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CHAPITRE III

Kléber à l'armée du Nord. — Victoire de Fleuras. — Kléber s'empare de Mons, de Louvain, — Marches savantes en Belgique. — Prise de Maëstricht.

La Vendée était domptée, mais nous avions toute l'Europe sur les bras. Trois cent mille Allemands, Anglais, Autrichiens, Hollandais envahissaient la France au Nord et à l'Est. Cent mille Espagnols et

h8 LE GÉNÉRAL KLÉBER.

Italiens franchissaient les Pyrénées et les Alpes. Le Comité de Salut public décida une levée de 800.000 hommes. Dugommier fut chargé d'arrêter les Espagnols, Dumerbion fut opposé aux Italiens, Pichegru avait le commandement de l'armée du Nord, Jourdan combattait sur les bords de la Moselle, Michaud sur les bords du Rhin. Carnot, chargé de la direction des guerres par ses collègues du Comité de Salut public, fut l'âme de la défense. En avril 1794, nous avions en ligne 284,000 hommes et la coalition en avait 315,000. Kléber fut d'abord attaché à l'Etat-major, sans commandement; puis il passa sous les ordres de Jourdan, avec la partie de l'armée du Nord qui lui fut confiée au camp de Maubeuge. Marceau se trouvait aussi à Maubeuge; il était chargé de l'avant-garde. Plusieurs combats eurent lieu sur la Sambre, que l'armée républicaine désirait franchir pour envahir la Belgique, marcher sur Charleroi et assiéger cette place forte. Les représentants Saint-Just et Lebas voulaient toujours opposer des troupes insuffisantes aux régiments aguerris et nombreux du prince d Orange, stathouder de Hollande. Quatre fois il fallut leur obéir et quatre fois ion fut obligé de repasser la Sambre et de revenir sur ses pas. Le mois de mai s'écoula ainsi dans ces tentatives inconsidérées. Kléber et Marceau avaient beau expliquer aux commissaires civils que les troupes étaient insuffisantes pour une semblable entreprise, que ce qu'ils demandaient ne serait possible que lorsque le gros de Tannée serait avec eux;

ils faisaient des prodiges d'audace et d'habileté, mais c'était en vain : l'entreprise était trop difficile pour leurs faibles troupes que ces insuccès décimaient rapidement et décourageaient, et qui manquaient de souliers et souvent de pain. Carnot se rendant compte do la cause de ces défaites réitérées, renforça considérablement l'armée sur la Sambre. Jourdan y arriva avec cinquante mille hommes et cent trente canons. Marceau commanda l'aile droite, et Kléber l'aile gauche. Les alliés renforcèrent aussi leur armée sur ce point, notamment par l'envoi de 10,000 Anglais de troupes fraîches. Jourdan tenta un cinquième passage de la Sambre le 16 juin; il franchit la rivière avec Kléber et Marceau, et se dirigea sur Gharleroi pour l'investir; mais le prince d'Orange, à la tête des Hollandais, s'opposa à sa marche. Le général Dubois culbute une colonne ennemie, mais le général Lefebvre n'ayant plus de munitions, est forcé de battre en retraite; Marceau et Championnet, tournés par l'ennemi, sont obligés de l'imiter. Kléber tient bon et son aile est victorieuse; mais ie mouvement d'ensemble était manqué et Jourdan ordonna de reculer. Saint-Just, furieux, voulait faire fusiller à l'instant les officiers chargés de l'approvisionnement des munitions. Jourdan parvint à le calmer en faisant le serment de reprendre dès le surlendemain les positions perdues devant Charleroi; il tint parole. Il fit venir en toute hâte, du camp de Maubeuge, les munitions nécessaires et l'artillerie de siège, et reoassa la Sambre le 18 juin.

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Il commença, dès le 19, le bombardement de Charleroi. Le siège ne dura que six jours. En effet, le 25, le commandant de la place demanda à négocier. Saint-Just lui répondit : « Il n'y a pas besoin de négocier; il faut vous rendre à discrétion et à l'instant même. » La place se rendit. Le prince de Cobourg, fort surpris de l'audace et de la rapidité de l'armée de Jourdan, arriva avec 80,000 hommes, près de Charleroi, le soir même de la reddition et se rangea en bataille. Les forces étaient à peu près égales des deux côtés; le grand drame se préparait, il devait s'appeler dans l'histoire la victoire de Fleurus (26 juin 1794).

Voici comment Louis Blanc raconte, d'après un manuscrit de Jourdan, cette grande journée :

« Au delà de la ville de Charleroi, située sur la Sambre, une suite de positions, imparfaitement liées entre elles, décrivent un demi-cercle d'environ dix lieues d'étendue, dont les extrémités s'appuient à la rivière. Voici comment l'armée française fut distribuée le long de cette ligne retranchée :

» A la gauche, une brigade, aux ordres du général Daurier, fut postée en avant de Landelies, derrière Fontaine-l'Evêque ; la division Montaigu occupa ïrazégnies, et celle de Kléber se plaça en avant du moulin de Jumel, au village de Courcelles. A la droite, les troupes que commandait Marceau défendaient les postes de Baulet, Wanfercée et Velaine. Au centre, étaient les généraux Lefebvre, Cham-

pionnet et Marlot; le premier, un peu en arrière, et sur la gauche de ce village de Fleurus qui a donné son nom à quatre batailles mémorables; le second, au-delà d'Heppignies, et le troisième, en avant de Gosselies.

» Le prince d'Orange et le général Latour firent face à notre gauche; l'archiduc Charles et le général Beaulieu à notre droite, et le comte de Kaunitz et le général Kosdanowich à notre centre.

» Le 26 juin, l'action s'engagea dès le point du jour. Tandis que le prince d'Orange marchait contre Daurier, le général Latour, passant le Piéton, — ruisseau qui traverse le champ de bataille, — se dirigea vers le château de Trazégnies, dont il se rendit maître à la suite d'un combat opiniâtre. La première ligne déboucha; mais, à peine formée, elle est chargée par la cavalerie française et recule. Reportant aussitôt en avant son infanterie, Montaigu reprend sa première position, contre laquelle le général Latour se hâte d'appeler sa réserve. La position de Montaigu étant très exposée, Jourdan avait prévu qu'il lui serait difficile de s'y maintenir, et lui avait donné pour instructions, s'il était pressé trop vivement, d'effectuer sa retraite partie sur le général Daurier, partie sur Marchienne, pour défendre le passage de la Sambre. C'est ce qui eut lieu. Renonçant à une lutte inégaie, Montaigu traverse le bois de Monceaux, envoie une brigade au général Daurier, se retire avec l'autre sur Marchienne, fait reployer les pontons, et place sur ia

rive droite de la Sambre des batteries chargées de répondre à celles que Latour, après s'être avancé sur la Censé de Judonsart, établit sur la hauteur de Saint-Fiacre.

» Pendant ce temps, le prince d'Orange, ayant repoussé les avant-postes français de Fontaine-1'Ev que, cherchait à culbuter Daurier qui couvrait les hauteurs de Lernes. Inutiles efforts! Ses attaques furent repoussées, ses troupes écrasées par la mitraille, et la brigade, envoyée par Montaigu, arrivant, il eut si peur d'être attaqué à son tour avec succès, qu'il se replia sur Forchies, au lieu de déboucher sur Rus, comme il en avait l'intention, pour se lier au général Latour, lequel, en s'avançant sur Judonsart, sans être soutenu, courait risque d'être enveloppé. En effet, Kléber, d'après les instructions du général en chef, fait occuper l'abbaye de Sart par deux bataillons d'infanterie, et le pont de Roux par une division de gendarmerie, appuyée de quatre compagnies de grenadiers; il détache en même temps Bernadolte sur Baymont, et, avec trois bataillons, deux escadrons, quelques pièces d'artillerie, se porte plus à gauche à la tête du bois. Bientôt l'artillerie française fait taire la batterie qui tirait sur Marchienne; Bernadotte attaque la droite des ennemis; Duhem tourne leur gauche. Il fallut que Latour, pressé de toutes parts, se retirât précipitamment sur Forchies, d'où il continua sa retraite avec le prince d'Orange sur Haine- Saint-Paul, pendant que Montaigu, renforcé de quel-

ques troupes de la division de Kléber, se portait en avant et reprenait sa position de Trazégnies.

» Sur la droite, l'aspect des choses était moins favorable. Beaulieu avait emporté Wanfercée, Velaine et Baulet; il s'avance contre les retranchements du bois Copiaux, les tourne, et force les troupes de Marceau à se reployer sur le village de Lambusart, poste contigu à la Sambre, et nécessaire appui de notre extrême droite. La cavalerie française fit mal son devoir; elle recula devant celle de l'ennemi; mais celle-ci, voulant pousser jusqu'à l'infanterie, fut reçue la baïonnette en avant et repoussée. Les escadrons français, ralliés à la gauche de Lambusart, firent reculer à leur tour ceux que Beaulieu avait lancés pour tourner le village, et le feu des redoutes foudroya ceux qui tentèrent d'en approcher. Malheureusement, le prince Charles arrivait; il avait chassé les avant-postes de Lefebvre et put opérer sa jonction avec Beaulieu. Que la droite de notre armée fût tournée par Lambusart, c'en était fait. Jourdan, attentif au danger, appelle en toute hâte, au secours de Lefebvre et de Marceau, la cavalerie aux ordres du général Dubois et la réserve placée à Ransart, sous le commandement du général Hatry.Mais, avant que ces renforts paraissent, Beaulieu attaque de nouveau le village de Lambusart. Vainement Marceau déploie-t-il une valeur héroïque; ses troupes, accablées par des forces supérieures et vivement chargées

par la cavalerie, se retirent en désordre de l'autre

côté de la Sambre, à l'exception de quelques bataillons qui, se serrant autour de leur général, se maintiennent dans les haies. L'arrivée de trois bataillons de la division Lefebvre et de trois autres appartenant à celle de Hatry, permit à Marceau de rétablir le combat. Dans l'impuissance de pénétrer plus avant, Beaulieu laisse dans Lambusart quelques bataillons soutenus d'une forte réserve, et, par un mouvement sur sa droite, se réunit avec le surplus de ses troupes à une colonne qui, débouchant de Fleurus, attaquait le camp retranché, défendu, à droite de Wagné, par les divisions Lefebvre et Hatrv. Là, le combat fut terrible. Ne pouvant tourner les retranchements, Beauiieu les aborde de front. Trois fois ses troupes arrivent jusqu'à portée du pistolet, trois fois la mitraille et la mousqueterie jonchent la terre de morts. Aussitôt que l'ennemi tournait le dos, il était chargé en queue par les escadrons qui débouchaient des lignes, au moyen des passages qu'on y avait ménagés. L'artillerie tirait, de part et d'autre, avec tant de vivacité que, les baraques du camp et les blés venant à s'enflammer, on se battit dans une plaine de feu. Beaulieu dut faire retirer ses colonnes; et Lefebvre s'étant alors porté rapidement sur Lambusart avec la 80e demi-brigade, tandis que Marceau s'avançait contre le bois à droite de ce village, l'ennemi essaya, mais en vain, de résister à cette attaque combinée. Peu de temps après, le général Mayer, qui avait rassemblé les troupes rejetées au delà de la Sambre,

arriva, et l'aile droite reprit la position qu'elle occupait avant la bataille.

» Au centre, pendant ce temps, le général Kosdanowich et le comte de Kaunitz bornaient leurs efforts à une vive canonnade, précédée de quelques engagements d'avant-postes et d'une tentative infructueuse pour emporter les retranchements défendus par Ghampionnet. Ce fut à quatre heures du soir seulement que le comte de Kaunitz, renforcé d'une partie de la réserve, renouvela son attaque. La division Ghampionnet, bien retranchée, appuyée à une forte redoute, et soutenue par la réserve de cavalerie et quatre compagnies d'artillerie légère, ne pouvait être dépostée. Cependant, Ghampionnet ordonne la retraite, trompé qu'il était par un faux avis, annonçant que Lefebvre avait été forcé d'abandonner son camp retranché. Déjà la grande redoute était désarmée ; déjà les troupes françaises sortaient d'Heppignies, lorsque Jourdan accourt avec six bataillons et huit escadrons de la division Kléber. Il détrompe Championnet, lui ordonne de reprendre le terrain abandonné, fait rentrer l'artillerie dans la redoute, et dispose en colonne serrée, à la droite du village, l'infanterie venue avec lui. Championnet, impatient de réparer sa faute, se précipite sur les bataillons1 ennemis qui ont pénétré dans les jardins, dans les haies, et les chasse. D'un autre côté, les lignes qui s'avançaient entre Heppignies et Wagné sont foudroyées par le feu de l'artillerie. Jourdan, témoin de

la confusion qui y règne, ordonne au général Dubois de les charger, et Dubois part au galop avec les premiers régiments qui se trouvent sous sa main. La première ligne des Autrichiens fut culbutée; mais pour cette charge, exécutée avec plus d'audace que de talent, la cavalerie française s'était ébranlée en désordre; de sorte que la cavalerie des alliés, fondant à son tour sur nos escadrons épars, les força de reculer et reprit les pièces que l'ennemi avait perdues. Il était alors sept heures du soir.

» Le prince de Gobourg avait vu toutes ses attaques repoussées; il donna le signal de la retraite. Il avait commis une faute capitale en essayant d'envelopper la position demi-circulaire des Français, au lieu de concentrer ses forces sur un seul point d'attaque. La perte des Républicains s'éleva, en tués et blessés, à environ 5,000 hommes, celle des alliés fut évaluée au double. Dans la soirée, la cavalerie française ramassa plus de 3,000 traînards.

» Tel fut le résultat de cette journée; elle décidait du sort de la campagne, et la nouvelle qui s'en répandit causa dans toute l'Europe une sensation immense. »

Kléber, pendant cette mémorable bataille, s'était couvert de gloire. Il n'était pas seulement un général expérimenté et instruit, c'était un très bon appréciateur des mérites et des qualités de ses subordonnés. L'on a vu que ce fut à lui que Marceau, qu'il avait apprécié et jugé comme un guerrier de haute valeur,

dût en grande partie d'attirer l'attention deCarnot au Comité de Salut public. Ce fut aussi Kléber qui conserva à l'armée française le brave Ney. Voici en effet ce qui se passa quelques semaines après la victoire de Fleurus :

Un jour, Ney, qui était capitaine au 4e hussards, commandant les pelotons d'escorte et qui, pénétré des principes de discipline sans laquelle une armée en campagne ne serait bientôt plus qu'une foule désordonnée, avait la réputation d'un officier sévère et scrupuleux dans le service, exprima à son camarade Pajol, qui a écrit, par la suite, une biographie de Kléber et qui était alors dans son état-major, son intention de quitter le service par suite d'un échec qu'il avait éprouvé dans une élection, au grade de commandant; ses subordonnés lui ayant, par leurs suffrages, préféré un vieil officier, beaucoup moins sévère. Kléber, mis au courant de ce qui se passait et ne connaissant guère alors le capitaine Ney, le fit venir, le garda avec lui plusieurs heures. Il le questionna, le fit longuement causer et fut très frappé de ses qualités militaires, de ses vues élevées sur la guerre et sur la politique; il le réconforta, lui déclara qu'il s'opposait à ce qu'un officier aussi capable quittât les rangs de l'armée, et il l'attacha à son Etatmajor en qualité d'adjudant-général. Ce fut le commencement de la carrière du prince de la Moskowa, brillante dans les camps jusqu'au jour où elle devait finir d'une manière si dramatique, au carrefour de

l'Observatoire, sous les balles du peloton d'exécution.

Après la victoire de Fleurus, le prince de Cobourg, général en chef des armées coalisées, s'était retiré sur Mont-Saint-Jean, Gembloux et Mons. Dans cette dernière ville, commandait le prince d'Orange. Kléber l'attaqua, ayant sous ses ordres les généraux Montaigu, Schérer et Lefebvre, le 1er juillet. Davidowich, lieutenant du prince d'Orange, s'était fortifié sur les hauteurs de Bracquignies et le prince sur le Mont- Palisel. Kléber attaque Davidowich et lance Schérer et Montaigu sur le prince. L'infanterie de Kléber, dirigée par ses lieutenants, Bernadotte et Duhesme, charge Dandowich, qui prend la fuite sur Joignies. Montaigu et Schérer s'emparent du Mont-Palisel. L'armée ennemie ne pouvant rentrer dans Mons, dont le général Favereau, arrivé en toute hâte de Maubeuge, bouchait l'entrée, se retira en désordre sur Hall pour couvrir la route de Bruxelles, objectif de la campagne; elle abandonna douze cents prisonniers.

Kléber rendit compte en ces termes de sa victoire à Jourdan : « J'ai gravi hier le Mont-Palisel; j'en ai chassé l'ennemi et je suis entré dans la ville. L'attaque fut dirigée, du côté dont j'étais chargé, par trois colonnes d'infanterie, soutenues par deux de cavalerie marchant sur leurs flancs, avec ordre de reconnaître la marche de l'ennemi. J'attendis avec impatience, depuis quatre heures du matin jusqu'à deux

heures de l'après-midi, la colonne du général Lefebvre, qui était exténuée de fatigue, et qu'un guide ignorant avait conduite dans un long défilé. Cependant la canonnade qu'elle eut avec l'ennemi m'annonça qu'elle ne tarderait pas à paraître sur les hauteurs en avant de Mons. Enfin, arrivés, nous nous mîmes en route. Bientôt la division Duhesme, soutenue par deux régiments de cavalerie aux ordres de Dubois, qui porta sa cavalerie sur l'ennemi, où il la mit en bataille, força les Autrichiens à abandonner les hauteurs de Bracquignies et à céder le champ de bataille. Schérer avançait vers le Mont-Palisel, qui devait nous assurer la victoire. Montaigu suivait son mouvement avec rapidité, après avoir débusqué à la baïonnette les ennemis, en sorte que, vers les six heures, les trois colonnes se trouvèrent à la même hauteur. Il s'agissait de traverser le bois d'Havre, dont l'entrée, infiniment étroite, était défendue par plusieurs pièces de gros calibre, qui tiraient à mitraille sur nous et qui étaient soutenues par plus de deux mille hommes d'infanterie. La charge battit, et tous ces obstacles furent enlevés à la baïonnette; deux pièces ennemies de gros calibre tombèrent en notre pouvoir, et les canonniers qui les servaient furent tués dessus. Le général Favereau tourna l'ennemi et s'empara de la ville de Mons. L'ennemi, attaqué de tous les points, prit la fuite et la déroute fut complète. »

L'ennemi se retira sur Bruxelles. Kléber le poursuivit jusqu'aux portes de la capitale du Brabant,

après lui avoir fait essuyer quelques pertes sur la route. Gobourg et Kléber suivaient à une demi-journée de marche — l'un poursuivant l'autre, — la grande route de Mons à Bruxelles. Les Bruxellois, malgré les excitations des puissances coalisées, avaient toujours refusé de s'armer contre la France; ils étaient, eux aussi, animés de l'esprit de la Révolution. Ils envoyèrent à deux journées de marche, jusqu'à Joignies, leurs magistrats qui offrirent les clefs de leur ville au général Levai qu'ils rencontrèrent. Jourdan ne voulut pas entrer immédiatement à Bruxelles, car il craignait que le séjour de cette grande ville ne fût funeste à ses jeunes troupes et, en outre, il désirait épargner à une ville amie de la France cette humiliation. Mais Pichegru, qui opérait d'un autre côté, y entra par une sorte d'orgueil mal placé, le 10 juillet; puis il vint à la rencontre de Jourdan à Hall, où les deux généraux en chef se concertèrent pour la suite des opérations. Il fut convenu que Bruxelles serait respectée et que l'on refoulerait les Autrichiens sur la rive droite de la Meuse, de manière à les séparer des Anglais et des Hollandais qui, eux, se dirigeaient vers les Provinces Unies de Hollande pour les protéger contre nous. Jourdan se chargea de suivre les Autrichiens et de leur faire repasser la Meuse, Pichegru de poursuivre le duc d'York et le prince d'Orange en Hollande. Ce plan fut exécuté exactement, et, heureusement, Kléber conduisait l'aile gauche à la poursuite du prince de Gobourg; il le battit près de Lou-

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vain, le 15 juillet, dans un lieu nommé la Montagne de fer, et le poursuivit dans les rues de Louvain qu'il le força à évacuer. Réfugié à Tirlemont puis à Tongres, le prince de Cobourg en fut encore chassé par Kléber. Il se retira sous Maëstricht, place forte de premier ordre sur la Meuse. Kléber passa les rivières de Boën et de TOurthe lentement, les derrières de Cobourg résistant chaque jour à son avant-garde. A ce moment, les troupes avaient besoin d'être ravitaillées et pourvues de munitions et d'équipement; on leur laissa quelques jours d'un repos bien gagné. Kléber avait 50,000 hommes sous ses ordres, à ce moment-la; et, comme ils se trouvaient en pays ennemi, l'on marchait avec précaution pour bien assurer les derrières et éviter une séparation brusque avec le gros des armées de Jourdan et de Pichegru, séparation toujours périlleuse et qui peut perdre une armée en campagne si l'ennemi, par un mouvement rapide, se porte en arrière de l'armée en marche, et lui coupe ses communications avec le quartier général. Kléber installa de forts retranchements sur sa route et y établit garnison; il construisit dix-neuf redoutes d'où des éclaireurs partaient chaque jour à quatre à cinq lieues à la ronde pour explorer le pays, ainsi que doit le faire un général prudent. Ney se fit remarquer, par son habileté, dans ces marches savantes de Kléber en Belgique.

A la fin d'août, tous les travaux d'organisation militaire ayant été exécutés par le génie entre

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Bruxelles et Maastricht, Jourdan ordonna à Kléber d'investir cette place où le prince de Cobourg s'était installé. Les opérations difficiles du siège commencèrent. Mais, tout à coup, Kléber reçut l'ordre de venir, avec une partie de ses troupes, à Randeradt, pour concourir à une action générale que Jourdan avait décidée contre une forte position autrichienne. Voici comment Kléber a raconté la part qu'il prit alors à cette importante manœuvre opérée le 2 octobre : « Les deux divisions sous mes ordres, ayant pris position entre Heinsberg et Drennen, j'ai envoyé l'avant-garde, aux ordres du général Bernadotte, vers la rive gauche de la Boër, pour forcer le passage de cette rivière sur Rathem. L'infanterie légère, soutenue par quatre compagnies de grenadiers, s'avança pour l'éclairer et aussitôt un feu terrible de mousqueterie se fit entendre. L'ennemi avait non seulement dégradé tous les gués, mais hérissé ses redoutes de chevaux de frise, et rendu l'abord de ses retranchements inaccessibles par des doubles fossés; une ligne d'infanterie, derrière des marais impraticables, soutenue par des batteries établies à fleur de terre, défendait tous ces ouvrages, et un feu continuel de quantité de pièces de gros calibre aurait enlevé l'espérance de la victoire à tous autres qu'à des Républicains. On essaya d'établir nos batteries; le feu de l'ennemi s'y opposa avec une fureur extraordinaire; mais l'intrépidité de nos canonniers l'emporta. L'infanterie s'avance au pas de charge; elle fait

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une fusillade meurtrière, et l'ennemi fuit dans ses retranchements. La canonnade commence de part et d'autre pour ne finir qu'avec le jour. Partout l'ennemi montre l'opiniâtreté la plus soutenue à défendre le passage de la rivière. J'avais fait construire un pont la veille, et, s'il avait été possible de le jeter sur la Boër, le courage bouillant du soldat me présageait sur-le-champ un succès complet. Malheureusement, ce pont se trouve trop court. Mais tous ces obstacles irritent d'autant l'ardeur de nos soldats; ils veulent se servir de la baïonnette et enlever de vive force un poste que des esclaves osaient leur disputer. Les citoyens Hometinay et Vinch, capitaines, Gérard et Grommaerd, lieutenants, se jettent à l'eau; les soldats de la 71e demi-brigade, fiers d'être commandés par de tels officiers, les suivent avec les quatre compagnies de grenadiers; tous se mettent en devoir de passer la rivière; une vingtaine, frappés par la mitraille, se noient; les autres, loin de s'arrêter, s'avancent plus précipitamment, impatients de venger leurs frères. Plusieurs canonniers s'occupent à sauver la vie à ceux que les flots entraînent; ils arrachent les prolonges des pièces, et les offrent à ceux qui vont périr. Eux-mêmes passent sur la rive droite. Voyant alors la nécessité de battre en brèche pour donner à ces braves la possibilité d'exécuter leurs desseins, je fais venir sur-le-champ toutes les pièces de position des divisions et les fais établir sur la rive. Le feu redouble; nos soldats s'avancent sur les re-

tranchements; l'ennemi se met en déroute et les abandonne. »

Le 6 octobre. Kléber installa son quartier général à Dyck, près Saint-Nicolas; le 7, il envoya Ney et Bernadotte s'emparer de Neuss; la garnison se replia sur Dusseldorff que Kléber investit et bombarda dès le premier jour; la place se rendit livrant un parc d'artillerie et des approvisionnements considérables. Le 9, Kléber revint sur Maastricht et, le 13, il procéda aux opérations du siège; il était secondé par le commandant du génie Marescot, officier très instruit dans son métier, et par le représentant du peuple Gillet. Kléber avait sous ses ordres, autour de la place, 40,000 fantassins et 3,000 cavaliers; mais il manquait d'artillerie. Le représentant Gillet ordonna d'en amener de Namur, et comme elle n'arrivait pas, il se rendit dans cette ville et ramena 200 canons. Pendant ce temps, les assiégeants se trouvèrent ravitaillés d'une manière assez singulière qui a été racontée par le comte Pajol : « Le 15 octobre, dit-il, les officiers du génie commencèrent, sur les points d'attaque désignés, les reconnaissances et tracés préliminaires. Ceux de ces officiers qui opéraient contre le fort Saint-Pierre, découvrirent sur le flanc droit de la montagne, où ils allaient développer leurs tranchées, Tentrée d'une caverne profonde, qui, au dire des habitants, conduisait sous le fort. Des chasseurs à pied s'y engagèrent pour l'explorer; ils revinrent bientôt, annonçant qu'elle se prolongeait fort loin et qu'elle

devait être occupée par l'ennemi, car l'un d'eux avait tiré sur un Hollandais. La garnison du fort, qui connaissait l'existence de cette caverne sans savoir positivement où elle aboutissait, voulut en rendre l'accès impraticable. Peu de temps après la première excursion des chasseurs, l'ennemi fit jouer un fourneau de mine pour encombrer la galerie principale du souterrain. Le résultat trompa ses calculs : l'explosion produisit seulement à la surface du sol un grand entonnoir qui, loin d'obstruer la caverne, en facilita l'entrée. Soixante mineurs et volontaires se précipitèrent aussitôt par cette nouvelle ouverture, et parcoururent la caverne qui se développait jusqu'à plus de 300 mètres. Ils ne découvrirent aucune issue. Comme ils étaient occupés à cette recherche, ils entendirent un grand bruit. Croyant qu'ils allaient rencontrer l'ennemi, nos soldats s'apprêtaient à le combattre, lorsqu'ils se trouvèrent en présence d'un nombreux troupeau de porcs, caché en cet endroit par les gens du pays. La déception des volontaires ifut grande, mais ce butin leur assura, pour quelque temps au moins, une nourriture abondante. »

Kléber envoya, dès les premiers jours de l'investissement, un parlementaire au prince de Hesse, qui commandait dansMaëstricht, pour l'inviter à capituler, l'informant qu'il commençait un siège en règle et qu'il bombarderait la place. Le prince refusa. Kléber attaqua alors de vive force les positions avancées de la forteresse; puis il fit bombarder la ville pendant

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deux jours et deux nuits. Le prince de Hesse capitula le 4 novembre. Deux mille maisons étaient détruites. La garnison, comprenant 10,000 hommes, sortit avec les honneurs de la guerre; elle laissa ses armes et fut reconduite jusque sur le territoire ennemi, s'engageant à ne pas combattre contre la France jusqu'à l'échange de 10.000 prisonniers français. Kléber trouva dans la ville 351 canons, 400 milliers de poudre, 20,000 fusils et les approvisionnements de tout genre. L'aide de camp de Kléber, Pajol, partit pour Paris avec mission de remettre à la Convention une lettre, de Gillet, annonçant la prise de Maestrictt^et les drapeaux enlevés à l'ennemi depuis le commencement de cette campagne. Le 12 novembre, il se présenta à la barre de la Convention et dit : « Je viens déposer au sein de la Convention, trente-six drapeaux que l'armée de Sambre et Meuse a tout récemment enlevés à nos ennemis; un leur a été arraché au Mont-Pal isel; quatre au célèbre combat d'Esneux; et les trente et un autres ont été déposés sur les glacis de Maëstricht, devant les soldats de la Liberté. » Le président donna l'accolade fraternelle au capitaine Pajol, auquel les honneurs de la séance furent décernés.

Cette campagne de Fleurus à Maëstricht est l'un des plus beaux moments de la Révolution. Kléber, le héros de cette époque mémorable, se montra, pendant cette période, homme de guerre de premier ordre. Ses mérites et ses services lui attirèrent l'admiration et la reconnaissance de tous les Français.

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