LETTRE AU MARQUIS DE BOUILLE
perte de l’Alsace. Il m’est impossible de quitter l’Assemblée, mais, si du Portail, du Port et Montmorin veulent se réunir à six heures, je leur démontrerai que Ramond, Ternant et moi avons l’approbation des députés alsaciens patriotes et que d’ailleurs nous avons en Alsace et dans les Jacobins de Strasbourg vingt fois plus de crédit qu’eux (i).
Mathieu Dumas, Hérault de Séchelles et Foissey furent désignés, selon le vœu de La Fayette. Celui-ci recommanda, le 25 janvier, à Washington le fils du général Kellermann et on trouve sous sa plume cette réflexion si juste sur les officiers de l’ancienne armée :
Ce n’est pas sous des uniformes brodés que se trouvent en plus grande proportion les partisans de la Révolution, ce qui me dispose fort à tâcher d’être utile à ceux qui sont de notre bord.
Le 7 février 1791, La Fayette faisait au marquis de Bouillé un tableau de l’état des esprits et de sa propre situation :
Les courtisans sont comme ils étaient, bien bêtes, bien vils, bien aristocrates ; la reine est résignée à la révolution, espérant que l’opinion changera un peu, mais redoutant la guerre; et le roi ne veut que le bien et la tranquillité, à commencer par la sienne. J’oubliais de parler de moi : je suis violemment attaqué par tous les chefs de parti, qui me regardent comme un obstacle incorruptible et impossible à intimider, et le premier article de tout mauvais projet est de me renverser. Joignez-y deux haines très méritées : les aristocrates et le parti d’Orléans, qui a plus de moyens qu’il ne
p. 479 à 486, et Rodolphe Reuss, L’Alsace pendant la Révolution , t. II,
(1) Orig. aut., Archives nationales, C 558. — Mathieu Dumas dit dans ses Souvenirs (t. I, p. 481) : « Avant mon départ de Paris, le général La Fayette, rassuré par sa correspondance avec M. de Bouillé, me dit que celui-ci ne manquerait pas d'appuyer de toute son autorité les opérations de la commission. »
paraît en avoir; joignez-y la colère des Lameth, avec lesquels j’ai été intimement lié; de Mirabeau, qui dit que je l’ai méprisé; joignez-y de l’argent et des libelles répandus, ainsi que de l’humeur que je donne à ceux que j’empêche de piller Paris, et vous aurez la somme de tout ce qui agit contre moi. Mais, à l’exception d’un petit nombre de têtes exaltées qu’on égare, tous les honnêtes gens, depuis la partie la moins aisée du peuple jusqu’à ce qui n’est pas aristocrate enragé, sont pour moi. Je suis bien avec la garde nationale, à l’exception de quelques jacobins mésestimés, car les jacobins honnêtes gens sont pour moi, malgré mon obstination à ne pas aller à leur club.
Si La Fayette avait une vision bien nette de cette légion d’ennemis qui se ruait sur lui ou qui l’attaquait par derrière, il conservait encore des illusions, dont la moindre était de se confier à un adversaire aussi déterminé que son cousin Bouillé. Il essayait de se rapprocher de Mirabeau, auquel il demandait, le ier février 1791, un rendez-vous, que son adversaire lui accorda, sur l’avis du comte de La Marck, et qui, remis une première fois, n’eut lieu que le 8, chez Emmery, et ne donna pas de résultat (1).
Le 26 février, Bailly enjoignit au commandant général de mettre des sentinelles le long de la terrasse des Tuileries pour empêcher les attroupements et les bruits scandaleux sous les fenêtres mêmes du roi. Le 28, à onze heures du matin, il lui envoya l'ordre de tenir ses troupes prêtes à marcher sur Vincennes (2). En effet, un certain nombre de gardes nationaux, conduits par le comman-
(1) Cf. lettres de La Fayette à Mirabeau, du Ier février 1791, de La Marck à Mirabeau et de celui-ci à Emmery, du 2 février, de La Fayette à Mirabeau, du 4 février, du comte de Montmorin à Mirabeau, du 6 février. ( Correspondance , t. III, p. 55, 36, 37, 42 et 43.)
(2) Cf. Correspondance de Bailly avec La Fayette. (Bibl. nat., ms. Fr. 11697, p. 126 et 136.)