BATAILLE DE LOANO
Les prévisions sinistres de Joubeit ne se réalisèrent point, grâce au changement de gouvernement qui eut lieu à cette époque. Au moment où Tarmée d'Italie était dans une si triste situation, la Convention était à sa fin. Les pouvoirs du Comité de salut public étant sur le point d'expirer, sa puissante action ne se faisait plus sentir. Le Directoire, qui devait gouverner en vertu de la Constitution de Fan III, ne fonctionnait pas encore. Dans cet interrègne, tout se désorganisait. Les administrations militaires sans ordre, sans argent, n'envoyaient plus rien aux armées ; mais dès que le Directoire fut installé, lout prit une face nouvelle à l'armée d'Italie Les munitions arrivèrent, et Augereau emmena une superbe division, qui s'était distinguée en Catalogne. Kellermann attendait ces
renforts pour reprendre TofTensive ; mais le Directoire lui donna pour successeur Scherer, connu par ses succès à la bataille de i*Ourthe et en Catalogne.
Scherer se prépara à une action décisive. Son armée, qui avait été obligée de se replier devant le général Devins, occupait avec son centre le col de Tende, mais elle avait cessé de s'étendre jusqu'à Gènes par sa droite. Les Français occupaient Tétroit espace (trois lieues à peine) qui s'étend entre les crêtes de l'Apennin et la mer. Les Piémontais, commandés par Colli, établis au camp de Ceva, sur le revers des Alpes, gardaient le Piémont. Les Autrichiens, placés en partie sur le sommet de l'Apennin, en partie à Loano, sur ie versant maritime, étaient entre Gênes et les Français. Les généraux ennemis ne s'attendaient nullement à une bataille, et ne pouvaient se décider à renoncer à la vieille et bonne manière de faire la guerre, comme du temps de Louis XIV, où les généraux allaient passer à l'armée la belle saison, pour revenir l'hiver jouir des plaisirs de la cour. Scherer, malgré une neige abondante tombée le 23 novembre, prend ses dispositions pour une grande bataille. Et Joubert écrit à son père d'Isola, le 28 octobre 1795 :
« Ce n'est plus de repos qu'il faut que je vous parle, mais bien d'une nouvelle campagne que nous allons commencer dans quatre à cinq jours avec l'hiver. 40,000 hommes s'ébranlent pour attaquer l'armée austro-sarde, retranchée jusqu'aux dents ; 12,000 grenadiers et chasseurs, commandés par le général Laharpe, commenceront la trouée ; je figurerai avec cette brave division. Vous voyez, mon père, que ce n'est plus à Pont-de-Vaux qu'il faut songer à aller ; aussi je n'ai plus que Milan ou la paix devant les yeux.
« Tandis que la Convention triomphait, on y parlait de nous; je commandais en effet, sous les ordres du général Miollis, la colonne qui brûlait le camp austro-sarde. Eh bien, on en parlera encore pendant rétablissement du nouveau gouvernement dont nous attendons notre bonheur. Toute l'armée demande le combat à grands cris. L'enthousiasme est tel qu'au commencement de la Révolution ; et les ennemis, en apprenant nos triomphes, trembleront dans l'intérieur comme
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à Textérieur. J'attends, moi, la paix pour résultat de notre campagne d'hiver, et, dans cet espoir, je m'y livre tout entier. Vous ne serez sûrement pas fâché d'apprendre que je commanderai une des têtes de colonnes de 12,000 grenadiers et chasseurs. »
Nous ferons maintenant précéder chaque lettre, où Joubert fait le récit d'une affaire importante, de quelques indications sur les opérations de l'armée auxquelles se rattache cette affaire. Nous préveDons, une fois pour toutes, que nous ne faisons le plus souvent que résumer l'excellente histoire de M. Thiers. Notre seul but est de mettre dans leur meilleur jour les propres récits de notre illustre compacriote.
A la bataille de Loano, les Français étaient 36,000 contre 45,000. Scherer résolut de se porter sur le centre et la droite des Autrichiens, de leur enlever le sommet des Apennins, les séparant ainsi de Golli et les resserrant entre les montagnes et la mer. Serrurier fut chargé de contenir Golli par des attaques simulées. Augereau devait pousser la gauche de l'ennemi à Loano, mais lentement.
Masséna, au centre, chargé de l'offensive, attaqua vivement la droite des Autrichiens, commandée par d'Argenteau, la chassa de ses positions, fila rapidement le long des crêtes de l'Apennin, et réussit à enfermer la gauche des Autrichiens dans le bassin de Loano, entre lui et Augereau. La déroute des Autrichiens fut complète le premier jour, et le lendemain, les Piémontais furent battus à leur tour.
Dans le rapport que Scherer adressa au Directoire, on lit les détails suivants sur Joubert : « fjcs adjudants généraux Rusca et Joubert, qui commandaient Tavant-garde du corps du centre (Rusca à gauche et Joubert à droite), ont mérité, par leur valeur et leur habileté, que je les propose, sur le champ de bataille, aux représentants du peuple pour être nommés généraux de brigade. . . Après la victoire de Loano, j'ordonnai au général Serrurier d'attaquer les Piémontais de front, pendant que je ferais couler sur la gauche et les derrières de l'ennemi 3 ou 4,000 hommes commandés par Joubert et Mesnard. L'ennemi, tourne^, abandonna 19 canons à Spinardo. Le général Joubert a secondé avec beaucoup d'intelligence les mouvements du général Serrurier. «
Cette victoire de Loano, qu'ont trop fait oublier les victoires de Tarmée d'Italie en 1796 et 1797, inaugura glorieusement Tinslallation du Directoire.
Voici les lettres écrites par Joubert à son père à l'occasion de la bataille de Loano :
« Finale, 26 novembre 179ft.
« Joubert, général de brigade, à son père,
« La nouvelle qualification que je me donne vous annonce une victoire, je dis plus, une victoire complète. Ma colonne est entrée, son chef à la tête, dans les redoutes sans tirer un coup de fusil, a tué ou fait prisonnier tout ce qui se trouvait dedans, et a décidé la victoire à la division de gauche. L'ennemi nous a laissé 42 pièces de canon, tous ses magasins, 5,000 prisonniers, dont un général et 100 officiers, 5 drapeaux, etc. Chose inouïe : car ils étaient défendus par toutes les règles de Tart. Ils étaient 19 à 20,000 et nous 22,000 seulement. La défense a été des plus opiniâtres. Aussi le carnage a-t-il été affreux. Et notre perte à nous est si faible, que c'est une chose incroyable. »
« SouS'Ceva, 30 novembre 1795.
« Nos fatigues et nos victoires ne cessent point. Je viens encore, après avoir battu les Autrichiens, d'être chargé, avec ma brigade, de talonner les Piémontais, et je leur ai enlevé 19 pièces de canon. Je ne sais si mon physique y résistera. Ma marche est si rapide, que j'ai perdu aides-de-camp, domestiques, chevaux. Je suis à pied ; tout est derrière moi.
« J'avais eu des scrupules d'accepter le grade de général de brigade ; mais mes camarades et les généraux, le représentant Ritter lai-même m'ont paru si contentsdecette promotion, et je suis chargé d'entreprises si intéressantes, que mon refus aurait passé pour refus de service. Je laisse donc aller l'eau sous le pont. »
« 18 novembre 1795.
ce Joubert à son père,
« Le rapport de Scherer ne vous indique pas la part que j'ai eue à la belle journée du 2, parce que nous étions loin de lui. Je vais vous en dire deux mots : Je commandais Tavant-garde du centre qui attaquait le général Argenteau ; nous trouvâmes devant nous deux redoutes, gardées par 1,200 hommes et 7 pièces de canon ; j'y montai au point du jour, avec 600 grenadiers ou chasseurs, et, de concert avec le général Pigeon, qui avait une pareille tête de colonne, nous nous précipitâmes gur la redoute sans tirer un coup de fusil, à travers le feu le plus terrible. Ma colonne entra la première ; je fus jeté dans la redoute par deux grenadiers ; quarante de mes gens s'y sabraient. Un commandant disputait son épée à un chasseur, je lui appuie mon sabre sur la poitrine en lui disant : <( Rendstoi I » Mes grenadiers le rS^pectent aussitôt, mais me disent : Général, tuez-le ! (J'étais en roupe de soldat et en guêtres.) — Quoi I vous êtes général ? réplique l'offlcier en laissant tomber son arme ; et aussitôt vingt autres officiers m'entourent et me demandent la vie. Pendant cette scène d'une minute, la redoute fut pleine à ne pouvoir s'y remuer : on y était comme dans une place un jour de foire, et déjà 800 Autrichiens avaient mis bas les armes. 400 hommes et les canons tenaient un peu plus bas, je les fais tourner de suite. La mitraille me pleut dessus, mais ma manœuvre délivre du canon les colonnes de Saint-Hilaire et du général Charlet, qui sautent sur les pièces, et la victoire est à nous. Ensuite, le corps d' Argenteau veut nous rechasser ; mais nous l'attaquons avec furie, nous le romnons, et pendant quatre heures nous en faisons une boucherie terrible. Nos colonnes réunies à Bardineto, Masséna se porte sur Melagno ; je formais son avant-garde. L'ennemi n'avait point eu le temps de s'y rallier. Après nous être reposés quatre heures de nuit, Masséna, qui
avait tourné Devius sur la rivière de Gênes, se porta sur son flanc, et moi, avec 500 hommes, je me jette promptement sur ses derrières. Ma troupe était harassée et n'allait point à mon gré; je prends 30 hommes pour découvrir Saint-Jacques, communication de Tennemi avec ses magasins ; nous rencontrons une patrouille, on la chasse. L'ardeur éloigne mes hommes ; je ne ma trouve plus qu'avec six ; je continue cependant ma découverte, et me voilà sur Saint-Jacques. J'y vois 300 Allemands occupés à charger des effets sur des mulets ; je n'hésite pas à tomber sur eux ; mais l'ennemi, ne nous voyant qu'au nombre de six, nous entoure ; je gagne une hauteur que je connaissais, et là je me défends pendant trois quarts d'heure, jusqu'au moment où mon corps vint me délivrer, et nous fûmes maîtres du magasin : c'étaient les effets d'un régiment ; mes grenadiers se sont enrichis. Mulets, artillerie, tout défilait par lài et tout fut arrêté. Je fus attaqué deux fois par l'ennemi, deux fois l'ennemi fut repoussé ; et le lendemain, après qu'il eut fait sa retraite, j'eus le plaisir de voir que ma manœuvre hardie l'avait obligé de nous laisser 17 pièces et 200 chariots. Voilà ce qui m'a fait faire général !
« Je continuai ma poursuite, et j'étais près d'entrer à Savone, lorsque je reçus l'ordre de me rendre à Bardineto, pour la seconde expédition rapportée par Scherer. Audaces fortuna juvat ] le mot du grenadier : « Général, tuez-le », et ma hardiesse d'attaquer 300 hommes avec 6, voilà ce qui a décidé mon succès.
«P. 4^. Dans l'affaire du 11, ma colonne s'empara de 19 pièces, dans la retraite que nos manœuvres firent faire à l'ennemi. Le général Kellermann me demandait les deux pièces que j'avais laissées à Melagno : je crois que je suis quitte à présent. »