CHAPITRE II
Kléber en Vendée. — Situation compromise. — Kléber aux combats de Toulon et de Saint-Symphorien. — Il dirige les opérations de guerre. — Combat de Saint-Christophe. — Kléber et Marceau. — Bataille de Choliet et de Laval. — Défaite de l'armée républicaine. — Héroïsme du jeune Barra. — Kléber et Marceau exterminent les Vendéens.
Pendant que les armées de la République soutenaient le choc violent de la coalition étrangère, au nord et à l'est, la Vendée et la Bretagne s'étaient sou-
levées dès le commencement de mars 1793. Les paysans, à l'appel du clergé, avaient pris les armes, et sous la conduite de chefs braves et audacieux, ils avaient remporté des succès importants. Cathelineau, un conducteur de voitures; Gaston, un perruquier; Stofflet, un garde chasse; le comte de La Rochejacquelin, qui n'avait que vingt ans; le marquis de Lescure, âgé de vingt-quatre ans et dont la veuve épousa La Rochejacquelin; Charette de laContrie, officier do marine; d'Elbée, ancien officier de mérite; le marquis de Bonchamps, compagnon de La Fayette et de Rochambeau; le curé Bernier, le bénédictin Jagault, s'étaient mis à la tête des bandes royalistes de l'ouest.
Ce fut dans le Bas-Anjou et dans le Poitou que la guerre civile commença. « Il y avait là, dit Henri Martin, un pays et des populations d'un aspect et d'un caractère tout à fait exceptionnels en France. La partie maritime des départements de la Vendée et de la Loire-Inférieure (Bas-Poitou et pays de Retz), appelée le Marais, était un sol bas, humide, malsain et découvert, coupé d'une infinité de petites rivières, de canaux et de fossés, et habité par une population pauvre et rude, qui, tour à tour, chassait, pochait, labourait ses mottes de terre entourées d'eau, et vivait sur l'eau autant que sur terre. En s'éloignant de la mer et en tournant au Levant, on entrait dans une contrée qui offrait un entier contraste avec le M :irais. Ce pays, appelé le Bocage, comprenait la
moitié orientale du département de la Vendée, la majeure partie du département des Deux-Sèvres (Poitou central) et la moitié du département de Maine-et-Loire, au midi de la Loire (Bas-Anjou). Le Marais n'avait quasi pas un arbre; le Bocage semblait une immense forêt, les champs et les prés étant séparés les uns des autres par d'impénétrables haies de ronces, de genêts et d'ajoncs, que surmontaient de grands arbres. Ce labyrinthe de verdure n'était traversé que par des sentiers étroits, encaissés et boueux, impraticables la plus grande partie de l'année. Sous ces ombrages épais étaient dispersées et cachées les habitations d'un peuple simple, honnête, religieux et courageux, mais d'une profonde ignorance, d'une crédulité sans bornes et d'une indifférence presque absolue pour tout ce qui dépassait l'horizon de ses clochers. Le paysan vivait là en meilleurs rapports que dans le reste de la France avec une noblesse peu riche, étrangère à la cour, et qui ne quittait guère ses marais que pour le service militaire. L'influence du seigneur, toutefois, était de beaucoup inférieure à celle du prêtre; le curé était le guide accoutumé de ses paroissiens; et lorsque la plupart des prêtres de campagne furent traités en suspects pour avoir refusé le serment constitutionnel, puis frappés d'un arrêt de bannissement pour leurs agissements contr-erévolutionnaires, le paysan du Bocage et du Marais, qui n'eût pas bougé pour les nobles ni pour le roi, se montra fortement ému et
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commença de s'agiter avec violence. Les troubles de 1790 et 1791 aboutirent à une insurrection en août 1792. La répression, sanglante dans le combat, fut modérée après la victoire. Les tribunaux renvoyaient chez eux les paysans qu'on avait pris. Cette clémence n'apaisa pas les campagnards. Les prêtres réfractaires, abrités dans les asiles inaccessibles du Bocage et secondés par des religieuses très actives et très exaltées, les «Sœurs de la Sagesse», remuaient tout le pays. Ils célébraient les offices en plein air, sous les chênes, pour des foules subitement rassemblées par un mot d'ordre, tandis que le curé constitutionnel, l'intrus, comme on l'appelait, restait abandonné et menacé dans son église déserte. De prétendus miracles, œuvres tantôt de l'imagination, tantôt de l'imposture, achevaient de surexciter les esprits. On jouait, la nuit dans les landes, des scènes de fantasmagorie. On fit une fois apparaître le diable sous la figure d'un chat noir. La levée de 300,000 hommes opéra enfin ce que n'avait pu faire la mort du roi. Personne n'avait enseigné à ces pauvres gens ce que c'est que la France, ce qu'est le devoir du citoyen envers la patrie. Ils ne connaissaient de patrie que leurs paroisses. L'idée d'aller défendre le territoire envahi, qui faisait ailleurs tant de héros, ne les toucha point. Ne voulant pas perdre de vue leurs chaumières ni leurs prés, ils se battirent chez eux pour ne point aller se battre ailleurs. »
L'insurrection commença, le 10 mars, le jour des
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opérations du recrutement de la levée des 300,000 hommes, le tocsin sonna dans six cents paroisses à la fois du Marais et du Bocage. La ville de Machecoul devint le centre de la révolte; on y fusillait les patriotes, les fonctionnaires de la République par centaines. Le chef du tribunal contre-révolutionnaire de Machecoul, qui présidait à ces barbares exécutions sommaires, était l'homme d'affaires de la famille Charette, un procureur nommé Souchu.
Au moment où Kléber fut envoyé en Vendée avec les Mayençais, l'insurrection avait remporté des succès à Saint-Florent et à Jallais. Elle s'était emparée de Chollet, de Ghallans, de Bressuire, de Fontenay, de Thouars. de Pornic, de Saumur, d'Angers, elle avait triomphé aux combats de Chantonnai, de Vihiers, de Beaupreau, des Aubiers, de la Châtaigneraie, de Martigné. Mais elle avait échoué devant Nantes, dont l'héroïque défense fut un des faits les plus importants de l'époque.
« La cause de ces succès prodigieux, dit le comte Pajol, était dans la configuration du pays, dans la manière de combattre des habitants, dans leur adresse et leur courage, enfin dans l'inexpérience ou l'indécision des troupes républicaines. Jamais pays ne fut plus défavorable à l'attaque. La nature semblait y avoir accumulé tous les moyens de résistance. Dans une contrée coupée, brisée, presque sans routes pavées, comment régulariser les mouvements des colonnes, conserver de l'ordre, de l'ensemble dans la
marche? Comment exécuter des manœuvres, des déploiements, des dispositions d'attaque ou de retraite? Les Vendéens, au contraire, favorisés par tous ces accidents naturels, forts de la supériorité que leur assure la connaissance des lieux, leur manière de combattre et leur adresse dans l'usage des armes à feu, harcèlent les colonnes en marche, connaissent toujours leur position et ne se laissent jamais surprendre. Après avoir ébranlé les troupes par un feu très meurtrier, ils se précipitent sur elles en poussant de grands cris. Si vous résistez à leur attaque, s'ils sont forcés de reculer, ils font leur retraite si rapidement, qu'il est très ditiicile de les atteindre, les bois et les clôtures ne permettant presque jamais l'emploi de la cavalerie; ils se dispersent, vous échappent à travers champs, connaissant tous les sentiers, les défilés. Si vous êtes obligés de céder à leur choc, vous avez grand'peine a effectuer votre retraite; très souvent l'artillerie, les convois, les fusils que les soldats jettent pour fuir plus vite, tombent en leur pouvoir. C'est ainsi que les Vendéens, qui avaient commencé la guerre avec des fourches et des bâtons, se procurèrent toujours des armes et des munitions. Leurs défaites ne laissaient rien aux républicains; chacune de leurs victoires leur valait un matériel de guerre considérable. »
Grâce aux victoires que la Vendée avait remportées au début, elle avait pu s'organiser à l'état de gouvernement contre-révolutionnaire. Elle avait un « conseil
supérieur » composé de prêtres et de légistes. Aux proclamations de la Convention, ce conseil répondait par des manifestes et des décrets que les chefs militaires de l'insurrection faisaient exécuter. Il ordonna à tous les fonctionnaires républicains de quitter le pays sous peine de mort; il décida que quiconque ne prendrait pas les armes pour la religion et pour le roi serait chargé d'impôts énormes, et que tous ceux qui ne prêteraient pas serment de fidélité à Louis XVII seraient emprisonnés ; il annula toute vente de biens nationaux, prohiba le culte protestant et fit fabriquer des assignats. Le gouvernement anglais avait promis aux chefs de la Vendée de les aider, mais à condition qu'ils s'empareraient, au préalable, d'un port en Bretagne, de manière a pouvoir débarquer les secours commodément; mais cette condition n'était pas encore réalisée. Les généraux républicains, Ganclaux et Tuncq, le représentant du peuple délégué, Philippeaux, avaient leur quartier général à Nantes; ils contenaient les troupes vendéennes sur la rive gauche de la Loire et les empêchaient de franchir lo fleuve.
Mais le général Rossignol, qui commandait le corps d'armée de Saumur, protégé des Herbertistes, ancien ouvrier orfèvre sans capacités militaires, manquant de l'esprit de discipline et d'ordre nécessaire, et qui était secondé par Ronsin, journaliste audacieux mais dépravé et ambitieux, ignorant absolument le métier des armes, ne savait pas tenir tête à
la Vendée. Ils massacraient et brûlaient sans utilité tout ce qu'ils rencontraient; les représentants délégués par la Convention protestèrent contre les actes de ces deux incapables, mais Robespierre les soutint, ils furent maintenus à la tête de l'armée de Saumur.
Les chefs de ces deux armées de Nantes et de Saumur étaient entr'eux en hostilité, lorsque l'armée de Mayence fut dirigée vers la Vendée. Ganclaux d'un côté et Ronsiu de l'autre présentèrent des plans différents au Comité de Salut public, pour la suite des opérations et pour le rôle qu'il y avait lieu de donner aux Mayençais, que commandait Kléber, dans la continuation de la guerre cle Vendée. Chacun d'eux désirait s'annexer cette armée bien aguerrie et disciplinée, dont l'arrivée sur le théâtre des événements paraissait de nature à assurer le succès. On finit par adopter le plan de Canclaux qui consistait à joindre les Mayençais à l'armée de Nantes, à traverser le Marais jusqu'aux sables d'Olonne, à réprimer la Vendée maritime, puis à traverser le Bocage où s'opérerait la jonction avec le corps de Rossignol, établi à Saumur, qui s'avancerait lui vers Bressuire.
La réputation des Mayençais, de Kléber, d'Aubert- Dubayet, de Merlin de Thionville et de Rewbell était telle, que le général vendéen d'Elbée décida que quiconque ne se joindrait pas à son armée, serait puni de mort et que ii ne serait pas fait de prisonnier de guerre parmi les Mayençais, que tous seraient passés au fil de l'épée sous le singulier prétexte qu'ils
violaient le serment fait au roi de Prusse, en prenant part à la guerre contre les Vendéens.
Kléber se trouvait placé sous les ordres de Canclaux, en qualité de général de brigade; il arriva au commencement de septembre 1793, au quartier général de Nantes et se mit en route immédiatement. A Légé, le 10 septembre, il délivra 1,200 patriotes emprisonnés par les Vendéens; le 16, il contribua à la prise delà ville de Montaigu. A ce moment, il écrivait « en passant devant le beau lac de Grand-Lieu, nous avions des paysages charmants et des échappées de vues aussi agréables que multipliées. Sur une prairie immense erraient au hasard de nombreux troupeaux, abandonnés à eux-mêmes. Je ne pus m'empêcher de gémir sur le sort de ces infortunés habitants qui, égarés et fanatisés par leurs prêtres, repoussaient les bienfaits d'un nouvel ordre de choses pour courir à une destruction certaine. » >
Pendant tout le cours de cette compagne où il devait rendre de si grands services, Kléber ne se départit pas de la modération et de l'humanité qui convenaient en un pareil moment et qui étaient du reste le fonds de son caractère. Gomme Garnot, comme Marceau et comme Hoche, il pensait que les rigueurs en Vendée ne pouvaient que surexciter davantage les esprits, qu'il était absolument nécessaire d'empêcher le pillage que les jeunes volontaires étaient très portés à considérer comme une chose sans inconvénient en Vendée, et que, au lieu de massacrer les paysans
ou de brûler leurs chaumières, comme le faisaient Rossignol et Ronsin, il convenait de leur montrer, au contraire, qu'on désirait les voir rentrer chez eux et qu'on leur laissait le moyen de vivre dans leurs foyers. Il ne permettait pas à ses soldats de maltraiter les prêtres, considérant les actes inutiles de la barbarie que l'on avait employé contre eux comme l'une des causes qui empêchaient la pacification de la Vendée que Hoche eut le bonheur d'amener deux ans après, grâce à une politique extrêmement douce, envers tous ceux qui n'avaient pas pris les armes.
Le 19 septembre, Kléber, qui commandait l'avantgarde, reçut de Ganclaux l'ordre d'occuper le bourg de Torfou, près Montfaucon (Maine-et-Loire), situé sur une éminence, entouré de fossés, de bois et défendu par vingt mille Vendéens qui occupaient le bourg et les environs. Kléber, qui avait seulement avec lui 2,000 Mayençais, emporta les positions ennemies et s'installa dans Torfou, mais il y fut aussitôt assiégé lui-même par les vingt mille Vendéens auxquels s'étaient joint des bandes de femmes, dont la fureur et l'exaspération étaient extrêmes. La situation n'était pas tenable pour une petite troupe. Kléber fut blessé à l'épaule, mais il n'en continua pas moins à combattre à cheval. Il ordonna à l'un de ses lieutenants, Chevardin, commandant des chasseurs à pied du département de Saône-et-Loire, de défendre à tout prix le passage du pont de Boussay : « Tiens-là, lui dit-il. Fais-toi tuer, mais sauve tes camarades! —
Oui! mon général! répondit simplement Chevardin. » Il tint parole, car une heure après le brave commandant et son bataillon avaient péri. Mais le reste de l'avant-garde et Kléber eurent le temps de battre en retraite. Le lendemain le général, Beysser, l'un des vaillants défenseurs de Nantes, qui devait plus tard porter sa tête sur Téchafaud, et qui parallèlement avec Kléber était chargé d'occuper les localités voisines de Mortagne et de Montaigu, n'était pas venu au secours de Kléber bien qu'il fût, à ce moment, a peu de distance, à Tiffanges. Apprenant que Kléber était blessé, il lui fit demander de ses nouvelles. Kléber lui répondit : « J'ai été très sensible à l'intérêt que vous avez bien voulu prendre de mon malheur; ma blessure est sans danger. Si j'avais été victorieux, je serais resté quelques jours pour la soigner; j'ai été battu, je m'empresse à rechercher ma revanche. Vous m'aiderez à l'obtenir. Par mon rapport, vous verrez que Torfou et toutes les hauteurs étaient à moi, malgré l'opiniâtreté que l'ennemi mit à les soutenir, et c'est seulement par suite d'une terreur panique que j'ai perdu tous mes avantages. Du triomphe à la chute, il n'est souvent qu'un pas. » Cette terreur panique dont parle Kléber n'était pas sans motif, car s'il eût voulu rester sur ses positions, il eut été accablé par le nombre. Voici, en effet, comment Louis Blanc rapporte le combat de Torfou et cet incident :
« Nous avons laissé les Mayençais de Kléber mar-
chant sur Torfou, et Beysser recevant l'ordre de se diriger sur Tiffanges, de telle sorte que les deux colonnes se donnassent la main, chose d'autant plus nécessaire, que Kléber n'avait pas à sa disposition au delà de deux mille hommes. Les Vendéens, renseignés par un officier et deux sous-officiers de l'armée de Mayence qui s'étaient rendus au château de la Boulaye, déguisés en paysans, rassemblent leurs forces à Chollet, d*où ils partent pour aller à la rencontre des Mayençais, sous la conduite de Charette et de Lescure. Quand Kléber arriva, l'avant-garde ennemie, composée de 15,000 hommes, occupait Torfou, poste que semblait rendre inexpugnable sa situation sur une hauteur que barre un chemin creux avec fossés, haies, buissons alentour, et un bois en face et sur les flancs. Le poste fut emporté néanmoins, et déjà les soldats de Charette fuyaient en désordre, lorsque, mettant pied à terre. Lescure s'écrie : « Y a-t-il 400 braves pour venir mourir avec moi? — Oui, monsieur le marquis, » répondent les gens de la paroisse des Echaubroignes; et le combat recommence. Bientôt un grand nombre d'habits gris-bleu sont aperçus, mêlés aux habits bruns, dont les soldats de Charette étaient vêtus; c'était la division Bonchamp qui venait prendre place dans la bataille. Bonchamp, une carabine à la main, charge à la tête des compagnies bretonnes, mais sans pouvoir ébranler la ligne d'airain des Mayençais. Tout à coup une vive fusillade est entendue sur les derrières de l'armée
républicaine, et un cri s'élève : « Nous sommes coupés! » Tous les yeux se dirigent vers le même point; et, en effet, l'armée courait risque d'être enveloppée, parce que les fuyards vendéens que l'arrivée de Bonchamps venait de rallier, avaient pris par la gauche, se glissant le long des buissons et favorisés par la configuration de cette partie du Bocage, plus couverte et plus inégale qu'aucune autre. Kléber avait reçu un coup de feu au commencement de l'action, et n'en avait pas moins continué d'animer les siens de ses regards intrépides. Il fallut reculer, cependant; mais c'est ce qu'ils ne firent qu'en présentant un front terrible. Trois fois la cavelerie vendéenne fond sur les Mayençais, et trois fois elle est repoussée à la baïonnette par ces soldats aguerris, qui ne cèdent le terrain que pied à pied et en faisant des feux de file semblables au roulement du tambour. Néanmoins, la masse dont ils avaient à soutenir le choc devenait si considérable, qu'ils eussent été détruits, peut-être, sans le dévouement de Chevardin, chef de bataillon des chasseurs de Sèone-et-Loire, chargé de couvrir la retraite. Kléber lui avait dit ces simples mots : « Tu pourras être tué, mais tu sauveras tes camarades. » Chevardin ne répondit rien, sauva ses camarades et se fit tuer. En arrêtant l'ennemi, il avait donné le temps à Aubert-Dubayet et à Vimeux d'accourir avec un renfort de troupes fraîches, qui empêcha les Vendéens d'aller plus loin.
» Kléber demandant ce qu'était devenu Beysser,
apprit que ce général avait cru devoir attendre un second ordre pour se mettre en marche. « Ainsi, dit Kléber dans ses notes, j'ai eu à combattre seul, avec deux mille hommes, une ligne dont la gauche s'appuyait à Tiffanges et se grossissait continuellement, tandis que sa droite se prolongeait au delà de Torfou. » D'où il résulte que Kléber attribuait l'échec de
Torfou a la négligence de Beysser Le fait est que
Beysser était alors fort tranquille à Montaigu, où le surlendemain du combat de Torfou, Charette et Lescure coururent le surprendre. Il était à table quand on lui vint annoncer que l'ennemi paraissait. Il crut que c'était un renfort, et ne se mit en défense que trop tard. La ville fut prise, et les Vendéens y passèrent impitoyablement tous les prisonniers au fil de l'épée. »
D'autre part, Rossignol et Ronsin, mécontents d'avoir vu leur plan repoussé, ne firent rien, ils entravèrent même les opérations de telle sorte que le plan des généraux de Nantes ne put réussir. La Convention très irritée de cet échec et n'en comprenant pas les véritables causes, rappela, malgré Carnot, Ganclaux, Aubert-Dubayet, Philippeaux, Mieckowski, Rewbell, Cavaignac, Grouchy. En échange, elle envoya à Nantes le sanguinaire Carrier, ancien procureur à Aurillac, qui commit de nombreuses atrocités et L'Echelle, ancien maître d'armes à Saintes, que les Hébertistes imposèrent en qualité de général en chef de l'armée de l'Ouest. C'était un officier sans valeur,
mais d'an patriotisme exalté et bizarre, « II était, dit Henri Martin, plus inepte que Rossignol, mais du moins il n'avait pas de Ronsin avec lui. » Heureusement, Kléber et Merlin de Thionville restèrent en Vendée, et ils ne furent pas inactifs pendant que tous ces changements s'opéraient. Kléber battit a Saint- Symphorien, le 6 octobre, les Vendéens que commandait d'Elbée, après trois assauts meurtriers. « Nous n'avons pas de canons, général, lui crièrent ses soldats.—Hé bien! répondit-il, allons chercher ensemble ceux que nous avons perdu à Torfou! » Les Mayençais n'étaient là que quatre mille, ils culbutèrent vingt-cinq mille ennemis.
Le lendemain de cette victoire, L'Echelle arriva pour prendre le commandement en chef de toute l'armée. Il avait une aversion grotesques pour les Mayençais; on l'introduisit au Conseil de guerre et là il expliqua ses vues. Elles étaient singulières. Il ne regardait même pas une carte, et répétait constamment ces mots : « Il faut marcher majestueusement vers l'ennemi et en bon ordre. » On ne put rien en tirer de plus. Tous les officiers généraux présents haussèrent les épaules. Les représentants délégués ; Merlin de Thionville et Turreau, ayant bien constate l'incapacité du nouveau général en chef, prirent sur eux de déléguer Kléber en qualité de général en chef provisoire. L'Echelle n'en fut nullement surpris ni mécontent. Il suivait l'armée, parmi les bagages, marchant « majestueusement. » Kléber, dans ses
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notes, a dit de lui qu'il avait été « le plus lâche des soldats, le plus mauvais des officiers et le plus ignorant des chefs. » Cette appréciation trop sévère s'explique par les exagérations bien cornues des jugements que les divers personnages de cette époque troublée prononçaient les uns sur les autres. L'esprit de parti les dictaient plus que l'équité. Il y avait alors le parti des Mayençais et le parti de Saumur; c'était une forme de la lutte qui se produisait partout en France à ce moment, à la Convention, dans les clubs, au Comité de Salut public, entre les partisans à outrance de la domination absolue du pouvoir civil et ceux qui désiraient laisser aux généraux la direction des mouvements militaires, et le soin des opérations de la guerre.
Kléber, à la tête des Mayençais, s'empara de Mortagne, le 15 octobre, sans difficulté, les Vendéens étant occupés à l'évacuer pour se retirer sur Chollet. La division deLuçon, commandée parle jeune général Marceau, s'avançait de son côté vers Chollet. Kléber et les Mayençais marchèrent aussi sur cette ville. Ils battirent les Vendéens à Saint-Christophe, le 16, mais les pertes furent énormes de part et d'autre.
Pendant la nuit, à dix heures du soir, Kléber était assis devant le feu du bivouac; il vit arriver Marceau qu'il ne connaissait pas et qui venait lui présenter ses hommages. Kléber, très préoccupé de la journée du lendemain, répondit brusquement à la démarche du jeune général. Cette brusquerie était du reste dans
son caractère. Il lui dit : « Vous n'auriez pas dû quitter votre poste en un pareil moment. Retournez-y ; nous aurons plus tard tout le temps de faire con- 'naissance. » Marceau froissé de cette réponse partit sans mot dire. Mais le lendemain, ils entrèrent ensemble à Chollet et ils s'unirent, à partir de ce moment, d'une profonde et sincère amitié.
Le 17 octobre, les Vendéens tentèrent un suprême effort sur Chollet, avec 43.000 hommes commandés par La Rochejacquelain, d'Elbée, Bonchamps. Ce fut la journée la plus terrible de cette campagne. Les républicains se placèrent en avant de Chollet, rangés en bataille sous les ordres de Marceau, de Muller, de Chalbos, de Beaupuy, de Haxo, de Vimeux rangés sous la direction du général en chef Kléber. Les Vendéens, pour la première fois, s'étaient, eux aussi, rangés en véritable ligne de bataille; ils marchaient non plus par bandes comme précédemment, mais en colonnes serrées comme des troupes de ligne. Ils attaquèrent fièrement l'aile gauche où se trouvait Beaupuy, qui eut deux chevaux tués sous lui dans la mêlée. Le choc furieux des Vendéens fit reculer Beaupuy. Kléber arrive, voyant le danger et fait avancer la réserve que commande Haxo. Les Vendéens sont repoussés malgré la supériorité du nombre. Au centre, quatre mille hommes commandés par Muller, sont pris de panique et rentrent précipitamment dans la ville. Marceau, pour rétablir la bataille, masque son artillerie et attend l'arrivée des Veu-
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déens; lorsqu'ils sont à une demi-portée de fusil, i! les mitraille vigoureusement et détruit des lignes entières. Les représentants du peuple, Bourbotte, Merlin (de Thionville), Choudieu, Carrier, Bellegarde, Fayau, Turreau combattent aux premiers rangs. Carrier eut son cheval tué sous lui. D"Elbée et Bonchamps tombent mortellement blessés. Ce fut pour les Vendéens le signal de la déroute. Après quatre heures d'une lutte acharnée, ils finirent par plier.
Les républicains étaient dans un état d'exaltation patriotique impossible à décrire. Un officier, nommé Vernange, blessé à mort et sur le point d'expirer, se relève en voyant passer Kléber, et crie : Vive la République! Un autre, Targe, reçoit une balle qui lui traverse le corps: il s'avance vers Kléber et lui crie que la bataille est gagnée et tombe pour ne plus se relever. Merlin (de Thionville) faisait le métier de simple artilleur pendant toute la bataille. Kléber, avec sa haute taille, monté sur un grand cheval, dominait tout; son mâle visage, sa chevelure flottant au vent transportaient d'enthousiasme ses bataillons. Marceau, superbe dans son brillant uniforme, héroïque et actif, ayant presque l'air d'un enfant, impressionnait vivement les troupes.
Les Vendéens se retirèrent sur Saint-Florent (Maine-et-Loire); c'est là que Bonchamps, mourant, illustra son agonie par un acte de clémence bien rare alors. Les Vendéens avaient fait 4,000 prisonniers républicains et i!s allaient les fusiller selon leur nabi-
tude, lorsque Bonchamps, expirant, ordonna de leur laisser la vie sauve. Ils étaient enfermés dans l'église. Les Vendéens ne sachant qu'en faire, leur donnèrent la liberté. Il y avait dans Saint-Florent et aux alentours 80,000 hommes, femmes, enfants, vieillards, blessés, prêtres, errant sur les bords de la Loire, pleurant, criant, mourant de faim, désirant franchir le fleuve et n'ayant à leur disposition pour cela que quelques chétives barques de pêcheurs. Ce spectacle, a écrit dans ses mémoires la veuve de Lescure, donnait l'idée du jugement dernier. Les Mayençais suivaient les Vendéens à une journée de marche. Le 19, ils arrivèrent a Saint-Florent. A leur approche, les 80,000 Vendéens passèrent la Loire comme ils le purent, à la nage, à cheval, à gué, en barques, de telle sorte qu'il n'en restait plus un seul, quand les troupes républicaines se présentèrent. Les Vendéens avaient pris sans coup férir la ville de Varades, située sur l'autre rive en face de Saint-Florent. Ils s'étaient aussi établis à Ancenis. L'armée républicaine se divisa en deux parties : l'une se dirigea sur Angers, l'autre sur Nantes, afin de protéger ces deux villes que les Vendéens eussent pu avoir le projet d'occuper et qui étaient mal défendues. Mais ceux-ci prirent une autre route, vers le nord. Kléber fut nommé général de division à ce moment-là.
L'Echelle, qui avait nominativement le commandement en chef, appela Marceau auprès de lui comme chef d'état-nvijor. On laissa reposer les troupes a
Nantes et à Angers. Pendant ce temps, les Vendéens s'emparèrent de Chateau-Gonthier et de Laval qui étaient sans défenses et y commirent mille atrocités. Ils étaient sous les ordres de La Rochejacquelin : d'Elbée, Bonchamps et Lescure étant morts. A la nouvelle de ces événements, les armées de Nantes et d'Angers se dirigèrent vers Chateau-Gonthier. La première, commandée par Westermann et Beaupuy, y arriva le 24 octobre, mais l'avant-garde fut battue le lendemain près de Laval. Le gros des deux armées se massa à Villiers, entre Chateau-Gonthier et Laval; les troupes, qui étaient venues à marches forcées, étaient excédées de fatigue, et il fut décidé qu'il y avait lieu de leur laisser un jour de repos. L'Echelle, dès le lendemain matin, sans tenir compte de ce qui avait été convenu la veille, donna l'ordre de marcher sur Laval en une seule ligne et sans prévenir un corps d'armée de secours, qui arrivait de Bretagne par une autre route. C'était une imprudence inqualifiable. Il poussa ainsi 20,000 hommes, par une seule route, sur une seule colonne, ce qui est absolument contraire aux règles les plus élémentaires de l'art de la guerre. Ce procédé a, en effet, le très grave inconvénient d'immobiliser les trois quarts des régiments, ainsi placés les uns derrière les autres, de ne présenter à l'ennemi qu'un front de bataille extrêmement étroit, et par conséquent très facile à cerner et de rendre possible, par les flancs, une attaque brusque de l'ennemi, qui peut couper et envelopper l'armée.
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Mais l'Echelle n'admit aucune observation et il fallut marcher. Un vif mécontentement s'était emparé des soldats qui pouvaient à peine se soutenir. L'avantgarde de Kléber se trouva en présence de 40,000 Vendéens fortifiés sur les hauteurs d'Entrames; elle se battit bravement; mais pendant ce temps, une division de l'ancienne armée de Saumur tourna le dos sans cause sérieuse et le général en chef L'Echelle avec elle. Les Mayençais ne pouvant plus tenir reculèrent ; ils perdirent lu 1,000 hommes et toute leur artillerie. La nuit était venue, le combat continua dans les ténèbres. On se battait au hasard. Les Vendéens prenaient des cartouches dans les caissons des Républicains, et ceux-ci dans les caissons des Vendéens. Keller, qui commandait des compagnies d'Allemands, enrôlés au service de la Vendée, venait de donner la main à un républicain pour l'aider a sortir d'un fossé. A la lueur du canon, il reconnut l'uniforme et tua l'homme. Une faible partie de l'armée républicaine avait pris part à l'action; elle était en arrière ne pouvant avancer; elle recula. Les généraux Bloos, Beaupuy et un grand nombre d'ofriciers restèrent sur le champ de bataille.
Au lendemain de cette défaite, il n'y eut qu'un cri dans l'armée :A bas L'Echelle! Celui-ci comprit qu'il lui était impossible de continuer la campagne; il donna sa démission et se retira a Nantes, où il mourut de chagrin.
Kléber, le 25, rallia ce qu'il put de l'armée de
Mayence en déroute au Lion d'Angers, sur la rivière du Oudon, entre Chateau-Gonthier et Angers. « Lorsque je me vis, a écrit Kléber, au milieu de ces braves gens qui jusqu'ici n'avaient connu que des victoires, lorsque je les vis se presser autour de moi, dévorés de douleur et de honte, les sanglots étouffèrent ma voix. L'armée se retira à Angers pour se reformer et •s'équiper; elle n'avait plus de souliers.
Si, a ce moment, les Vendéens eussent repassé la Loire, à Ancenis, par exemple, et fussent rentrés dans leurs foyers se refaire pendant quelques jours, tout était à recommencer. Au lieu d'écouter La Rochejacquelin, qui leur en donnait le conseil, ils préférèrent suivre lesavisdes émissairesanglais qui leur promettaient des secours à condition qu'ils occuperaient un port de mer, celui de Granville par exemple qui était voisin de l'île de Jersey, où les Anglais concentraient les éléments d'une expédition; et sans plus tarder, ils se dirigèrent sur Granville, par Fougères, où ils se conduisirent avec une extrême cruauté. Le 10 novembre, iis entrèrent à Dol et le 12 à Avranches, puis ils marchèrent sur Granville qui était prête à se défendre. Les Vendéens s'étant installés dans un faubourg, le commissaire civil de la Convention y fit mettre le feu, et ils se retirèrent à Avranches. lis demandèrent alors à rentrer dans leurs foyers, ils n'avaient plus, eux aussi, de souliers; leurs vêtements étaient en lambeaux; ils ne pouvaient plus se nourrir dans un pays qu'ils avaient
dévasté; et d'autre part, ils n'avaient plus confiance dans leurs chefs. Ils se replièrent, découragés, sur Pontorson.
Pendant ce temps, à Angers, l'armée républicaine se réorganisait. Le Comité de Salut public, qui n'aimait pas Kléber à cause de sa franchise et de ses façons cavalières de s'exprimer sur le compte des civils qui voulaient commander à des militaires, ne sachant à qui confier le commandement des troupes, et trouvant Marceau trop jeune, réunit sous un même commandement l'armée de l'ouest et celle de Brest, et, malgré Garnot, les confia toutes les deux à Rossignol, qui avait reçu le commandement de cette dernière, au moment où il avait été remplacé par L'Echelle, en Vendée. Les Mayençais furent fusionnés et confondus avec le reste de l'armée; ils ne formèrent plus un corps à part. On voulut éviter par là certaines causes de désunion et des tiraillements graves qui se produisaient par suite de l'orgueil de cette troupe d'élite et de son chef Kléber. Rossignol fit venir toutes les divisions à Rennes où était son quartier général, de manière à pouvoir les diriger vers Pontorson et Antrain, où se trouvaient, errants, les Vendéens. Kléber avec l'armée d'Angers arriva à Rennes le 14 novembre. Vingt mille hommes furent placés sous les ordres de Rossignol.
Le 16, la nouvelle de l'attaque de Granville parvint à Rennes. Rossignol ordonna à toute son armée de marcher sur Antrain, à la rencontre des Vendéens.
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Kléber avait proposé un plan de campagne tout différent. Connaissant l'esprit qui animait les Vendéens, il eût désiré traîner les choses en longueur de manière à affamer leurs bandes désorganisées par mille causes. Il eût voulu faire le vide dans le pays autour d'eux, leur couper la retraite, les laisser s'user et s'éparpiller, puis fondre sur eux et les tailler en pièces. Mais Rossignol avait l'ordre du Comité du Salut public de « détruire immédiatement la Vendée. » C'était plus facile à dire qu'à exécuter. Les Vendéens battirent le général Westermann à Dol, le 20 novembre, après un combat de nuit qui dura plus de quatre heures.
Le 23, ils le battirent encore au même endroit. Ce fut dans cette journée que mourut le jeune Barra, enfant héroïque. Il avait treize ans et servait dans les rangs républicains en qualité de tambour. Enveloppé par les Vendéens qui le somment de crier : Vive le roi! lui promettant la vie sauve. Vive la République! cria-t-il. Il tomba percé de coups de baïonnettes; et lorsqu'on le releva, sa cocarde tricolore était collée à ses lèvres. L'armée se replia sur Rennes.
Rossignol, comprenant qu'il n'était pas fait pour commander à une armée, offrit sa démission, disant qu'ii désirait ne conserver qu'un bataillon. Les nouveaux représentants qui avaient remplacé Merlin (de Thionville), Rewbell, Cavaigaac, etc., comprenant que l'armée était pénétrée d un esprit hostile à Ros-
signol, comme elle l'avaitété à L'Echelle, cédèrent et tout en conservant, nominativement, le généralat en chef à Rossignol, comme pour L'Echelle, ils firent ce qu'avaient déjà fait leurs prédécesseurs : ils prièrent Kléber de prendre provisoirement le commandement effectif de Tannée.
Les Vendéens ne profitèrent pas de leurs avantages. Ils se décidèrent à rentrer dans leurs foyers et prirent la route de Fougères et Laval se dirigeant vers la Loire, abandonnant ainsi leur projet sur Granville, où les Anglais espéraient toujours les voir arriver. C'était une bande de 45,000 personnes environ, dont 30,000 armés, parmi lesquels 7 à 8,000 seulement prenaient part à tous les combats. Cette troupe là était une élite très brave et très aguerrie. Ils marchèrent vers Angers qui n'avait qu'une très faible garnison et où ils comptaient franchir la Loire.
L'armée républicaine, qui s'était reformée à Rennes, apprenant qu'Angers était menacé, se dirigea vers Châteaubriant où elle arriva le 30 novembre . Marceau, qui commandait l'avant-garde, ne voyant pas arriver le gros de l'armée, s'installa à Châteaubriant et fit immédiatement prévenir Rossignol, resté à Rennes, que le temps pressait et qu'il fallait se hâter, les Vendéens n'étant plus qu'à deux journées de marche d'Angers. Rien n'arrivait; Marceau se plaignit amèrement de l'isolement dangereux où on le laissait à Châteaubriant; il s'adressa aux commissaires civils. Prieur (de la Marne) qui était du parti de Rossignol
et qui n'aimait pas Kléber, prétendit que c'était celui-ci qui était coupable. Il en résulta de vives explications entr'eux. Prieur (de la Marne) s'adressant à Marceau, lui dit : « Au surplus, c'est moins ta faute que celle de Kléber, c'est lui qui t'a conseillé d'attendre, et dès demain nous établissons un tribunal exprès pour le faire guillotiner. » Marceau, épouvanté, se hâta de raconter la chose à Kléber qui, à l'instant même, pénétra furieux dans la tente de Prieur, et là, à force d'explications précises, d'éclats de voix indignés, il finit par lui faire comprendre la situation exacte. « Allons, Kléber, conclut Prieur, allons, crions : Vive la République! et n'en parlons plus. — Elle vit toujours dans mon cœur! » répond le général.
Les Vendéens, dès le 2 décembre, avaient entrepris l'attaque d'Angers. Ils y trouvèrent 3 à 4,000 hommes de ligne et une population décidée à la résistance sous la direction du général Beaupuy. Les femmes prirent part a la défense et plusieurs d'entre elles furent tuées sur les remparts. Les Vendéens occupèrent les faubourgs, mais les canons de la ville les détruisaient et rendaient cette position intenable. Il n'y avait qu'à tenter l'assaut. Les Vendéens parvinrent à faire une brèche; La Rochejacquelin y monta, mais il ne fut suivi que par quatre hommes, bien qu'il eût promis aux siens le pillage de la ville. Un assaut est, il faut le reconnaître, une opération extrêmement dangereuse pour les assaillants et il est
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nécessaire qu'un général ait bien de l'autorité sur ses troupes, quelles qu'elles soient, pour les entraîner sur la brèche. Le lendemain, l'armée de Rennes arriva au secours d'Angers et les Vendéens prirent la fuite, sans combattre, dans la direction de la Flèche, car le passage de la Loire, objet de tous les vœux, leur était fermé par Kléber. Ils marchèrent jusqu'au Mans qui n'était pas défendu, s'emparèrent de cette ville le 10 décembre et la pillèrent.
Le lendemain, Kléber qui occupait le commandement en chef pour la deuxième fois, provisoirement, depuis le commencement de la campagne de Vendée, montra une abnégation et une grandeur d'âme bien rares. Il avait remarqué tout ce qu'il y avait de bravoure et de capacité chez le jeune général Marceau; il le considérait comme devant rendre à la République les plus grands services; il le proposa lui-même aux commissaires civils comme commandant en chef. Marceau hésitait à cause de son extrême jeunesse, il avait à peine vingt-quatre ans, mais Kléber lui dit : ce Sois tranquille, mon ami, nous nous battrons et nous nous ferons guillotiner ensemble. — J'accepte, répondit Marceau, mais à une condition, c'est que je garde pour moi toute la responsabilité; mais je ne veux avoir à commander en réalité que l'avant-garde. Tu seras, toi, le véritable chef de l'armée. » Cette camaraderie si franche et si républicaine sauva l'armée et amena la destruction de la Vendée, car les soldats avaient une confiance entière dans les deux
généraux, et ils étaient très heureux de se sentir enfin commandés sérieusement et dignement.
Le 12 décembre, l'armée républicaine arriva devant le Mans occupé par les Vendéens. La Rochejacquelin fit une brillante sortie, mais il fut obligé de céder devant la fougue de Westermann, qui le poursuivit dans la ville, jusque sur la place de l'Eperon, où les Vendéens s'étaient retranchés derrière une barricade. Los républicains enlèvent la barricade et les canons qui la défendent. Les Vendéens se retirent alors dans les maisons et tirent, à bout portant, sur les bleus qui s'arrêtent dans leur marche attendant Kléber. Marceau le fait avertir que sa présence est nécessaire pour achever la victoire. A une heure du matin, Kléber arrive et ordonne d'enfoncer toutes les portes des maisons et d'attaquer partout à la baïonnette. Ce fut un massacre effroyable. « On ne saurait se figurer, a écrit Kléber, l'horrible massacre qui se fit ce jour-là. )) Les Vendéens abandonnèrent la ville et se dirigèrent sur Laval. C'était une débâcle épouvantable; ils se pressaient, s'écrasaient, criaient et gémissaient. Les républicains les poursuivaient, les taillaient en pièce. Quinze mille d'entre eux périrent dans ce désastre du Mans. Ils marchèrent nuit et jour pour échappera l'armée de Marceau et de Kléber qui les poursuivait. Ne sachant plus que faire, ils se dirigèrent à marches forcées sur Ancenis, où ils arrivèrent le 16 décembre; mais là ils trouvèrent le passage de la Loire gardé. Désespérés, ne sachant
plus que devenir, ils se mirent encore à marcher dans la direction opposée à l'armée qu'ils étaient parvenus a distancer de deux jours de marche. Ils errèrent vers Blain, vers Savenay, ne sachant s'ils devaient se réfugier en Bretagne, où Jean Chouan avait organisé une insurrection analogue à celle des Vendéens, ou s'ils pouvaient espérer passer la Loire a sa partie inférieure. Ils n'y avait plus entr'eux ni discipline ni cohésion. Chacun vivait comme il pouvait, allait et renait. Des bandes abandonnaient le gros de l'armée et tachaient de se diriger vers la Loire pour rentrer en Vendée, d'autres restaient dans les villages, chez les habitants qui les cachaient. C'était une situation lamentable, « J'étais vêtue en paysanne, dit Mme de La Rochejacquelin; j'avais sur la tête un capuchon de laine violet; j'étais enveloppée d'une vieille couverture de laine et d'un grand morceau de drap bleu rattaché à mon cou par des ficelles; mon cheval avait une selle à la hussarde, avec une schabraque de peau de mouton. M. Roger Mouliniers avait un turban et un dolman qu'il avait pris au théâtre de la Flèche. Le chevalier de Beauvalliers s'était enveloppé d'une robe de procureur, et avait un chapeau de femme par-dessus un bonnet de laine. » Les officiers vendéens se partagèrent entr'eux la caisse de l'armée. Enfin, le 23 décembre, l'armée de Marceau et de Kléber enveloppa les dix mille Vendéens qui restaient près de Savenay et les massacra. Six mille Vendéens furent enterrés dans la banlieue de Savenay;
le reste fat fait prisonnier ou s'échappa. Quelquesuns d'entr'eux passèrent en Bretagne et se rangèrent sous la bannière des Chouans.
Pendant que Marceau et Kléber terminaient si heureusement la guerre de Vendée, le Comité de Salut public leur désignait des successeurs. Le baron Turreau fut nommé par lui commandant en chef de l'armée de Vendée et il arriva quand tout était terminé. Il s'installa à Nantes, où Marceau et Kléber arrivèrent bientôt avec leur armée. Ils y trouvèrent aussi Carrier qui y commettait mille atrocités depuis le mois d'octobre. Deux mille royalistes ou Girondins avaient été jetés dans la Loire par son ordre. Après le combat de Savenay, il fit fusiller tous les prisonniers vendéens que l'armée de Kléber et de Marceau menait a sa suite; ils étaient environ 1,800.
La population de Nantes fit à Kléber et à Marceau une entrée triomphale. Ils furent invités à une fête de la Société populaire où une couronne de laurier leur fut offerte. Le représentant du peuple Turreau, cousin du nouveau général en chef, monta à la tribune et laissa éclater sa mauvaise humeur, en disant : ce Les couronnes ne sont pas dues aux généraux, elles sont dues aux soldats qui, seuls, gagnent les batailles. » Marceau, indigné, ne savait que dire ; mais Kléber, toujours maître de lui dans les grandes circonstances, monta à son tour à la tribune et répondit : « Citoyens! ce ne sont pas les généraux de la République, ayant presque tous, comme moi, com-
mencé par être grenadiers, qui ignorent que ce sont les soldats qui gagnent les batailles; mais ce ne sont pas non plus les soldats de la République, puisque tous peuvent espérer d'arriver au commandement, qui ignorent que des milliers de bras ne remportent des victoires que lorsqu'ils sont bien dirigés par une tête. Ce sont les armées, c'est-à-dire les officiers et les soldats qui font triompher la République. Marceau et moi, nous n'acceptons cette couronne que pour l'offrir à nos camarades et l'attacher à leur drapeau. )) Ces belles paroles furent couvertes d'applaudissements et Turreau n'osa pas répliquer, mais il se vengea. Marceau et Kléber furent envoyés à Chateaubriant. Les hommes sanguinaires qui commandaient à Nantes les trouvaient trop humains. Marceau tomba malade de chagrin et il entra à Paris. Kléber fut envoyé à l'armée du Nord en avril 1794.