du parti républicain. C'est dans le malheur que ce parti a appris à se modérer, c'est par les obstacles qu'il a rencontrés qu'il a développé en lui cette énergie, cette espérance contre toute espérance, qui l'ont ramené au pouvoir. Gardons une éternelle reconnaissance pour ces jeunes héros qui, dans les luttes terribles de notre première Révolution, ont montré à ceux qui devaient les suivre comment on luttait, on souffrait, par le sentiment du devoir envers la patrie, comment l'on savait mourir pour la liberté et la République.
Sainte-Beuve dit de Joubert : « Dans une histoire universelle, si courte qu'elle soit, fût-elle à la Bossuet, il est sûr d'être nommé. Ce n'est pas en vain qu'on a été choisi, onême pour manquer le rôle de
César C'est comme signe, comme présage avant-coureur,
comme usurpateur (à son insu, le loyal jeune homme) du plus grand rôle moderne qu'il nous est visible aujourd'hui. »
Ainsi, selon Sainte-Beuve, Joubert fut comme une ébauche de Napoléon. Nous ne sommes point de cet avis. Joubert n'eût point fait, comme chef de l'Etat, ce qu'a fait Bonaparte. Fils de la Révolution, il n'eût point commis d'attentat sur sa mère, en premier lieu parce qu'il avait des convictions républicaines très arrêtées, comme nous l'avons vu par les communications qu'il fit à Gohier avant son départ pour l'Italie.
Puis il n'avait pas le caractère qui pousse dans les voies suivies par Napoléon, il n'avait pas son insatiable ambition, son amour de
la domination, son orgueil sans limites et son égoïsme sans scrupule. Sainte-Beuve reconnaît lui- môme que les deux traits distinctifs de son caractère étaient Tardeur et la modestie. « Cette modestie qu'il a, non pas extérieure seulement, mais intime- et sincère, le marque et le distingue entre tous : ce coin de faiblesse me le fait aimer. »
Avec un caractère semblable, on inspire la sympathie eu tout temps, on est capable d'être un chef d'Etat chez un peuple mûr pour la liberté, mais on est incapable d'usurper une dictature militaire comme celle qui, au 18 brumaire, mit fin à la République.
Napoléon, dans le Mémorial de Sainte- HéUne, dit : « Joubert ne prétendait à rien moins qu'à tenter ce que j'ai exécuté en Brumaire. » Napoléon, en parlant ainsi, cherchait à justifier son coup d'Etat si fatal à la liberté ; mais ni Joubert, ni Hoche, u'étaient capables de commettre un pareil attentat.
Tous deux moururent à temps, pour eux, pour le parti républicain. Il importait, nous le répétons, que Joubert, que Hoche, Marceau, etc. , conservassent intact leur renom de républicains intègres , fidèles à leur foi politique. Leur gloire pure de toute tache a été une grande force pour le parti qui s'honore de tels précurseurs.
La France, en 1799, n'était pas digne d'avoir un chef comme Washington ; elle avait besoin pendant quelque temps d'un maître à la main dure, et ce ne sont pas les meilleurs des hommes que Dieu appelle à cette tâche terrible de châtier les nations. Et pour cette tâche aucun n'était mieux qualifié que Napoléon.
Pendant la première République, les armées eurent une influence immense sur l'état politique de la France. Ce fut avant tout à leur courage, aux sentiments patriotiques qui firent supporter â nos soldats de& souffrances inouïes que la première République dut sou salut. Ce ne fut pas la Terreur, comme on l'a si souvent répété, qui sauva la France menacée de démembrement par la coalition de toutes les puissances européennes, mais l'héroïsme des armées. Non, ce n'est pas le divin Marat, ni l'incorruptible Robespierre, ni Danton qui ont arrêté les Prussiens et vaincu l'Autriche. Les hommes de sang n'ont fait qu'imprimer sur les institutions et les idées qu'ils voulaient défendre la tache qui les a tuées. La vraie république était aux armées et non à Paris en 93 et 94. Ce qu'il y avait de plus pur, de plus dévoué parmi les patriotes avait couru aux frontières. Ce sont ceux-là et non les hommes de la Terreur qui nous firent une
patrie si grande. La lumière se fait peu à peu sur les hommes de la Révolution. La publication récente de la correspondance de Merlin de Thionville révèle tout ce qu'il y avait de grandeur, de dévouement, de simplicité héroïque dans les armées du Rhin. La publication des lettres de Joubert contribuera aussi à rehausser la gloire* des soldats de Tarmée d'Italie, à mieux caractériser la physionomie particulière de ces campagnes, qui seront, dit Garât, réternel entretien des généraux, des soldats et des peuples.
L'héroïsme et les vertus des armées sous la Convention maintinrent à un haut degré l'honneur du nom de républicain que ternissaient les excès de la Terreur.
En 1798, les royalistes profitant de la défaveur jetée sur le parti républicain par les horreurs de ce régime, et ayant réussi dans le Sud- Est à intimider les électeurs par ce qu'on a appelé la Terreur blanche, se préparaient à renverser la Constitution de l'an 111 et le Directoire. Ayant la majorité dans les Assemblées, ils avaient pour eux une sorte de légalité.
L'armée qui avait protégé la République contre les ennemis du dehors, la préserva aussi des attaques des ennemis du dedans par son intervention au 18 Fructidor. Ce coup d'Etat ajourna la restauration des Bourbons de 17 ans, pendant lesquels les conquêtes de la Révolution purent se consolider assez pour braver toutes les attaques.
On a beaucoup dit que le 18 fructidor ouvrit la voie au 18 Brumaire. L'analogie entre ces deux coups d'Etat ne fut qu'apparente, le premier fut fait par des hommes qui n'avaient en vue que de sauver la République d'une Restauration imminente de la royauté, s'appuyant sur la trahison et une légalité factice obtenue par la Terreur blanche. Le 18 Brumaire avait surtout pour but la satisfaction de l'ambition personnelle d'un homme, comme la suite le prouva.
Ce qui fît le malheur du parti républicain modéré en 1798 et 1799, c'est de n'avoir pas assez compris qu'après dix années de la Révolution la plus terrible, la France avait avant tout besoin de sécurité pour les personnes et pour les propriétés et que l'armée seule, alors, pouvait fournir l'homme ou les hommes capables de . procurer à notre pays l'ordre public, sans compromettre les conquêtes de la Révolution. Un gouvernement vraiment libéral et strictement légal était impuissant par sa modération môme. En maintenant une
liberté complète, il ne faisait que laisser aux ennemis de la Révolution les moyens do la démolir. L'ardeur des royalistes à demander avant et après le 18 Fructidor, contrairement à leurs principes, la liberté la plus étendue pour la presse, pour les clubs, montre l'usage qu'ils voulaient faire de la liberté pour assurer le triomphe de la contre-révolution.
Les conquêtes de la Révolution n'existaient encore que sur le papier, pour ainsi dire. La liberté des cultes, la- séparation du spirituel et du temporel, l'égalité devant la loi, l'admissibilité de tous aux emplois publics, l'abolition des privilèges de priorité de naissance et de sexe dans la famille, la suppression des privilèges de classes dans la hiérarchie sociale, la liberté du travail, la division des propriétés, etc., toutes ces grandes vérités proclamées en 89, qui servent de base à la tiouvelle société française, n'avaient été formulées que partiellement en lois positives. Ces lois même ne fonctionnaient point. Les différentes administrations auxquelles l'exécution de ces lois devait être confiée, n'existaient encore qu'en projet. Il fallait, pour faire passer toutes ces doctrines, ces plans, de la sphère de l'idéal dans le domaine de la réalité, un pouvoir d'une énergie telle qu'elle ne pouvait guère s'acquérir qu'aux dépens de la légalité. Toute révolution aboutit à une transaction entre les principes nouveaux et les hommes du passé. L'armée seule pouvait fournir un homme ayant l'autorité nécessaire pour forcer tous les Français, sans distinction d'origine, à accepter le bénéfice des institutions nouvelles dont tous, en fin de compte, devaient profiter, et un homme d'épée, patriote, pouvait seul remettre l'ordre dans toutes les branches de l'administration publique. Ainsi, en 1799, le pouvoir de la phalange dévastatrice des fournisseurs et gens d'affaires croissait de jour en jour Leurs intrigues avaient brouillé Joubert avec le Directoire, il suffit de l'arrivée au pouvoir d'un général, en 1800, pour mettre à la raison cette nuée de vautours. Le malheur des républicains honnêtes en 1798, en 1799, fut de n'avoir pas suffisamment compris qu'il fallait un pouvoir très fort pour sauver la Révolution. Nous verrons dans l'étude sur Hoche les fautes commises à cette époque par les amis sincères de la République. Les volontés et les actions des hommes sont libres, mais les conséquences de CCS actions sont indépendantes de la volonté humaine. Ainsi lorsque la Providence divine, par un concours si merveilleux de cir-
constances en 89, eut pour ainsi dire donné libre carrière au peuple français pour choisir les voies qu'il lui plairait de choisir, bonnes oa mauvaises, la France disposant librement d'elle-même, après avoir paru quelque temps écouter la voix de la modération, s'abandonna bientôt sans mesure à l'entraînement des passions politiques. Nous croyons fermement qu'elle aurait pu suivre d'autres voies, des voies meilleures. L'émigration, le culte de Marat et le règne de Robespierre n'étaient point dans la force des choses ; mais après les fautes de tous les partis, après la Vendée, après la Terreur, rien ne fut plus possible qu'une dictature militaire. Ce fut une conséquence forcée du libre mais mauvais usage que les Français avaient fait pendant dix années de la libre disposition d'eux-mêmes.
Quelle que soit la légitime horreur que doit inspirer le 18 Brumaire, on ne peut s'empêcher de reconnaître que ce fut grâce à l'intervention de l'armée et par l'activité intelligente de l'un de ses généraux, que furent organisées les trois ou quatre institutions qui ont tué pour toujours l'ancien régime : le code civil, le concordat, l'université, l'admissibilité de tous à tous les emplois, et la propriété de la terre rendue accessible à tous.
La France devait, quajtorze ans plus tard, reconnaître par de cruels désastres qu'un peuple, pas plus qu'un individu, ne doit jamais aliéner complètement sa liberté.
Néanmoins, ne soyons point trop sévères pour nos pères, pour leur soumission à l'homme qui leur procurait la sécurité, la paix publique, le premier des biens pour une société. Cette génération avait largement payé sa dette en faveur de la cause de la liberté et du progrès ; elle avait droit au repos. Elle aurait obtenu les mêmes avantages, sans courir le danger de tomber sous le despotisme d'nn seul, si dans le général appelé au pouvoir on avait moins cherché la gloire et le génie que le bon sens, la modération et un sincère républicanisme, vertus qui brillaient dans Hoche, Joubert, Desaix.
Au temps actuel, c'est une des thèses favorites du parti intransigeant, qu'il ne faut plus d'armées permanentes et qu'il faut diminuer de plus en plus Timportance des généraux ; et cependant l'histoire montre que tous les Etats libres, république ou monarchie, ont été fondés ou maintenus le plus souvent par des hommes d'épée. Que serait devenue la liberté anglaise sans Gromwell et Guillaume III? La République de Hollande dut son salut à Guillaume le Taciturne, celle des Etats-Unis à Washington.
Une République en France sera toujours menacée par les ennemis du dehors et du dedans et succombera si elle n'a pas une armée fortement et sagement organisée. L'une des meilleures garanties de la durée de la République de 1870, c'est que par suite de la nécessité de se défendre contre la Prusse, elle a été amenée à s'occuper avant tout de l'organisation de son armée.
Cette armée renferme les meilleurs éléments. Sa composition est essentiellement démocratique, puisque tous les citoyens doivent être soldats. Il y a des attentats qu'on ne demandera jamais à une armée ainsi composée. Le principe démocratique est heureusement combiné avec le principe hiérarchique représenté par les cadres excellents provenant de l'ancienne armée.
L'armée française ainsi constituée est une grande école de vertus civiques. La première de ces vertus est le respect de la loi et du magistrat. Nos jeunes gens, forcés de s'incliner chaque jour devant le règlement militaire et par l'habitude d'obéir à leurs chefs, font l'apprentissage du respect des pouvoirs constitués dans la société civile.
Espérons que les généraux donneront à la jeunesse française l'exemple du respect des institutions établies. Notre salut ou notre perte viendront du développement ou de l'extinction de l'opinion républicaine dans notre armée, surtout dans ses états-majors. Espérons que les leçons du passé ne seront pas perdues. Deux fois l'armée en France a supprimé la République, deux fois le despotisme a conduit notre pays dans l'abîme. Les Bonaparte, au lieu de fonder en France une République régulière, nous ont ramené à la monarchie absolue; nos deux empereurs ont abouti à une fin misérable.
^ Combien plus noble, plus heureuse a été la carrière des généraux qui, au lieu de détruire la liberté de leur pays, l'ont servie, comme Washington et Garlield en Amérique, comme le général Dufour en Suisse, comme Joubert et Cavaignac en France. Mieux vaut prendre place dans l'histoire à côté de ces génies bienfaisants qui honorent l'humanité et que l'humanité honore, qu'aller grossir le nombre des aventuriers qui brillent un moment pour être, pendant des siècles, l'objet de l'exécration des peuples.