COMBAT DE DEGO
« En vue de Gênes, 29 septembre 1795.
«... Depuis un mois je n'ai pas quitté mes bottes ; enfin notre expédition est terminée. Mes forces n'étaient pas suffisantes pour en supporter les fatigues ; mais Tamour de la patrie, de la gloire, m'en a donné de supérieures à mon tempérament, et je continue encore la vie la plus dure et la plus misérable.
(( Les Autrichiens avaient rassemblé 10 à 1 1 ,000 hommes près de Savone. Pour les prévenir, craignant que les Génois ne leur livrassent Savone, nous nous sommes portés, le 2 des sans-culottides, sur l'ennemi avec trois colonnes. Je commandais les troupes légères dans la colonne du général Cervoni. Pendant deux jours, les Autrichiens ont reculé. Aujourd'hui, dans la plaine du Dego, près de Cairo, nous les vîmes se déployer, avec deux colonnes filant sur les hauteurs pour nous couper. J'entendis ronfler le canon ennemi sur nos éclaireurs, et je vis leur cavalerie cherchant à les couper. Je n'avais aucun ordre d'attaquer ; mais le soldat français, ennuyé des marches forcées sans pouvoir se battre, prit les ordres de luimême, et le combat fut engagé. Jamais on n'a vu pareil acharnement. Sans artillerie, nos têtes de colonne ont attaqué l'ennemi déployé en bataille avec toutes ses forces et ses canons. L'affaire n'a duré qu'une heure et demie, et déjà 1,000 Autrichiens avaient mordu la poussière. La résistance a été terrible. Nous n'avions affaire qu'à des Hongrois ; leurs bataillons, qui étaient comme des murs de feu, n'étaient rompus que par nos baïonnettes et nos sabres. . . La nuit nous surprit. L'ennemi satisfait évacua, nous laissant des magasins capables de nous nourrir pendant six mois. Les représentants ne jugèrent pas à propos d'aller plus loin. — Tous les militaires reprocheront toujours à Albitte de n'avoir pas voulu
profiter de Tardeur du soldat et de notre victoire. Mais il craignait d'être tourné, comme si un ennemi battu pensait à tourner son vainqueur. . . »
« Corbua, 20 octobre 1795.
«... De jour en jour ma tâche devient plus pénible. Je commande cinq bataillons disséminés sur une ligne de plus de sept lieues. Je dois secourir les deux généraux qui m'avoisinent ; attaqué, je suis livré à moi-même. Je sens tout le péril de la tache qu'on m'impose ; cependant je ne m'en plains pas, et quand on paraît craindre pour moi, je montre au contraire beaucoup d'assurance, espérant beaucoup dans mes précautions, le courage de mes troupes, et dans un peu de bonheur; car il faut de tout cela à la guerre. Et dans le cas où je succomberai, du moins on n'aura rien à me reprocher, et on se rappellera de moi comme d'un brave homme et d'un homme qui voulait faire son devoir. »
« Corbua, 13 janvier 1796.
« Il parait que je ne serai point de l'expédition de Corse. Je suis réservé à quelque chose de pis. Une maladie terrible détruit nos bataillons, dont les plus forts sont réduits à 150 hommes. Pas de jour qui ne nous coûte autant qu'une bataille. Tout nous manque. Je ne parle pas d'habillements, nous sommes nus depuis Tété. Nous n'avons ni pain ni souliers. Nos assignats ne valent rien... Je vis le plus économiquement possible chez un bon curé, qui depuis trois mois n'a pas voulu entendre parler de payement ; il faudra régler cependant.
« Nous occupons une ligne immense dont je tiens la tête. Je présage au printemps des événements sinistres ; mais je suis résolu à tout.... Je laisserai passer le mauvais temps, en espérant que la Providence nous ramènera le beau.
« Je ne serai pas fâché de rentrer chez moi ; mais la guerre
durerait-elle trente ans, je suis déterminé à Tache ver... Et s'il ne me reste de mes travaux que la gloire de les avoir achevés, ce sera le cas de bien d'autres. »
D'une lettre du 18 ventôse an IV, nous extrayons quelques détails intéressants :
« Kellermann ne voit que terrorisme partout, comme s'il y en avait aux avant-postes... Nous souffrons tous les maux, couchés sur la paille, buvant de Teau, très souvent réduits à 12 ou 14 onces de pain rempli de pierres et noir comme du temps de Robespierre. J*ai vu passer mon 3« bataillon de l'Ain. Pannetier, Soulier, Boisson sont venus me voir et ont partagé ma misère. Rien n'était si risible que de voir l'approche de ces deux jeunes gens ; ils avaient fait une lieue pour nous voir. Je les ai reconnus qui se tenaient à vingt pas de moi, détournant la tète quand je les regardais, en s'extasiant sûrement de voir des pays si loin. Nous avons joui un moment de leur embarras bressan. Enfin, pour en finir, mon frère est allé les chercher. »