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ETUDE SUR LAZARE HOCHE

d'après sa correspondance

Parmi les généraux de la première République, aucua ne présente plus de points de ressemblance avec Joubert que le général Hoche. C'est pour cela qu'il nous a semblé qu'après la vie de Joubert, une esquisse de la biographie de Hoche serait intéressante et instructive.

Ces deux jeunes héros parurent l'un et l'autre appelés à jouer en France le premier rôle politique à la fin de la République, tous deux furent attaqués avec la même fureur par les royalistes et par les terroristes.

La correspondance de Hoche abonde en passages d'un intérêt capital pour l'histoire des partis sous le Directoire ; nous avons extrait ces passages qui sont comme perdus au milieu d'une grande quantité de lettres que personne ne lit.

L*on verra par ces fragments de lettres de Hoche combien la situation de la République, à la un du Directoire, présentait d'analogies avec notre situation actuelle, et quels daugers courra la troisième République, si elle ne sait pas éviter les écueils sur lesquels a sombré la première. Hoche signale ces écueils, ses paroles sont vivantes, et peuvent être mises à profit en 1884-1885, comme elles auraient dû l'être en 1798-1799. Puissent les leçons du passé éclairer et diriger les républicains du temps présent. (1)

Lazare Hoche naquit le 24 juin 1768 à Versailles. Son père était garde du chenil du roi Louis XV. Une tante, marchande de légumes, l'envoya à l'école où il fut bientôt le premier de sa classe.

(1) La plupart des détails de cette esquisse biographique sont empruntés à : La vie de La%are Hoche, suivie de sa correspondance , jpar Rousselin (2 vol. in-8% an YI de la République). Ce livre, écrit par un Dantoniste, est tout brûlant encore du feu des passions patriotiques du temps.

Hoche entra très jeune comme palefrenier dans les écuries du comte d'Artois ; il fut engagé par un subterfuge dans les gardes françaises. Animé d^un désir ardent de s'instruire, il tirait de Peau pour les jardiniers, afin d'avoir quelque argent pour acheter des livres. La lecture de Rousseau fit sur lui une forte impression. Il devint bientôt le modèle des sergents instructeurs et, après une revue en 1792, le ministre de la guerre Servan lui délivra un brevet de lieutenant.

Hoche à cette époque fut un partisan zélé de Lafayette. Ayant été envoyé à l'armée commandée par Houchard, qui repoussa à Hondschott 40,000 Anglo-Autrichiens, il se distingua tellement qu'il fut nommé chef de bataillon et, quelque temps après, général de brigade.

En 1793, il fut nommé, à l'âge de 25 ans, commandant en chef de Tarmée de la Moselle. Un désordre immense régnait partout dans cette armée, et les ennemis avaient repris l'avantage presque sur tous les points. Comment un gcoéral aussi jeune pourrait-il tenir tête à 100,000 Allemands commandés par des généraux formés par le grand Frédéric ?

Hoche mit d'abord tous ses soins à rétablir la discipline. « Point de discipline, disait-il, c'est le moyen d'être toujours battu. » Il avait trouvé les soldats dans le dénuement le plus affreux, c Je sui3 touché, disait-il, de ne pouvoir les soulager ; je ne peux que leur répéter que la patrie est là et qu'elle est tout. ^ Mot sublime. Il prévoit de longues et terribles guerres. « La République, fondée sur les débris du despotisme, ne peut être établie que lorsque des ruisseaux de sang auront coulé. » Presque tous les progrès de l'humanité ont été, hélas! obtenus à ce prix.

Le but de la campagne était de débloquer Landau. Hoche rencontra pour premier obstacle la mauvaise volonté de Pichegru qui commandait l'armée du Rhin. Après une attaque infructueuse sur Kaiserlautern, où il perdit beaucoup de soldats bressans, sans se décourager il fit une marche habile sur le flanc des Autrichiens et débloqua Landau. Les Autrichiens se retirèrent dans les lignes formidables de Veissembourg.

Pichpgru eut un profond dépit des succès du jeune général. Hoche ayant fait sa jonction avec Pichegru, se précipite pour le serrer dans ses bras : « I^es joues de cet homme, dit Hoche à ses amis, m'ont

paru comme du marbre. » Nommé au commandement en chef des deux armées réunies de la Moselle et du Rhin, Hoche, contre Tavis de Picbegru, attaqua les lignes de Veissembourg et les emporta le 26 décembre 1793 ; TAlsace était délivrée. Mais le Comité de salut public fefusa d'adhérer aux vues de Hoche pour la continuation de la campagne. Le Comité était égaré par Saint-Just et Pichegru. Saint-Just défigura les succès de Hoche à la tribune et Pichegru chercha à s'en approprier l'honneur. Les journaux de Paris racontèrent d'une manière inexacte les opérations militaires dont, au contraire, les journaux anglais donnèrent un récit fidèle.

Le martyre que la noire envie et l'intrigue feront subir à Hoche, jusqu'à ce qu'il en meure, commence : « Grand Dieu, s'écrie-t-il, s'il faut toujours souffrir ainsi, que je rentre dans lapoussière ! » Il chercha vainement à se justifier devant le terrible Comité de salut public. Il avait blessé l'orgueil de l'homme le plus implacable, de Saint-Just, représentant en mission aux armées ; il n'avait point eu pour lui la môme docilité que Pichegru. Saint-Just aurait voulu rattacher Hoche au parti de Robespierre et obtenir de lui communication de ses plans de campagne. Le jeune général fut inflexible, et refusa.

Saint-Just, de retour à Paris, exalta Pichegru, qui probablement trahissait déjà la République, et décida le Comité de salut public à proscrire Hoche qui, par une riise infernale, fut nommé général en chef, de l'armée d'Italie. Arrivé à Nice, il fut arrêté et transféré à Paris, où il resta en prison jusqu'au 9 thermidor.

Dans une lettre du 21 ventôse an II, le jeune général décrit ses angoisses. Abreuvé de dégoûts, tourmenté chaque jour d'une manière nouvelle, il ne peut plus ni boire, ni manger, ni reposer. « J'ai beau me représenter, dit-il, que Rousseau n'obtint justice qu'après sa mort. Rien ne peut changer la mélancolie qui me consume. » Non, ce ne sont pas ces hommes de sang, Robespierre, Saint-Just, qui ont sauvé la France envahie, eux qui proscrivaient le meilleur de ses jeunes généraux, celui qui était le plus républicain. (1)

(1) Hoche, comme Joubert et Desaix, est persécuté au début de sa carrière par les terroristes. Général en chef, il va monter sur Téchafaud, lorsque le 9 thernnidor brise ses fers. Il se venge de ses ennemis par cette magnifique

Après le 9 thermidor, Hoche, sorti de prison, fut appelé au cornmandement de Tarmée de l'Ouest. Ceux qui le firent nommer espéraient sans doute que Tinilexihle jeune homme serait vite usé dans cette terrihle Vendée, a ii généraux en chef et 120 8 utres ont déjà passé ici, écrit-il, et pas un dont on ait dit du bien. •

Un poète a dit : L'obstacle vous fait grand. Combien est vraie cette parole profonde ! Si Hoche reste grand entra tous dans Thisloire de la Révolution, c'est qu'il fut le pacificateur de la Vendée; il sauva la République bien plus que Bonaparte et Masséna. Les brillantes victoires de Rivoli et de Zurich ne furent possibles que parce que la pacification de l'Ouest permit à la République de reporter toutes ses forces sur les frontières de l'Est.

Arrivé en Vendée» Hoche, de son regard d'aigle, vit de suite rétendue du mal et son grand cœur lui inspira le vrai remède à cette plaie qui épuisait les forces de la France : la douceur. La guerre de Vendée avait déjà dévoré 600,000 Français et les quatre cinquièmes de la population mâle de l'Ouest, grâce au régime de terreur inauguré par les Rossignol, les Ronsin. (â)

Hoche mit un terme au système des représailles qui faisait que pas un jour ne se passait sans meurtre, incendie ou pillage. H assura la protection des personnes et des propriétés aux familles qui resteraient tranquilles à leur foyer. Les vexations, les cruautés des prétendus amis de la République, avaient exaspéré les paysans qui pillaient et égorgeaient le peu de patriotes dispersés dans le pays.

Le nouveau général changea complètement de tactique. Il recommanda à ses soldats de ne pas oublier qu'ils combattaient des Français. « Malheur, écrit il le 18 fructidor an 111 (4 septembre 1795), malheur à quiconque ne voudrait voir que des ennemis dans

les malheureux habitants des campagnes qui sont opprimés

par tous les partis. »

L'événement prouva bien vite combien Hoche avait vu juste, quand il avait jugé que les habitants de la Vendée étaient généralement portés à la paix. Beaucoup de paysans, se sentant protégés, \inrent eux-mêmes livrer les Chouans.

parole : « Que l'injustice des hommes, que nous avons éprouvée, nous fasse trembler à notre tour d'être injustes envers la patrie. » (2) Voir la lettre de Hoche au ministre de l'intérieur du 13 pluviôse an IV.

Dans une lettre au Directoire du â9 brumaire au 111 (20 octobre 179S), on Ut : « Pour faire cesser les brigandages, ce n'est nullement la quantité des troupes qui est nécessaire, mais bien leur qualité et l'emploi qu'on en saura faire. Nous n'avons pas besoin de grandes forces, si nos soldats sont disciplinés. Beaucoup de prétendus Chouans ne demandent qu'à vivre tranquilles ; déj.à l'habitant regarde sans effroi le bleu. »

Hoche forma des colonnes mobiles et substitua le système des campements, qui met une armée dans la main de ses chefs, au système des cantonnements qui énerve et démoralise lés troupes. « En voulant tout garder, nous avons failli tout perdre », écrit*il. II s'oppose à l'ordre du Comité de salut public qui avait ordonné la coupe des haies nécessaires pour la clôture des bestiaux dans un pays de pacage.

Enfin, Hoche s'efforça d'extirper la racine môme du mal qui dévorait ce malheureux pays. C'était le froissement des croyances religieuses. La guerre civile qui rongeait le cœur de la France avait eu surtout pour causes les mesures ineptes et iniques qui avaient rendu presque impossible l'exercice du culte catholique dans une grande partie de la Vendée et de la Bretagne. Des ordres sévères d'avoir à respecter le culte des populations furent envoyés par Hoche à toutes les autorités civiles et militaires.

Parmi les fragments étendus de la correspondance de Hoche, que nous allons citer, il y a des vues applicables au temps présent. Celui qui écrivait ces lettres avait les opinions philosophiques de son temps, de son parti, mais il se croyait pour cela même obligé d'être tolérant.

Le 27 ventôse an III, il écrit à tous ses officiers 'généraux :

« Entre les moyens que vous devez employer pour rétablir la tranquillité de ce pays, celui de vous servir des prêtres comme intermédiaires entre vous et l'habitant des campagnes, n'est pas à dédaigner. Si nous parvenons à rétablir la confiance par leur moyen, la chouannerie tombera sur-le-champ.

« Vous connaissez, citoyens, la loi salutaire que la Convention nationale vient de décréter sur la liberté des cultes. Proclamez-la, répandez-la dans les campagnes avec profusion, et surtout ne dédaignez pas de prêcher vous-mêmes la tolérance religieuse. Les prêtres, certains qu'on ne les troublera pas dans l'exercice de leur

miaistère, deviendront vos amis, ne fût-ce que pour être tranquilles. Leur caractère les porte naturellement à aimer la paix, ils peuvent

tout sur l'esprit de Tbomme non éclairé Leur influence est

telle que s'ils arrivent à vous donner leur confiance, ils défendront aux paysans de marcher contre les troupes de la République. »

Cette circulaire produisit de suite Tapaisement dans une portion considérable du pays. Officiers et soldats, pour la plupart, ne deman* daient pas mieux que d'obéir à de tels ordres.

Le 14 frimaire an IV, Hoche écrit au Directoire : « Il eût été à désirer qu'on ne criât pas sans cesse après les prêtres ; la masse des campagnes les veut. Les ôter tous c'est vouloir éterniser la

guerre Ces hommes peuvent servir utilementi il ne s'agit que

de les détacher des nobles et des chefs (de Chouans), ce qui n'est pas difficile, en les accueillant bien. Saint-André a maintenu le Finistère en conservant les prêtres. On les y a proscrits depuis, aussi ce département remue-l-il beaucoup. »

Le 10 pluviôse an IV, il écrit à un général : « Je crois que

Gharette rôde autour du lac de Grand-Lieu Dirigez de ce

€Ôté vos partis de cavalerie. Recommandez à vos principaux officiers

de bien traiter les prêtres et les femmes les uns et les autres

aiment à être flattés, à inspirer la confiance ; une fois qu'on la possède ils font faire des découvertes utiles. »

Ces sages conseils furent suivis et Gharette ne tarda pas à être pris.

Au Directoire, 19 ventôse an IV :

« Je l'ai dit cent fois au Directoire, si l'on n'admet la tolérance religieuse, il faut renoncer à l'espoir de la paix dans ces contrées. Le dernier habitant, acharné d'aller en paradis, se fera tuer en

défendant l'homme qu'il croit lui en devoir ouvrir les portes

D'ailleurs faut-il fusiller les gens pour les éclairer ? »

Au ministre de la guerre, 13 germinal an IV ;

« Lorsqu'on veut défanatiser un peuple, il faut lui faire oublier

ses prêtres par de sages institutions et non en le persécutant

Je regarde les intolérants en matières religieuses comme les plus grands appuis de la contre-révolution. »

Au ministre de la police, 24 prairial an IV :

« Si vous n'êtes tolérants, nous ferons la guerre, nous tuerons des Français, cette guerre ne finira pas, elle nous mine. Si vous

poursuivez les prêtres, vous en aurez dans cent ans qui se feront un honneur de recevoir ce qu'ils appellent la palme du martyre. Méprisez-les : bientôt l'habitant, libre dans sa croyance, les abandonnera. »

Le 25 germinal an IV, Hoche avait écrit au Directoire dans le même sens : « Vous vous rappellerez ce que j'eus l'honneur de vous répéter si souvent : Punissez les citoyens rebelles aux lois, mais ne vous mêlez pas de culte. On guillotine des prêtres à Vannes tous les jours ; tous les jours aussi les vieilles femmes et les jeunes garçons viennent tremper leur mouchoir dans le sang de ces malheureux ; et bientôt ces monuments d'horreur servent de drapeau aux fanatiques habitants des campagnes, qui se font égorger pour aller plus vile en paradis, »

Hoche haïssait d'ailleurs le fanatisme chez les catholiques comme chez les révolutionnaires. « J'ignore, écrivait-il, de quelle secte sont les scélérats qui plantent des têtes humaines en haut des clochers. »

Mais son antipathie pour ce qu'il appelait la prétraille, ne l'empêchait pas d'écrire, en pluviôse an HI, au fort de la tourmente révolutionnaire : « Il est de la morale et de la politique d'accorder la liberté de conscience à tout être pensant. »

Hoche, malgré l'influence du milieu où il avait vécu, avait une certaine religiosité. Il est juste de rappeler que dans son enfance, le curé de SaintGermain-en-Laye, ayant remarqué son intelligence, le prit en affection, fit de lui un enfant de chœur, et lui donna les premiers éléments d'instruction. (1)

Le 10 prairial au IV, Hoche prononça un discours le jour de la fête des Victoires. Ce discours, plein de sages conseils au peuple souverain, se termine par une prière :

« Dieu puissant qui veilles aux destinées de cet empire, qui dans les combats as dirigé nos coups, Ihomme que tu créas doit être libre ; ne permets donc pas qu'aucun dominateur puisse le gouverner.

(1) Rappelons à ce propos que le plus beau des couplets de la Marseillaise ;

I^ous entrerons dans la carrière Quand nos aînés n'y seront plus, etc.,

eut pour auteur un prôlre patriote du Dauphiné.

Extirpe les factions du sein de la République et protège, ô Dieu, nos saintes lois contre les attaques de leurs \ils ennemis. »

Hoche était de la religion de Rousseau, on le voit par sa correspondance avec sa famille.

L'homme qui, élevé dans le milieu le plus révolutionnaire en religion comme en politique, pouvait, avant d'avoir 30 ans, s'élever à des vues aussi judicieuses et équitables, n'avait pas un esprit ordinaire. Les vues que le jeune général républicain exprimait en 1795 sont applicables à notre temps comme au temps où il vivait.

Ceux qui veulent faire accepter définitivement la République à la France, ne doivent jamais oublier qu'ils ont affaire à une population, en immense majorité, catholique. S'ils froissent violemment cette religiosité, chez les femmes surtout, le règne de la République sera sans cesse troublé et ne durera pas. Certainement les hommes de progrès ont le droit et le devoir de réprimer les abus cléricaux^ mais ils doivent le faire avec prudence et équité. Ainsi, qu'ils imposent l'instruction obligatoire, rien de mieux ; mais que, sous prétexte de neutralité en religion, l'Etat ne rende pas trop difficile sinon impossible, l'instruction religieuse des enfants.

L'Etat a pu supprimer les Jésuites et autres couvents, la masse de la population est restée profondément indifférente à ces mesures ; mais si l'on touche au clergé paroissial, on se prépare d'inextricables embarras. Supprimer le salaire de ce clergé, faible compensation pour les biens qu'on lui a enlevés, serait une iniquité. En entrant dans des voies semblables, on donnerait au clergé catholique les moyens de regagner rapidement la popularité qu'il a perdue par son intolérance sous le deuxième Empire.

Hoche, tout en s'occupant de pacifier les esprits, ne perdait point de vue les menées des royalistes ; il avait averti plusieurs fois le Directoire qu'une grande expédition d'Anglais et d'émigrés se préparait à descendre en Bretagne. On n'en voulait rien croire à Paris. Tout d'un coup, on apprend qu'un corps considérable d'émigrés a débarqué dans la presqu'île de Quiberon, s'est emparé du fort Penthièvre, où il a été rejoint par 10,000 chouans.

La terreur est partout. Hoche, prompt comme la foudre, est déjà en face de l'ennemi, il profite de la faute commise par les émigrés qui auraient dû se porter de suite en avant, il les enferme dans la presqu'île, comme des rats dans une souricière, et ne tarde pas à

s'emparer par surprise du fort l*enthièvre défendu par 15,000 hommes (21 juillet 1795, 3 thermidor).

Hoche avait fait prisonniers 700 émigrés, il ne put se décider à leur appliquer la loi terrible de la Convention. Il demanda des ordres au gouvernement, qui fit exécuter tous les prisonniers. Hoche avait offert au chef des émigrés, Sombreuil, de le laisser fuir ; celuici voulut partager le sort de ses compagnons d'armes. Charette, par représailles, fit fusiller, dit Lavallée, 2,000 soldats républicains. Ce chiffre doit être réduit des deux tiers, d'après Henri Martin.

Hoche, sans se reposer, revint en Vendée et poursuivit sans relâche Charette, qu'il prit et fit fusiller; il avait sauvé la République : voyons quelle fut sa récompense.

Les royalistes qui avaient à leur disposition presque tous les journaux de Paris, directement ou indirectement, firent désormais les plus grands efforts pour démolir l'homme qui leur paraissait le principal obstacle à leurs desseins. Maîtres de presque tous les ministères, par ceux d'entre eux qui avaient pris le masque républicain pour entrer dans toutes les administrations, les royalistes s'arrangèrent de manière à laisser l'armée de l'Ouest sans pain, sans souliers, sans argent.

^ Hoche écrit de Quiberon :

« Je suis sans aide-de-camp, sans adjudant-général, sans papiers et presque sans vivres. » Peu de temps auparavant il écrivait : « Je ne reçois aucune nouvelle de Paris, il semble que je suis oublié du monde entier, sauf de quelques intrigants qui s'acharnent après moi. »

Le 15 nivôse an IV, il éclate dans une lettre au ministre de la guerre : « Qui diable dirige vos journaux ? L'un annonce que le désarmement de la Vendée est faux (il avait mis le plus grand soin à enlever les armes des paysans), l'autre que nos armées du Rhin sont exterminées. Pourquoi ne pas les démentir hautement ? Faites donc quelque chose pour ces pauvres patriotes que ces bruits déconcertent. »

Enfin le 26 nivôse an IV, dénoncé par les autorités constituées de l'Ouest, obsédé par les intrigues de ceux qui veulent perpétuer la guerre civile, Hoche demande un successeur.

Le 3 thermidor an IV, il est à Paris d'où il écrit :

« Je pouvais croire que les habitants plus tranquilles rendaient

au goavernement la justice qu'il mérite et partageaient Tenthoa* siasme qu'ont produit ailleurs les succès de la campagne... Au contraire, chez les parUculiers on n'entend que plaintes et mur • mures, on connaît à peine nos succès ou on affecte de les ignorer.

« J'avais vu des émigrés, plus français que royalistes, pleurer au récit de nos victoires ; j'ai vu des parisiens les révoquer en doute. »

N'avons-nous pas vu, en notre temps, les succès diplomatiques, militaires, du gouvernement de la République, exaltés par le» journaux étrangers, être l'objet des railleries et de l'indifférence des journaux parisiens?

Les royalistes cherchaient à écarter des emplois les républicains modérés. Le sage Jourdan venait de perdre le commandement de son armée.

Le 3 prairial an lY, Hoche écrit : « A peine sommes-nous débarrassés d'une faction que nous avons à nous défier d'une autre. Depuis la découverte delà conspiration des anarchistes, on demande le désarmement des terroristes. Sous ce nom, les royalistes voudraient anéantir les derniers des patriotes. »

Hoche signale avec perspicacité la tactique des royalistes. En premier lieu, alors comme aujourd'hui, ils confondaient sans cesse les républicains modérés avec les violents ou les terroristes, et sous ce nom on persécutait les meilleurs citoyens. On rappelait la jeunesse des armées au nom des familles éplorées.

Au Directoire, 8 fructidor an IV :

« Lorsque chacun fixe votre attention sur les anarchistes, les Babouvistes, il m'appartient de vous faire connaître la vérité sur une autre faction qui, plus adroite, plus dangereuse, marche à pas de géants vers son but : la royauté. La République est grande à l'extérieur, admirée môme de ses ennemis, mais à l'intérieur elle n'a aucune consistance.

« Le plan des royalistes est de s'emparer des élections, et la majorité des choix populaires leur a été favorable. »

Ces succès des royalistes étaient dus à la terreur qu'ils inspiraient par leurs violences contre les patriotes dans les provinces, et à la ténacité avec laquelle, dans leurs journaux, ils conspuaient les républicains.

Le mot d'ordre des comités royalistes était : Avilissez la monnaie nationale, ne donnez rien aux armées de l'intérieur afin de dégoûter

— folles soldats; par les journaux et leurs affiliés dans les administrations, désorganisez les finances.

Hoche s'était élevé avec force contre les excès de la Terreur ; il signale avec non moins d'énergie la conspiration royaliste et il engage le gouvernement à la combattre avec vigueur.

•c Victime moi-même de la Terreur, je ne provoquerai pas son retour, mais une indulgence déplacée pourrait opérer la contrerévolution. »

27 messidor an 111 : « Il ne faut pas s'y tromper, tout ce qui a occupé des places pendant la Révolution doit être anéanti, si la royauté est rétablie.

« Les tribunaux (nommés par l'élection) acquittent chaque jour des hommes reconnus pour être des chefs de chouans, tandis qu'ils condamnent à 20 ans de fer le militaire coupable du moindre délit.

« Une foule de jeunes gens, pour échapper à la réquisition, sont entrés dans les administrations militaires et contribuent à enlever le strict nécessaire aux défenseurs de la patrie.

4 germinal an IV : « S'il reste au Directoire à faire quelques changements, ce serait principalement dans ses bureaux où des agents infidèles y servent les ennemis de la République. ^

10 ventôse an IV : « Les royalistes fabriquent des dénonciations contre les généraux et les envoient au Directoire revêtues d'une teinte patriotique.

« Les brigands nous dénoncent tantôt comme terroristes, tantôt comme royalistes. »

Au Directoire, 21 pluviôse an IV : « Croiriez-vous que 3 ou 4 chevaux que vous m'àvez envoyés ont été aveuglés dans mes écuries? Les royalistes ont payé un scélérat pour enfoncer des aiguilles dans les yeux de ces chevaux. Quel pays ! Quelle guerre ! Quelle perspective j'ai devant les yeux : le poignard, le poison, et, le dirais-je, l'envie ne me prépare- t-el le pas quelque chose de plus ignoble ? ô patrie ! >

A Garnot, 30 pluviôse an IV : a II existe ici un système de désorganisation tous les hommes qui se sont loyalement dévoués

à la défense de la patrie seront sacrifiés. »

Les fureurs des royalistes contre Hoche redoublèrent quand il organisa son expédition contre l'Irlande; ce fut alors qu'un assassin lui tira un coup de pistolet à Rennes. Il fut aussi, dit-on, l'objet

d'une tentative d'empoisonnement ; à la suite d'un souper, il eut de violentes trancliées.

Dans une lettre au Directoire, du iO ventôse an IV, il se plaint de sensations douloureuses, d'une fièvre dévorante, de douleurs qui lui paralysent la moitié du corps, et il demande en grâce son rappel.

C'était le commencement de la m&ladie nerveuse qui amena sa mort prématurée et qui eut pour cause principale l'excès de ses fatigues physiques et morales et surtout le chagrin qu'il éprouvait par suite des calomnies dont il était l'ohjet.

Le Directoire, rendant enOn justice à celui des généraux qui jusqu'alors avait le mieux mérité de la République et qui lui était le plus sincèrement attaché, nomma Hoche commandant de l'armée de Sambre-et-Meuse.

Plein d'une vigueur nouvelle, Hoche déploya dans son nouveau commandement ses hautes qualités et, le 6 floréal an V, il pouvait écrire au Ministre do la guerre : « Vous n'avez pas idée, citoyen ministre, de la beauté et de la bonté de l'armée de Sambre-et-Meuse.

« L'armée est forte de 86,000 hommes qui vivent sur l'Allemagne ; j'en peux porter 70,000 sur le Danube et culbuter les Autrichiens jusqu'à Vienne. »

Le 18 avril 4797, Hoche gagna sur les Auirichiens la bataille de Neuvied. Les Autrichiens, qui avaient perdu 10,000 hommes, 30 canons, étaient poursuivis par Hoche et Moreau, lorsque les vainqueurs furent arrêtés par la nouvelle de la signature de la paix à Leoben.

L'armée de Sambre-et-Meuse aurait probablement pu elle-même forcer l'Autriche à la paix ; il n'est donc pas exact de dire que Bonaparte seul sauva la France de l'invasion par ses victoires d'Italie, mais il est certain que ces victoires frappèrent l'imagination populaire plus que les services non moins utiles des armées qui servaient sur les bords du Rhin, (i)

La République était sur le point de périr, légalement pour ainsi dire, à la fin de 1797. Les élections de l'an V avaient donné une

(1) C'est cette armée de Sambre-et-Meuse qui fournit à Masséna les moyeus de vaincre à Zurich, tandis que Bonaparte avait emmené avec lui en Egypte ce qui faisait la principale force de Tarmée chargée de défendre le midi de la France, ce qui perdit Joubert ^ Novi.

majorité énorme aux royalistes dans les deux Assemblées Le général Pichegru, élu président du conseil des Cinq-Cents, se préparait à restaurer les Bourbons, comme le général Monk avait restauré les Stuart.

Ce furent les armées qui sauvèrent la République au 18 Fructidor. Les trois directeurs, Larevellière, Rewbell et Barras avaient d'abord jeté les yeux sur Hoche, qu'ils nommèrent ministre de la guerre. Celui-ci vint à Paris et s'aboucha avec les trois directeurs qui parurent d'abord avoir la résolution de lui confier une sorte de dictature provisoire. Nul choix ne pouvait être meilleur ; son républicanisme ardent, son désintéressement, le mettaient à l'abri de tout soupçon de vouloir aspirer au despotisme. Sa haute capacité militaire qui lui donnait tant d'ascendant sur les armées du Nord et du Rhin, les qualités administratives, gouvernementales qu'il avait révélées en Vendée, pouvaient faire espérer qu'il pacifierait la France entière comme il avait pacifié la Vendée et la Bretagne.

Hoche, à la tête de l'armée de Sambre-et-Meuse, devait marcher sur Paris; il s'avança jusqu'à Reims, lorsqu'il apprit que le Directoire lui avait retiré sa confiance. Malmené par Carnot, désavoué par Barras, il remit son portefeuille à Scherer, et retourna dans son camp, en faisant brusquement rétrograder son armée (1).

C'est à partir de sa disgrâce auprès du Directoire, que Hoche tomba dans une sombre mélancolie. Les angoisses de la vie politique brisèrent l'àme et le corps du héros, que rien n'avait pu ébranler sur les champs de bataille. A son abattement moral succéda un profond abattement physique : Hoche avait négligé un rhume; il ne put se résigner au repos que lui ordonnaient les médecins, repos qui

(1) Fouché, dans ses Mémoires, dit : « Par des ressorts secrets, ce mouvement de Hoche fut tout à coup suspendu .. On voulut ménager au vainqueur de l'Italie une influence exclusive. Les intérêts de Bonaparte étaient représentés par Barras, et l'on fit du 18 fructidor une simple démonstration mfilitaire sous la direction d'Augereau, lieutenant de Bonaparte. » Les historiens n'ont pas assez appuyé sur cette rivalité directe entre Hoche et Bonaparte.

Soult, dans ses Mémoires, est d'accord avec Fouché sur les causes de la disgrâce de Hoche, et affirme que ce fut Bonaparte, lui-même, qui envoya à Paris Augereau pour le 18 Fructidor « Hoche, dit Soult, possédait les qualités qui constituent le grand capitaine. Si Hoche eût vécu, il eût prévenu le 18 Brumaire. »

lui était insupportable, parce que le travail était sa seule ressource contre le chagrin.

Pourquoi les auteurs du 18 Fructidor, après avoir choisi Hoche, qui était digne de devenir le chef de TEtat, choisirent-ils Augereau, qui n'était qu'un soldat? N'est -il pas permis de supposer que les Directeurs et les hommes de loi, qui se groupaient autour d'eux, craignirent de se donner un maître et de donner à l'armée une trop grande prépondérance dans les affaires politiques ? C'est cette appréhension exagérée du pouvoir militaire qui avait égaré les Directeurs girondins, dans leurs démêlés avec Brune et Joubert, commandant de l'armée d'Italie, démêlés qui avaient amené la démission de Joubert.

Le moment était venu où l'armée, la partie la plus républicaine alors de la nation, devait intervenir dans les affaires intérieures du pays, et Hoche avait le sentiment vrai des nécessités de la situation politique, lorsqu'il écrivit, le 13 pluviôse an IV, au ministre de l'intérieur : « Telle est la position de ce malheureux pays, qu'il semble que les habitants soient destinés à s'égorger mutuellement, si les troupes de la République, étrangères aux querelles particulières, ne mettaient continuellement un frein à la rage qui possède la minorité des deux partis. La majorité veut être tranquille et implore sans cesse notre appui, d

Pour terminer la Révolution et pour consolider les progrès accomplis par elle, il fallait un homme de génie et un homme probe, sincèrement attaché à la République, qui eût entre les mains l'autorité nécessaire pour dominer les divers partis et les obliger à se tenir en repos.

La désillusion sur les hommes et les choses, le sentiment de l'impuissance de la liberté à guérir les maux, suite d'une révolution aussi violente que la nôtre, et par suite le dégoût des affaires existaient plus ou moins à cette époque chez la plupart des hommes probes qui avaient pris part à la Révolution. Ce fut alors que Merlin de Douai éprouva les atteintes d'une misanthropie qui ne céda qu'au travail obstiné qui fit de lui le prince des jurisconsultes de son temps. <c J'espère enfin, disait- il, au sortir de cette crise morale, que les bons esprits l'emporteront sur les Chouans et les Jacobins. »

En 1799, la République régulière, légale, cette forme la plus noble, la plus élevée que puisse revêtir le gouvernement des sociétés

humaines, était devenue presque impossible» et les républicains modérés ne pouvaient espérer de faire vivre la République qu^en se soumettant, comme les citoyens de la Rome primitive, à une dictature temporaire. Il fallait, en France, un gouvernement très fort, qui pût forcer les partis à des transactions avantageuses pour les uns et pour les autres.

La sécurité des personnes et des propriétés est le premier besoin des hommes en société, et Tordre public est le terrain, Thumus, où l'on implante ensuite la liberté, le plus précieux des biens.

Ce gouvernement fort, dont la France avait besoin, Tarmée seule pouvait le fournir, et le général Hoche semblait désigné, plus que nul autre, pour occuper le pouvoir. Le 18 Fructidor, fait par Hoche et non par Augereau, qui ne pouvait avoir aucune influence en politique, aurait pris une autre direction, et ce coup d'Etat aurait rendu inutile le 18 Brumaire. La conduite de Hoche, en Vendée, donnait des garanties suffisantes qu*il saurait user du pouvoir avec modération et clémence.

Ce fut Barras qui. au moment décisif, abandonna ses deux collègues, avec lesquels il s'était d'abord entendu pour appeler Hoche au pouvoir. Barras subit rinfluence des Bonaparte.

On n'avait pas voulu de Hoche, on ne tarda pas à subir le despotisme de Bonaparte. Avec Hoche ou Joubert, la France n'aurait pas eu les grands triomphes de l'Empire, mais elle n'aurait pas eu les désastres irréparables de 1814. Chaque peuple, comme chaque individu, se fait à lui-même sa propre destinée.

Hoche, avant de mourir, recouvra sa sérénité, et ses dernières paroles respirèrent l'espoir dans l'avenir de sa patrie. « Les intrigants passeront, disait -il, la vérité, la liberté ne périront point. »

Ne nous lamentons pas trop sur la fin prématurée de Hoche et de Joubert. Qui sait ce que l'avenir leur réservait, si leur vie avait été plus longue ? Ils moururent à temps, comme Marceau, Desaix, Kléber, avant que rien n'eût terni l'auréole de pur républicanisme qui couronne leur front.

Ces jeunes héros, si sympathiques, inaugurent dignement en France l'ère républicaine ; ils soutinrent sur les champs de bataille la même cause que Rousseau, Vergnaud, M™* Roland avaient soutenue par leur parole et par leurs écrits. Le terrain n'était pas suffisamment préparé en notre pays, en 1792, pour l'instauration de la

République ; de longues et douloureuses épreuves étaient encore nécessaires à la France pour qu'elle fût capable d'avoir cette forme de gouvernement.

Dieu se servit des passions mauvaises de Napoléon, dont le prodigieux génie n'avait d'égal que l'ambition sans frein et sans scrupule, pour consolider quelques-unes des conquêtes de la Révolution et les répandre dans le midi de l'Europe. Ni Hoche, ni Joubert n'auraient pu faire ce que Napoléon a fait, à cause de leurs qualités mêmes ; aucun d'eux n'aurait forcé les Bourbons à se tenir tranquilles par un crime comme le meurtre du duc d'Enghien, ni maté les anarchistes de Paris par des déportations sans jugements, ni bouleversé l'Europe de fond en comble pour semer partout les principes de la Révolution irançaise.

Quelle que soit la gloire incomparable de Napoléon, la France doit meitre au-dessus de lui ces hommes qui sacrifièrent leur vie pour maintenir notre indépendance nationale, la liberté politique et religieuse, et le droit que nous avions de vivre en République.

Pour nous acquérir ces biens inestimables, jamais Hoche, Joubert n'ont sacrifié les droits de l'humanité et n'ont eu recours à de mauvaises actions ; tous deux ont succombé sous le poids des soucis et des mécomptes de la vie politique, persécutés par la haine des Terroristes et des Royalistes ; ils resteront les types de ces hommes qui, parleur modération et leur patriotisme désintéressé, sont^ dans les Républiques, en butte aux attaques des partis extrêmes, parce qu'ils ne veulent accepter le joug d'aucune coterie exclusive.

Les grands exemples que nous ont laissés la plupart des Girondins et les généraux au patriotisme héroïque mais éclairé dont nous avons esquissé la vie, sont la meilleure partie de l'héritage que nous a laissé la première République .Puisse la génération actuelle, en reprenant cette glorieuse tradition, établir définitivement en France le règne d'une République modérée, où la loi seule soit souveraine !

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