LA FAYETTE ET SON PETIT COUSIN BOUILLÉ
lettres de son père pour le général, mais il ne les lui remit qu’au bout de trois jours. La Fayette reçut avec affection son petit cousin, le questionna sur l’objet de son voyage et eut plusieurs conférences avec lui. Il lui exprima son opinion sur le roi, bon homme, sans caractère, et sur la reine, qui, faute de suivre ses avis, « s’aliène le cœur des Parisiens par une ancienne morgue et une humeur qu’elle ne sait pas cacher », et le jeune Bouillé — lui-même l’a raconté — n’eut rien de plus pressé que d’aller rapporter ces propos à Louis XVI et à Marie-Antoinette. C’est ainsi que La Fayette se trouvait entouré d’embûches; son petit cousin, stylé par la Cour, le pressa d’abandonner la cause populaire; il fit sonner bien haut la gloire de sauver le monarque et la monarchie et lui montra quels honneurs et quels bénéfices il retirerait de cette conduite, mais le général répondit « qu’il n’avait aucune ambition que celle du bien public et de l’achèvement d’une heureuse et libre Constitution ; qu’il ne demandait d’autre récompense de ses services que le suffrage et l’estime de ses concitoyens, qu’une fois sa tâche remplie, il reprendrait son rang militaire et se retirerait à la campagne, où, jouissant de l’approbation et de l’affection publiques, il attendrait que la nation en danger l’appelât pour combattre le despotisme, s’il voulait reparaître. » Ce loyal langagecoupa court à ce nouveau piège que lui tendaient les royalistes, et le jeune Bouillé quitta Paris le 8 janvier 1791, « avec la triste certitude » que La Fayette « pouvait encore nuire longtemps à la chose publique, mais qu’il ne la servirait jamais ( 1 ). »
Le 18 janvier 1791, Mirabeau fut élu administrateur du
le départ de Louis XVI au mois de juin 1791 ; Paris, Baudouin, 1827, in-8, p. 24 à 42.
(1) Cf. aux Pièces justificatives , n° XIX, ce curieux témoignage royaliste de la bonne foi de La Fayette.
département de Paris, avec Talleyrand et Le Fèvre d’Ormesson (i) ; la veille, on l’avait nommé chef du bataillon de la garde nationale de la Grange-Batelière. Il accepta ce dernier poste, sur l’avis du comte de Montmorin, mais surtout dans la vue de pénétrer les secrets du général, et bien convaincu, disait-il, « que si M. de La Fayette n’avait que des commandants tels que moi, l’armée parisienne ne serait pas sans général, mais qu’un tel général serait bientôt sans armée (2). » Cette nomination était, en effet, un échec d’autant plus sensible pour La Fa}rette qu’il avait, prétendait Mirabeau, cherché à l'empêcher (3). Pendant ce temps-là, le général était adjoint, le 17 janvier 1791, par l’Assemblée nationale au comité de marine avec cinq de ses collègues (4), et, le 18, il réclama l’adoption du jury anglais et américain dans toute sa pureté (5).
Le 20 janvier, l’Assemblée nationale décida d’envoyer trois commissaires du roi en Alsace, pour apaiser les troubles qu’y fomentaient les émigrés (6). La Fayette se préoccupa du choix de ces commissaires et il écrivit à ce sujet, le 21, à La Colombe :
Je regarde Dumas comme un bon choix. J’insiste plus que jamais sur les deux autres. Il y va de la guerre civile et de la
(1) Cf. Etienne Charavay, Assemblée électorale de Paris de 1790, p. 387.
(2J Cf. Quarante- neuvième note du comte de Mirabeau pour la Cour, en date du 17 janvier 1791 ( Correspondance , t. III, p. 10). On y lit : « Je vis dans cette place un moyen très sûr et très innocent de connaître les projets de la garde nationale, d’assister aux délibérations de ses chefs, d’étudier leur caractère, d’influer sur leurs démarches, d’atteindre même jusqu’aux secrets du général, c’est-à-dire de franchir le théâtre pour aller épier le jeu du machiniste derrière la toile. Tout cela me parut aussi utile que plaisant, et j’acceptai... »
(3) Cf. lettre de Mirabeau à La Marck, en date du 19 janvier 1791. ( Correspondance , t. II, p. 15.)
(4) Cf. Moniteur, t. VII, p. 157.
(5) Cf. Moniteur, t. VII, p. 164.
(6) Cf. Journal des Débats, n° 590, p. 3, Souvenirs de Mathieu Dumas, t. Ier,