CAMPAGNES DE 1792 ET
A la fin de 1792, quelque temps après la bataille de Yalmy, Montesquieu envahit la Savoie, et ordonne au général Anselme d'occuper le comté de Nice. Anselme grossit sa petite armée de 6,000 volontaires Marseillais, passe le Var, s'empare de Nice, de Villefranche, poursuit les Piémontais dans les montagnes, jusqu'à ce qu'il soit arrêté par le camp de Saorgio, devant lequel vinrent se briser tous ses efforts. — Les premières lettres de Joubert renferment le récit de la part qu'il prit aux travaux de cette campagne. Ce sont les impressions d'un jeune officier, qui n'a pas encore une idée exacte de l'importance réelle des événements dont il est témoin. Le récit de ses longues marches sur les rives du Rhône et sur le bord de la mer, les essais de sa plume inexpérimentée pour exprimer le saisissement causé par la vue des Alpes, ses portraits des anciens du régiment, du colonel, M. Dagobert, et l'expression souvent heureuse de ses sentiments de déférence pour ses supérieurs, d'affection pour ses camarades, qui l'encouragent, viennent en aide à sa faiblesse physique (1), révèlent chez le jeune officier un caractère sympathique, un esprit qui a de l'étoffe, mais ne méritent pas d'être publiés, à cause de l'incorrection de la forme.
Joubert, montrant dès le début ces sentiments d'humanité qui forment un des traits principaux de son caractère, déplore, dans ses lettres à son père, les dévastations don^ le comté de Nice fut le théâtre : « Que de pillages dans les villes, dit-il, que de cruautés dans les campagnes t Le paysan aurait eu tant de plaisir à devenir Fran-
(1) Joubert était de haute taille (5 pieds 9 pouces), mais il avait une constitution frêle et délicate, qui se fortifia par un exercice forcé dans ses campagnes.
çais. » L'oD trouve dans les lettres du jeune officier les motifs qui poussèrent à ces excès les soldats ; on y voit des détails navrants sur les souffrances de l'armée :
« Nous sommes quelquefois trois jours sans pain, et le soldat ne murmure pas ; Tun d'eux s'en plaignait hier devant un Piémontais. — « Que dis- tu, s'écria un de ses camarades, nous avons des vivres pour trois semaines », et ils étaient à jeun à six heures du soir. Quel héroïsme ! Nous avons été depuis trois semaines, à un quart de pain ! Le fils Ravier, de Saint-Bénigne, est à notre avant-garde, il mange quelquefois ma soupe. Son père devrait lui envoyer quelque argent : un grenadier est malheureux avec un quart de pain par jour. »
On comprend que cet héroïsme ne fut pas général, surtout parmi les volontaires : 1er, bestiaux étaient enlevés aux cultivateurs, qui, exaspérés, prenaient les armes, insultaient nos convois et assassinaient soldats et officiers, ce qui entraînait de déplorables représailles. Telle fut l'origine de la guerre des Barbets (nom donné aux paysans insurgés) .
Cette première campagne contre les Austro-Sardes n'a presque pas laissé de traces dans l'histoire. Nous extrayons des lettres de Joubert le récit de deux ou trois des principales affaires dans lesquelles il commença à se signaler, non -seulement par sa bravoure, mais par ses connaissances sur toutes les parties de la science militaire ; il recueillit alors le fruit de l'étude consciencieuse qu'il avait faite de tons les ouvrages principaux sur l'art militaire, quand il était simple grenadier dans les volontaires de l'Ain, en garnison à Gex. — Ses camarades lui reprochaient de rester toujours dans sa chambre au lieu de prendre part à leurs plaisirs. — « J'ai étudié le droit, répondait-il, maintenant j'étudie la science de la guerre ; je pense qu'il ne faut pas moins de travail pour cette nouvelle étude que pour la première. »
Joubert raconte à son père son premier engagement sérieux avec les Piémontais, l'affaire de Lescarena.
« Nice, le 84 novembre 1792, an I*' de la République.
« La situation critique dans laquelle vous vous trouvez à rintérieur méfait partager vos inquiétudes; mais il faut espérer que nos victoires ramèneront bientôt la confiance et le bon
ordre. Votre dernière lettre m'a trouvé au lit, où j'étais retenu par les excessives fatigues que j'ai essuyées dans une expédition où j'ai plus souffert du froid et de la faim que du feu des ennemis. Le 18, on donnait à Nice une fête aux commissaires de l'assemblée. Pendant cette fête arrivent des ordonnances qui apprennent que 6,000 Piémontais ont attaqué le général Brunet, qui a été obligé de se replier sur Lescarena. Nous partons 1,100 honunes, à 9 heures du soir. »
Joubert raconle ensuite comment ces troupes mal commandées, recevant Tordre de battre en retraite, furent saisies d'une de ces terreurs paniques si communes dans le commencement des guerres de la Révolution.
« Des volontaires Marseillais couraient comme des lièvres, sans savoir où cependant, criant à la trahison, comme s'ils n'avaient pas tout fait eux-mêmes par leur lâcheté. J'avais 40 hommes de mon régiment et un capitaine ; nous descendons sans nous presser. Le feu de l'ennemi sur nous est vif et sûr. Au milieu de la déroute, oubliant que je ne suis que lieutenant, parce que je ne voyais aucun chef en état de se faire écouter, je m'écrie : « Cent hommes de bonne volonté avec moi, et je me charge de repousser l'ennemi ! » Je n'eus pas plutôt lâché ces mots que tous les soldats de ligne qui n'attendaient qu'un commandement se pressent autour de moi, et plus de 300 volontaires. Les autres fuyaient à toutes jambes. La multitude d'hommes m'embarrassait. Cependant je parvins à les diviser en plusieurs pelotons, et, avançant avec deux seulement sur le revers de la montagne, nous exécutons de sang-froid deux feux de peloton et deux feux de file, qui font bientôt taire celui des ennemis. Alors paraît M. Rigaud, lieutenant-colonel de la Drôme, qui nous commandait. Ce brave homme avait préféré la mort au déshonneur, et s'était retiré tout le dernier : s'il a échappé, c'est un miracle. Voyant l'ascendant que je venais d'acquérir sur les troupes, il me pria de m'en servir pour rétablir l'ordre.
On voulait le victimer pour avoir exécuté Tordre du général. . . . Ces scélérats de Piémontais mâchent leurs balles, et la moindre blessure est dangereuse.... Nos soldats reprennent courage et construisent une redoute avant la nuit. Le lendemain, le général vint et trouva nos dispositions bonnes. M. Rigaud lui dit tout ce que j'avais fait; il avait aussi écrit à Nice pour rassurer contre la terreur panique des fuyards. Ceux-ci m'avaient fait passer pour mort avec le capitaine. Jugez de la joie de mes camarades en m'embrassant, après m'avoir pleuré. — Le lendemain, nos colonnes reprirent l'offensive, et l'ennemi décampa de Bera. Il est impossible de raconter ce que les Marseillais y ont commis d'horreurs, même contre les femmes. La troupe de ligne ne voulant pas partager le déshonneur de cette action, s'est retirée. Le général envoya M. Dagobert pour y remettre l'ordre. Il me dit de l'y suivre avec 20 hommes. Ce ne fut pas sans peine qu'il parvint à son but, et sans avoir lui-même couru des risques. C'est le même bataillon de Marseillais qui avait abandonné la veille son poste (1). »
Jouhert, modeste autant que brave, oublie de raconter dans sa lettre comment il faillit périr, en se jetant à corps perda dans la mêlée pour dégager son colonel des mains des Marseillais. Une aventure assez semblable lui était déjà arrivée à Dijon, pendant qu'il était étudiant. En 1789, une émeute effroyable menaçait les jours du premier président du Parlement, qui était alors, si nous ne nous trompons, M. de Saint-Peine. Le jeune Joubert, sans autre arme qu'une légère canne, tint tête à la populace furieuse, la contint par son attitude ferme et résolue, barrant de sa personne l'entrée de l'hôtel du magistrat menacé. Ses discours calmèrent la fureur du peuple.
(1) Un historien s'est efforcé récemment de rassembler tous les documents pouvant discréditer les volontaires de la Révolution. U y eut cei-tainement parmi eux beaucoup de cas d'indiscipline, d'insubordination et autres désordres. L'ivraie se mêle souvent au bon grain ; mais il n'en reste pas moins vrai que les volontaires ont sauvé de l'invasion )a première République. Joubert était l'un de ces volontaires.
PRISE D'ISOLA. — 26 Mai 1793
« Sur la fin d'avril, on me donna la commission de
chasser de leurs rochers, de leurs cavernes, des Barbets qui assassinaient nos dragons d'ordonnance. Avec 50 grenadiers, je les poursuivis pendant un jour et une nuit, dans les lieux les plus abominables. On n'arrivait à leurs rochers qu'après avoir risqué cent fois de se casser le cou. Souvent il fallait se traîner sur le ventre. Plusieurs fois je me suis trouvé avec un ou deux grenadiers au plus. Nous tuâmes un Barbet et nous en prîmes huit. Au retour de cette expédition, j'eus la fièvre pendant quatre jours ; le cinquième, le canon tonne à Belveder, il faut du secours et nous partons. Mon capitaine ne voulait pas me laisser aller, mais je me trouvai assez de force pour aller à Belveder. Le général nous ordonne de tourner les Piémontais : nous montons six heures de suite, traversons deux torrents. Mais nous avions fait fausse route, et nos cinq compagnies de grenadiers se trouvent en présence de 2,000 hommes, qui nous forcent à battre en retraite. Ma faiblesse était telle, que j'avais été forcé de m'arrêter pour vomir. J'étais à deux cents pas derrière mes camarades, quand je les vis rétrograder. Je m'élance alors droit aux ennemis. Les balles, des deux côtés, me passaient par-dessus la tête, et nous nous trouvons coupés des nôtres, moi et un volontaire blessé à la jambe. Mais en nous lançant sur une pente très raide, nous traversons la ligne des Piémontais et nous sommes sauvés. Des grenadiers de ma compagnie avaient voulu revenir sur leurs pas pour me dégager, et il fallut un ordre du commandant pour les en empêcher. Ma maladie se passa par cet exercice forcé du !•' mai.
« Le 18, le colonel Serrurier rassemble à Saint-Martin sa division, consistant en notre bataillon de grenadiers, le 1" de hussards, huit compagnies d'infanterie légère, un bataillon de
volontaires, 1,200 hommes de Kellermann et deux pièces de quatre. II fallait prendre Isola, défendu par 12 ou 1,500 hommes retranchés. Nous fîmes deux colonnes : celle de gauche où était Tartillerie qui suivait la rivière, celle de droite où j'étais. La colonne de gauche ne put avancer, ne pouvant traîner ses canons ou plutôt les porter à bras. Restait pour forcer 1,500 hommes d'élite, notre colonne de 1,500 grenadiers ou chasseurs. Nous grimpâmes douze heures de suite, et à cinq heures du soir nous étions dans les nues. Bientôt les nuages s'épaississent, la grêle tombe, le tonnerre gronde, et, ce qui n'est pas rare dans ces terribles pays, la neige tombe en abondance et efface tous les chemins. Le général, qui s'était égaré par la coquinerie du guide, arrive au moment où le froid nous saisissait, et où nous demandions le combat, préférant mourir au feu que dans les angoisses du froid en passant la nuit sur ces montagnes. Nous défilons un à un à travers des précipices, faisant trois quarts de lieue en trois heures. A huit heures du soir nous apercevons l'ennemi. Le capitaine, deux grenadiers et moi, nous nous élançons à travers la neige jusqu'aux épaules. Tous les grenadiers suivent en criant : Vive la nation I Trois fois je suis englouti dans la neige et trois fois je me relève. Enfin nous arrivons au bas de la montagne. Isola est dans le fond, appuyé à la montagne. Nous, nous en sommes séparés par un torrent jusqu'alors jugé non guéable. Derrière le torrent se découvrent les retranchements. Il y avait, pour les défendre, 1,000 hommes de troupes de ligne, deux compagnies suisses et 500 miliciens. Nos cris, notre audace, plutôt que nos coups de fusil (presque tous avaient le canon plein de neige, à peine 200 pouvaient faire feu), glacent d'effroi les miliciens. Nous débusquons l'ennemi des deux petits retranchements. Nous nous précipitons à travers les balles jusqu'au torrent. Là nous sommes arrêtés, exposés au feu qui part du retranchement et des maisons du village. L'on demeure un moment incertain, un fusil mouillé à la main. Notre feu est mesquin. Enfin notre commandant Miollis, suivi de
six officiers du 51« (j'étais l'un des six), de deux officiers de volontaires et d'une soixantaine de grenadiers, nous longeons la rivière le sabre à la main et allant droit au pont, à travers une pluie de plomb. Des feux allumés près du bord nous exposaient aux coups de l'ennemi. Le pont était coupé. Nous allons droit au torrent. Autre incertitude : j'y entre le premier ; au premier pas j'en ai jusqu'au nombril, je me retire ; je prends le capitaine Morangis par la main, et m'élance avec lui au milieu du torrent. De Morangis, vigoureux garçon, tombe, je le relève ; deux fois je le relève encore. Nous sommes au bord» Notre brave commandant nous suit. Un volontaire avait passé avec nous. Nos 60 braves se jettent après nous, et nous poussons au village en criant : Vive la nation / Ça ira / Notre témérité glace d'effroi l'ennemi, qui prend la fuite. Nos camarades, entendant nos cris, essayent le passage; mais il fallait du courage : à neuf heures nous avions passé les premiers, à minuit à peine 400 étaient-ils au village. La nui* nous empêcha de poursuivre l'ennemi. Nous ne faisons que 20 prisonniers des plus paresseux, avec 8 ou 10 blessés, dont un capitaine suisse de Courten, qui avait la cuisse cassée. Nous prenons beaucoup de munitions de guerre et changeons presque tous nos fusils contre ceux des Piémontais. Nous bivouaquons, trempés par la neige, la pluie et le torrent. Nous avons 3 grenadiers noyés dans le torrent, 6 perdus dans les neiges, 2 morts, 30 blessés. Il faut qu'un Dieu nous ait secondés pour avoir si peu de morts, moins que nos ennemis, qui faisaient un feu d'enfer. « Mon Dieu que ce feu est beau ! » me disait mon capitaine Morangis, qui a fait les guerres du Canada. « Je suis tombé dans le lit du commandant piémontais, dont i'ai trouvé les belles chemises, la redingote, les belles culottes, le sabre, le portefeuille et la correspondance. J'ait tout envoyé au général, sauf les belles culottes (les miennes étaient déchirées), le sabre et les jambons. Vous verrez sur les papiers le récit de cette affaire. C'est la plus brillante et celle qui nous fait le plus d'honneur dans les Alpes. 60 déterminés ont tout fait. »
ogle
Le jeune Joiil»prt termine sa lettre par un P. -S. qui est l'expression fidèle de cet esprit de famille, de cette tendre affection pour ses parents et amis, qui l'animèrent constamment au milieu de ses rudes labeurs :
« Bien des choses à toute la famille. Dans mes dangers, je suis toujours avec vous. Je travaille pour ma famille, et si j'acquiers de Tlionueur, ce n'est que pour elle. Si j'étais isolé, je n'aurais pas de courage ; mais pour son père, mais pour ses frères, ses sœurs, on ne peut qu'être des lions.
« Votre très soumis et affectionné fils,