RETOUR DE VARENNES
confirmée le lendemain, tirait La Fayette d’un mauvais pas. Aussi, le 23 juin, conduisit-il à l’Assemblée une députation très nombreuse de gardes nationaux, à laquelle il fit prêter serment, après une patriotique harangue (1). Son aide de camp, Louis Romeuf, envoyé pour porter les décrets de l’Assemblée sur la route de Châlons, revint, le 24 juin, rendre compte de sa mission et de son entrevue avec le roi. Le 25, Louis XVI et sa famille rentraient dans Paris, escortés par La Fayette et son état-major, qui étaient allés à leur rencontre. Une foule considérable entourait les Tuileries ; quand on mit pied à terre, elle menaça les gardes du corps qui avaient servi de courriers pendant le voyage et qui étaient assis sur le siège de la voiture. Le général s’empressa de les protéger et de les mettre lui-même en sûreté dans une des salles du palais. Puis il se présenta au roi, rentré dans son appartement, et lui dit respectueusement :
Sire, Votre Majesté connaît mon attachement pour elle; mais je ne lui ai pas laissé ignorer que, si elle séparait sa cause du peuple, je resterais du côté du peuple.
Louis XVI lui répondit :
C’est vrai, vous avez suivi vos principes; c’est une affaire de parti. A présent, me voilà. Je vous dirai franchement que jusqu’à ces derniers temps j’avais cru être dans un tourbillon de gens de votre opinion dont vous m’entouriez, mais que ce n’était pas l’opinion de la France. J’ai bien reconnu, dans ce voyage, que je m’étais trompé, et que c’est l’opinion générale.
nomination de commissaire, il se rendit chez La Tour-Maubourg et y rencontra Du Port et La Fayette. « Je ne fus pas peu surpris de voir Du Port et La Fayette causer ensemble, familièrement, amicalement. Je savais qu’ils se détestaient et leur coalition n’était pas encore publique... La Fayette faisait des plaisanteries, ricanait... » — Les trois commissaires partirent, le 23 juin, à quatre heures du matin.
(1) Cf. Moniteur , t. VIII, p. 728 à 737.
La Fayette demanda les ordres du roi, qui dit en riant : « Il me semble que je suis plus à vos ordres que vous n’êtes aux miens. » Alors le général fit part du décret de l’Assemblée nationale, prescrivant les mesures de sûreté à prendre à l’égard du roi et de sa famille (i), et Marie-Antoinette écouta cette communication, non sans montrer son orgueil blessé (2).
Le 30 juin, on lut à la tribune de l’Assemblée une lettre du marquis de Bouillé revendiquant l’honneur d’avoir conseillé la fuite du roi, accusant La Fayette de vouloir une république et menaçant la France d’une invasion étrangère et Paris d’une destruction complète, si on touchait à un cheveu de la tête du roi et de la reine (3). Ce même jour, 30 juin, La Fayette fut promu lieutenant général (4). Le 2 juillet, il protesta, au sein de l’Assemblée, contre l’accusation portée contre lui par son cousin Bouillé d’être un ennemi de la forme du gouvernement établi et il se déclara prêt à verser son sang pour maintenir son serment (5).
(1) Voici les articles les plus importants du décret du 2; juin 1791 :
« Art. I. Aussitôt que le roi sera arrivé au château des Tuileries, il lui sera donné provisoirement une garde, qui, sous les ordres du commandant général de la garde nationale parisienne, veillera à sa sûreté et répondra de sa personne.
« Art. II. Il sera provisoirement donné à l’héritier présomptif de la couronne une garde particulière de même sous les ordres du commandant général, et il lui sera nommé un gouverneur par l’Assemblée nationale.
« Art. III. Tous ceux qui ont accompagné la famille royale seront mis en état d’arrestation et interrogés; le roi et la reine seront entendus dans leur déclaration, le tout sans délai, pour être pris par l’Assemblée nationale les résolutions qui seront jugées nécessaires.
« Art. IV. Il sera provisoirement donné une garde particulière à la reine. »
(2) Ce récit est tiré des Mémoires de La Fayette.
(?) Cf. Moniteur , t. IX, p. 7.
(4) Cf. Archives administratives de la guerre.
(5) Cf. Moniteur , t. IX, p. 55, et A. Tuetey, t. Ier, n° 2302.
Désordres au Champ de Mars, le 17 juillet 1791, et proclamation de la loi martiale. — Impopularité de La Fayette et de Bailly. — Diatribe de Camille Desmoulins. — Nombreux pamphlets et caricatures. — La Fayette prend part aux derniers travaux de l’Assemblée et fait régler les formes dans lesquelles on présentera la Constitution au roi (5 août). — Lettre à La Tour-Maubourg. — Nomination de son lieutenant Gouvion comme député de Paris. — 11 fait décréter l'amnistie générale. — Il assiste à la proclamation de la Constitution (18 septembre). — 11 donne sa démission (8 octobre). — Manifestations de la garde nationale et du Conseil général de la Commune. — 11 part en Auvergne et reçoit un accueil enthousiaste sur tout le parcours. — Il arrive à Chavaniac le 18 octobre, et exprime sa joie du repos dont il jouit. — Il reçoit la visite de sept délégués de la garde nationale parisienne (5 novembre). — 11 refuse le poste de membre de l’administration du département de la Haute-Loire (11 novembre). — 11 obtient des voix pour les fonctions de maire de Paris, en remplacement de Bailly (16 novembre). — Il est nommé commandant de l’armée du Centre (14 décembre). — Il quitte Chavaniac et arrive à Paris (22 décembre). — Il est reçu par le roi et proteste de son dévouement au sein de l’Assemblée nationale. — Il quitte Paris pour se rendre à Metz, le 25 décembre 1791, et est accompagné jusqu’aux barrières par une foule enthousiaste.
Ce n’est pas le lieu de raconter ici les célèbres événements du dimanche 17 juillet 1791, la proclamation de la loi martiale et le massacre qui eut lieu au Champ de Mars (1). La popularité de La Fayette sombra définitivement dans ce sang inutilement répandu. Camille Desmoulins raconta les faits dans un dernier article intitulé : « Camille Desmoulins envoyant à La Fayette sa démission de journaliste (2). » Il appelait La Fayette : « libérateur des Deux-Mondes, fleur des janissaires-agas,
(1) On trouvera des éléments pour un récit de cette journée dans la Grande Encyclopédie, article Bailly; dans la Révolution française, revue d’histoire moderne et contemporaine, t. XXIV, p. j iû à j 19, et dans l’ Histoire générale de MM. Lavisse et Rambaud, t. VIII, p. 100 et toi.
(2) Cf. Révolutions de France, n° LXXXVL
phénix des alguazils-majors, Don Quichotte des Capets et des deux chambres, constellation du Cheval blanc. » Dans les rues on criait qu’il fallait pendre La Fayette et les pamphlets et les caricatures se multipliaient, malgré les mesures prises par la police (i). On vendait les Crimes de La Fayette en France seulement depuis
la Révolution et depuis sa nomination au grade de général (2), tandis que l’Assemblée nationale approuvait
(1) Cf. A. Tuetey, t. II, 'nos 1266, 1267 et 1435. — Un marchand d’estampes de la rue de la Monnaie ayant exposé à sa devanture une caricature représentant La Fayette en éléphant, un charcutier de la rue Saint- Antoine, qui passait dans cette rue le 5 juillet 1791, ne put contenir son indignation et déchira l’estampe. (Cf. A. Tuetey, t. II, n° 1732). — Un écrivain du Palais fut arrêté, le 20 juillet 1791, pour avoir déclaré au cabaret qu’il assassinerait La Fayette et Bouillé. (Cf. A. Tuetey, t. II, n° 1737.) — L 'Orateur du Peuple imprimait en juillet 1791 (t. VII, n° 8) : « Les Lameth, les Barnave, les La Fayette, infâmes coquins vendus au parti autrichien. »
(2) Cf. Tourneux, t. Ier, n° 306;.