CHAPITRE I
Enfance de Kléber. — Ses premières armes dans l'nrmèe ar!trichienne. — La dévolution de 1789. — Kléber au siège de llayence.
Jean-Baptiste Kléber naquit à Strasbourg, le 9 mars 1752 dans la paroisse Saint-Pierre-le-Vieux. Son père était venu de Geispolsheim, village situé a deux lieues de Strasbourg, s'établir dans la capitale de l'Alsace comme tailleur de pierres. Sa mère, Reine Borgart, qui appartenait à une famille aisée de Ruffach, dans la Haute-Alsace, était une belle et grande femme au dire des contemporains.
Le père de Kléber mourut alors que l'enfant était âgé seulement de cinq mois. Sa mère se remaria, deux ans après, avec un veuf, nommé Burger, qui avait, de son côté, plusieurs enfants et qui, ainsi que cela se produit ordinairement en pareille circonstance, n'avait aucune affection pour le jeune Kléber. Vou lant épargner à son fils les mauvais traitements de ce
beau-père, la mère de Kléber le confia à un vieux curé des environs, son parent, qui prit soin de sa première éducation. Il lui enseigna les éléments du latin et des sciences exactes. L'enfant prenait un goût tout particulier pour les héros de l'antiquité. Les actions glorieuses des grands capitaines de la Grèce et de Rome, de Miltiade. de Thémistocle, de Scipion, de César impressionnaient vivement sa jeune imagination. Il était aussi très habile dans l'art du dessin, mais il faisait le désespoir du vieux prêtre par son emportement, ses escapades et surtout par son aversion pour l'instruction religieuse et le catéchisme. Il était même très peu respectueux pour les pratiques religieuses de son maître. Un jour qu'il servait la messe, il but tout le vin que contenaient les burettes et courut se cacher dans les bois voisins. A son retour, le vieil ecclésiastique l'enferma dans la cave et écrivit à sa mère qu'il ne pouvait plus le contenir et qu'il désirait être débarrassé de ce mauvais sujet. Rentré à Strasbourg, le jeune homme se mit à apprendre le métier de son père, et il suivait en même temps les cours de dessin. Il avait des camarades d'une condition sociale plus relevée que la sienne, ce qui lui attirait quelquefois des désagréments; mais il avait déjà cette force athlétique et cette haute stature qui devaient lui donner, par la suite, beaucoup d'ascendant sur ses soldats, et il n'hésitait pas à se faire respecter à coups de poings. Il a raconté lui-même l'un de ces incidents:
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(( Un jour, écrit-il, un de ces petits mess:curs, comme il en existe beaucoup, pour qui tout ce qui est utile est déshonorant et qui, sans doute, parce que je lui avais plu à certains égards, semblait me rechercher, se promenant un matin dans les environs de la ville, fut étrangement surpris de me trouver taillant la pierre. Il vint à moi, mais il ne me traita plus comme il avait coutume. Il ne me dissimula même pas qu'il n'avait pas cru auparavant se trouver dans la société d'un maçon ; il ajouta d'autres mots piquants et chercha à me mortifier. J'endurai quelques instants ses mauvais propos, mais à la tin, fatigué de ses fades plaisanteries, je lui appliquai sur le dos quelques coups du manche de mon marteau, en le prévenant que s'il était curieux d'apprendre comment j'en savais manier d'autres, il ne lui serait pas difficile de me rencontrer. Mou petit homme fut, sans doute, content de la leçon; car il ne chercha point à en recevoir une nouvelle, et toutes les fois que le hasard nous fit trouver ensemble, -il baissait humblement les yeux. »
Ayant pris la résolution de devenir architecte, Kléber entra à l'Ecole de Munster, puis, pour se perfectionner, il se rendit à Paris et il resta pendant deux ans dans l'atelier du célèbre architecte Ghalgrin. Son tempérament passionné et la fougue de la jeunesse le portèrent à fréquenter des mauvais garnements qui l'entraînaient avec eux dans la débauche. Sa conduite déréglée inquiéta sa mère qui le rappela
à Strasbourg. îi obéit à regret et se dirigea vers l'Alsace. En passant à Besançon, où il avait des amis, il trouva l'occasion de se disputer violemment avec un jeune homme de la ville, nommé Doney, et de le provoquer en duel. La rencontre eut lieu le lendemain dans les prairies de Vaux, près de Besançon. Kléber, d'un coup d'épée, perça le bras de son adversaire; mais la maréchaussée, prévenue par le père de Doney, arriva a l'improviste et mit Kléber en arrestation. Le gouverneur de la place le fit enfermer puis, sur les instances des jeunes gens de la ville qui désapprouvaient la conduite de leur compatriote, il le fit relâcher et il sortit de Besançon au milieu des acclamations d'une jeunesse enthousiaste. Il se rendit à Strasbourg; mais là, il reprit l'existence désordonnée qu'il menait à Paris, fréquentant les cabarets, se disputant sans cesse, causant partout où il passait du trouble et du scandale.
Un jour, dans un café, il prit violemment parti pour les élèves de l'Ecole militaire de Munich, qui discutaient avec des jeunes gens de Strasbourg. Les jeunes Bavarois fumaient de longues pipes, en buvant flegmatiquement de la bière; les Strasbourgeois se moquaient d'eux. Kléber prit leur défense avec passion et il entra en relations avec ces jeunes gens. Il en résulta une familiarité telle que les jeunes Bavarois entraînèrent Kléber à l'Ecole militaire de Munich, obtinrent de l'électeur de Bavière son admission dans rétablissement en qualité d'aspirant officier. Kléber
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apprit le métier des armes a l'étranger. Cette part:cularité n'avait pas alors le caractère antipatriotique qu'elle présenterait aujourd'hui. Il n'était pas rare de voir des jeunes gens de l'Alsace faire leurs études militaires en Allemagne, de même que, en France, des étrangers suivaient les cours de nos écoles militaires. L'on prenait du service dans une armée étrangère sans que personne eût l'idée de trouver à redire. La Tour d'Auvergne prit du service en Espagne, La Fayette en Amérique, etc. Le système actuel du serrice militaire obligatoire pour tous n'existait pas avant la Révolution. Les questions de conscription, de recrutement, n'avaient pas du tout les mêmes règles que de nos jours et pourvu que l'on ne prenne pas les armes contre son pays, le service à l'étranger n'avait, en ce temps, rien d'anormal.
Un jour de l'année 1776, l'Ecole militaire de Munich reçut la visite du général allemand, prince de Kaunitz, ancien ambassadeur auprès de la cour de Louis XV, et qui fut, pendant quarante ans, le premier ministre du cabinet autrichien, sous les règnes de Marie-Thérèse, de Joseph II et de Léopold II. Kléber, dont le caractère commençait déjà à tourner à une audace ambitieuse assez caractérisée, s'efforça de profiter de la circonstance qui se présentait. Agé alors de vingt-trois ans, il était l'un des plus beaux hommes de son temps. « Sa taille, dit le comte Pajol, l'un de ses biographes, avait six pieds; parfaitement proportionné, ses yeux d'une grandeur moyenne,
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mais d'une expression extraordinaire, sa figure ouverte, où se peignaient les impressions de son âme ardente, constituaient un ensemble à U; fois imposant et très sympathique. Le son de sa voix, d'ordinaire très agréable, avait dans la colère l'éclat du tonnerre. L'extrême blancheur de ses dents accusait le soin qu'il en prenait, comme de toute sa personne. Toujours bien mis, mais de la manière la plus simple, il était recherché, quoiqu'il semblât prendre à tâche de rester à 1 "écart. C'est à ces avantages naturels qu'il attribuait la plupart des événements agréables ou malheureux de sa vie. Aux dons extérieurs qui attirent les regards, il joignait les qualités morales qui gagnent les cœurs. Il sut partout et toujours se concilier, malgré son esprit caustique, l'amitié de ses camarades et de ses chefs. Ceux qui ne l'ont pas aimé n'ont pu lui refuser leur estime et leur admiration. ))
Il était au cachot lorsque le directeur de l'Ecole apprit l'arrivée du prince de Kaunitz. On l'en fît sortir pour le présenter au prince avec ses camarades. Il misa alors une sorte de mise en scène de manière à attirer sur lui-même l'attention de l'illustre visiteur. Il plaça ses dessins, qui étaient les mieux faits de l'Ecole, dans une salle bien éclairée et bien en face du jour; et comme la tournée du prince dans l'Ecole devait l'amener à la salle d'armes, il se concerta avec l'un de ses camarades peu favorisé de la nature pour croiser le fer avec lui, au moment où le prince en-
Irerait dans la salle d'armes. Ce plan réussit à souhait. Le ministre autrichien admira très sincèrement les dessins de Kléber; puis, entrant dans la salle d'armes, il vit un beau garçon, superbe d'allures et bien découplé, tirant admirablement des armes. Il demanda au directeur quel était ce jeune homme. « — C'est un Français, monseigneur, répondit-il, » nommé Kléber, dont vous avez bien voulu remarj> quer les dessins. — Vous êtes Alsacien, Monsieur? » dit le prince à Kléber; vous savez parler le français. )) Je désire vous attacher a mon cabinet; venez me )> trouver a Vienne dans quelques jours. »
Kléber accepta avec enthousiasme l'offre du célèbre ministre. Il écrivit immédiatement pour demander l'argent nécessaire au voyage à ses parents; mais ceux-ci, craignant quelque nouvelle incartade, refusèrent nettement. Il se procura les fonds indispensables auprès d'une vieille dame, sa compatriote, qui habitait à Munich et partit à pied pour Vienne. A son arrivée, le prince de Kaunitz était en voyage; il l'attendit pendant plusieurs jours, installé dans une auberge. Le prince arriva enfin, il n'avait pas oublié son protégé, il l'admit en qualité de cadet dans le régiment dont il était propriétaire et lui confia la direction et la surveillance des travaux particuliers qu'il faisait exécuter dans ses propriétés, à ses jardins et dans son château; son rôle auprès du prince fut plutôt celui d'un architecte et d'un conducteur de travaux que celui de secrétaire.
Le caractère présomptueux de Kléber lui attira quelques remontrances de la part du prince. Il s'exagérait un peu son importance dans la maison et le célèbre ministre autrichien était obligé, de temps à autre, de le rappeler au sentiment des convenances.
Un jour, de hauts personnages de la cour étant venus rendre visite au prince, dans son château, on leur offrit des rafraîchissements. Kléber entra, sans y être invité, dans la salle à manger, demanda familièrement un verre au laquais et prit place auprès de la table. Le prince, sans rien faire paraître, se hâta de verser dans les verres tout le contenu des bouteilles, de telle sorte que lorsque le laquais porta le verre demandé par Kléber, il n'y avait plus rien pour lui. Kléber, confus, sortit et il ne recommença plus.
Le séjour de Kléber dans la maison du prince lui donna, à la longue, les manières de la haute société. Il resta pendant huit années dans l'armée autrichienne en qualité d'enseigne et de sous-lieutenant. L'on assure qu'il était brave et loyal, mais en même temps hautain et vaniteux. Sa haute stature lui attirait les quolibets de ses camarades, de là des disputes et des duels assez fréquents. Pour le corriger, les officiers avec lesquels il prenait sa pension firent dresser au bout de la table une sorte de trône élevé et lui assignèrent cette place comme s'il eût été digne de commander à tous. Il comprit, mais prenant bravement son parti de cette plaisanterie, il s'installa à la place qu'on lui indiquait et donna lui-même à l'inci-
dent une tournure amusante, en riant le premier de la farce de garnison dont il était le héros.
Le régiment de Kaunitz passa aux mains du prince de Wurtemberg. Ce changement imprévu, la lassitude du métier, l'oisiveté, la difficulté que rencontraient les officiers n'appartenant pas à la noblesse pour obtenir de l'avancement, décidèrent Kléber, en 1783, à abandonner l'armée autrichienne.
Le prince de Wurtemberg lui donna un certificat constatant qu'il avait servi « avec zèle et activité, et » qu'il avait mérité non seulement son estime, mais » encore celle de ses supérieurs, égaux et infé- )) rieurs. »
Pendant les huit ans qu'il y était resté attaché, il n'avait pris part qu'à une seule expédition sans importance contre les Turcs. Il s'y était montré très brave et très habile, mais il n'en avait retiré aucun avantage.
Rentré dans la vie civile, Kléber se décida à exercer le métier d'architecte. Sa mère obtint pour lui de M. de La Galaisière, intendant de la Haute-Alsace, la place d'inspecteur des bâtiments publics de Belfort. Cette fonction lui assurait le nécessaire. Il fit exécuter des constructions importantes pendant les six années qu'il resta à Belfort, il prépara les dessins, les plans et les devis du château de Granvillars, de l'hôpital de Thann et de l'établissement des Chanoinesses de Massevaux. Ces œuvres font le plus grand honneur aux talents de Kléber.
Pendant que Kléber se livrait aux paisibles travaux d'architecture, la Révolution de 1789 éclata. Il avait alors trente-six ans. Il embrassa avec enthousiasme les idées nouvelles et il n'hésita pas à les proclamer, à les propager et à les défendre.
Un jour, à Beltbrt, une émeute se produisit à la suite de scènes insolentes provoquées par les officiers royalistes du régiment de Lauzun, qui tenait la garnison. La garde nationale, dont Kléber faisait partie, était favorable à l'Assemblée nationale; la garnison, au contraire, soutenait le roi. Les soldats se répandirent par les rues de Belfort, en criant : A bas la nation! Vive le roi! La garde nationale voulut rétablir l'ordre, mais la garnison tenait tête. Un combat sanglant était imminent lorsque Kléber, sortant des rangs, le sabre au poing, s'avança devant le colonel du régiment et le provoqua en duel. Il harangua les deux troupes en présence, et par son intervention, il parvint à empêcher un conflit regrettable.
Les événements politiques se précipitèrent. Louis XVI essaya de prendre la fuite, il fut arrêté à Varennes et suspendu de ses pouvoirs. Les puissances étrangères envahirent la France pour rétablir la monarchie dans ses fonctions. L'Assemblée législative, qui succéda à l'Assemblée constituante, redoubla de sévérité contre le clergé et contre les émigrés. Le 10 août 1792, Louis XVI fut conduit à la prison du Temple, et les prisonniers furent massacrés par la foule le mois suivant.
Pendant ce temps, Kiéber s'était enrôlé dans le 4e bataillon des volontaires du Haut-Rhin, en janvier 1792. Il avait été nommé immédiatement adjudant major, et le 20 mai suivant, il fut promu lieutenantcolonel. Il se rendit en garnison d'abord à Brisach, puis à Ribeauvillers; de là son régiment passa quelques mois dans le département de l'Ain. Il s'occupa avec beaucoup de dévouement de l'instruction de ses soldats, rétablit la discipline qui était très relâchée, et en très peu de temps, il devint l'idole des siens. Aimé de ses soldats, il avait en même temps la confiance de ses chefs qui appréciaient hautement son expérience et son habileté dans l'art militaire.
Dès que le régiment de volontaires que commandait Kiéber fut en état de faire campagne, on l'envoya à l'armée du comte de Gustine, sur le Rhin, en mars 1793, et il prit part à la défense de Mayence. Le roi de Prusse faisait le siège de cette place forte qui résista courageusement. Elle était défendue par plus de 20,000 hommes très bien commandés et en état de tenir tète aux 40,000 Allemands qui l'investissaient. Gustine aurait pu aisément, avec les troupes qu'il commandait, placées en dehors de la ville, forcer le roi de Prusse à lever le siège. Il n'en fit rien, se borna à quelques attaques partielles sans importance et partit pour la Flandre où il venait d'être appelé en qualité de chef de l'armée du Nord. Le successeur de Gustine fut Beauharnais, qui resta absolument inactif. Il était alors question de projets de traité avec le roi
de Prusse; Dumouriez et Gustine étaient désireux de les voir aboutir et cela avait entravé les opérations militaires. Beauharnais partageait les hésitations et les vues pacifiques de ses deux collègues, il ne marcha pas au secours de Mayence dont l'importance capitale, comme place de guerre de premier ordre, était pourtant bien connue.
La garnison de Mayence, au moment où Kléber y entra avec son régiment de volontaires, était commandée par des braves : Aubert-Dubayet, ancien compagnon de Rochambeau et de La Fayette pendant la guerre d'Amérique, ancien président de l'Assemblée législative et l'un des héros de Valmy, Doyré, Meunier général très savant et très habile qui périt pendant le siège, les représentants du peuple, Merlin de Thionville et Rewbell. Le premier, ancien séminariste et avocat, avait le génie de la guerre, il était toujours en avant dans les sorties, électrisait les soldats par ses paroles énergiques et pleines d'àpropos, il pointait les canons, chargeait avec les hussards; les Allemands l'avaient surnommé « le diable de feu. »
Kléber, dont la carrière militaire commence véritablement au siège de Mayence, rendit dès les premiers jours les plus grands services. Il s'empara, dans la nuit du 5 au 6 avril, d'un convoi considérable de grains et de bestiaux. Le 11, il fit sortir de la ville cinq colonnes d'élite chargées de harceler l'ennemi par-derrière pendant les sorties. Le lendemain, 1 -avril,
eut lieu un incident qui mérite d'être rapporté et dont le récit a été fait par Klébor lui-même :
«Le vendredi 12 avril 1793, le général Doyré reçut, entre onze heures et midi, un paquet porté par un trompette prussien, dans lequel se trouvaient : 1° une lettre du citoyen Boos, commandant les deux compagnies de chasseurs du 96e régiment, portant qu'il était chargé, de la part du général Gustine, de s'aboucher avec lui, qu'il en avait obtenu l'agrément du roi de Prusse, à condition que cela se ferait en présence d'un officier de son armée; 2° une autre lettre du major de Zastroff, par laquelle il annonçait au général Doyré que le roi de Prusse avait bien voulu consentir a l'entrevue demandée par l'officier de notre armée Boos, sous condition qu'elle se ferait en présence de lui, major de Zastroff et du major de Kleist.
» Le Conseil de guerre, à qui le général Doyré fit part de ces deux lettres, pensa qu'on ne pouvait se refuser à cette entrevue, et comme il paraissait que son objet devait être important, il délibéra que le général Doyré s'y rendrait à l'heure qu'il fixerait (quatre heures); qu'il serait accompagné de deux officiers supérieurs, et qu'un commissaire de la Convention y serait présent en cette qualité. Le citoyen Rewbell, commissaire de la Convention nationale, le général Doyré, le citoyen Dazincourt, chef de brigade du 14e régiment de cavalerie et Kléber, adjudant-général commandant les postes extérieurs de Mayence, se rendirent, en conséquence, à quelque distance des
vignes qui sont en avant du village de Hechstheim; ils furent joints, à l'heure convenue, par le citoven Boos et par les majors de Zastroff et de Kleist. Le citoyen Boos, en ouvrant la conférence, déclara que les échecs qu'avait essuyés l'armée de Dumouriez et la conduite de ce général faisaient désirer au général Custine de voir renforcer son armée de la garnison de Mayence; que ce général nous invitait à tâcher de prendre nos mesures, pour cet effet, le mieux que nous pourrions. Gomme cette proposition étrange se faisait en présence des majors prussiens, le citoyen Rewbell ne ".".put se dispenser de répondre que nous avions des lois qui réglaient notre conduite en cas de siège; qu'en qualité de commissaire de la Convention nationale, son devoir lui commandait impérieusement d'en requérir l'exécution; que si cependant il y avait matière à une négociation générale, il était prêt à entrer en conférence avec le roi de Prusse, et que, plein de confiance dans sa loyauté, il se rendrait dans tous les lieux qui lui seraient indiqués pour cet effet.
» Le général Doyré ajouta : « Pour moi, je suis sol- » dat, je ne puis qu'obéir à la loi et me défendre; j'ai » une brave garnison, et j'espère que nous nous com- » porterons de manière à mériter l'estime même de » nos ennemis. »
» Les citoyens Rewbell et Doyré ayant fait part, le même soir, au Conseil de guerre de ce qui s'était passé à l'entrevue, il y fut décidé unanimement que c'était le cas de passer à l'ordre du jour.
» Le samedi 13 avril, le citoyen Rewbell reçut par la voie d'un trompette prussien, en présence du général Doyré, une lettre du même major Zastroff, aide de camp du roi de Prusse, par laquelle il l'engageait à venir dans l'après-midi à Oppenheim, où le lieutenant-général Balbreuth se trouverait, au nom du roi de Prusse, pour entrer en matière avec lui. Le citoyen Merlin, son collègue, et les généraux Doyré et Dubayet, ayant pris communication de cette lettre, en firent un rapport au Conseil de guerre, qui décida que le citoyen Rewbell se rendrait à Oppenheim, accompagné de deux officiers supérieurs^jflÉs cHcyens Dieudeville et Beaupuy. » Cette entrevue n'eut aucun résultat et le siège continua.
Le 30 mai, Kléber, à la tête d'une troupe déterminée, pénétra jusqu'au quartier général du roi de Prusse, qui faillit être fait prisonnier; mais en présence de forces considérables, Kléber fut obligé de rentrer dans Mayence. Le général Meunier fut, ce jour-la, blessé à mort.
Le lendemain, l'artillerie allemande commença le bombardement. Vingt-huit batteries de grosses pièces firent pleuvoir sur la ville des milliers de bombes et de boulets. « Pendant cinq semaines, a écrit Kléber, nous avons vécu sous une voûte de feu. » Les Mayençais, épouvantés, demandèrent à sortir de la place. Les femmes et les enfants quittèrent leurs foyers; mais le roi de Prusse fit tirer sur eux de telle sorte, qu'il fallut leur rouvrir les portes.
Dans la nuit du 24 au 25 juin, Kléber tenta une
de les faire prendre par famine et conduire prisonniers en Prusse. Le roi accorda à la garnison les honneurs de la guerre et la sortie de la place tambours battants. L'évacuation eut lieu le 24 juillet, et les troupes françaises s'engagèrent à ne pas servir pendant un an contre les coalisés.
« La défense de Mayence a été justement glorifiée, dit Henri Martin, chefs et soldats n'ont cessé, ajuste titre, d'être cités en exemple. Et, cependant, on peut aussi montrer par leur exemple qu'il ne faut jamais capituler qu'à la dernière extrémité. Au moment même où ils évacuaient Mayence, les armées du Rhin et de la Moselle, poussées, pressées par le comité de Salut public, sortaient enfin de leur longue inaction et attaquaient la ligne d'observation des ennemis sur les Vosges. Il était trop tard, mais les vrais coupables étaient le médiocre général du Rhin, Beauharnais, et surtout le ministère de la guerre et deux représentants en mission qui ne surent pas faire marcher au secours de leurs braves collègues de Mayence les armées de Rhin et Mozelle, et qui déclamèrent ensuite contre eux et empêchèrent l'échange des prisonniers contre nos pauvres amis les Mayençais. »
Ces deux représentants-là firent, en effet, des rapports erronés à la Convention, prétendant que la place de Mayence n'avait pas fait son devoir. Les défenseurs de Mayence furent traduits à la barre de la Convention. Ils s'y présentèrent pénétrés d'indi-
gnation. Kléber, que Ton osait traiter de « lâche, » protesta violemment : « Oui, s'écria-t-il, nous sommes les lâches de Mayence! Cette épithète, qui nous a été donnée par les hommes qui ne savent ce que c'est que la valeur, nous la porterons, et nous en saurons faire un titre de gloire. »
L'armée des Mayençais était vivement froissée du procès que l'on faisait à ses chefs, elle menaçait de se révolter en masse. L'opinion publique s'émut de cette situation. La Convention examina alors, très attentivement, les divers côtés de l'affaire et finit par comprendre que la faute ne provenait pas de ceux qui étaient enfermés dans Mayence, mais bien de ceux qui n'étaient pas venus secourir la place. Enfin, le 4 août 1793, elle décréta que l'armée de Mayence avait bien mérité de la patrie, et l'impartiale histoire a ratifié ce jugement. Le 17 août, Kléber fut nommé général de brigade. Custine, qui lors du siège de Mayence et de Valenciennes était resté dans l'inaction, fut comparé à Dumouriez qui, lui, avait véritablement trahi et s'était réfugié a l'étranger. On ne put le convaincre de trahison, mais il fallait un exemple et Custine paya pour Dumouriez. Enfermé à la prison de l'Abbaye, ses amitiés avec les Jacobins ne purent le sauver. Le tribunal révolutionnaire considéra que « la série de fautes inexplicables » dont il s'était rendu coupable méritait l'échafaud. Il y monta le 28 août. Kléber fit les plus grands efforts pour le sauver; il comparut comme témoin dans son procès
et fournit des explications techniques de nature a. diminuer considérablement la gravité des fautes de Custine. Comme on reprochait à celui-ci d'avoir laissé le commandement de Francfort à un officier incapable, le général en chef répondit hautement : « Cela est vrai, mais je n'avais point le choix; et si j'avais alors connu Kléber, que je déclare être un des plus éclairés et des plus braves officiers des armées de la République, c'est lui qui aurait commandé à Francfort, et Mayence serait encore au pouvoir des Français. »
Les Mayençais avaient fait le serment de ne pas prendre les armes contre les armées coalisées, mais il ne leur était pas interdit de servir à l'intérieur. On les utilisa contre les Vendéens, qui devenaient de plus en plus inquiétants.