PROJET D’ENVAHIR LE PAYS DE LIÈGE
ministérielles. Sur-le-champ les ordres furent expédiés et, le 25, à quatre heures du matin, tout était prêt pour le rassemblement de l’armée. Le même jour, La Fayette prévint le ministre de la guerre que les troupes étaient pleines d’enthousiasme, que ses instructions étaient exécutées, et qu’il serait, le 28, à Givet. Il demanda des éclaircissements sur certains points. « Le pays de Liège, dit-il, n’étant pas terre autrichienne, sur quel pied dois-je m’y annoncer? » Puis, il ajouta, de sa main, le postscriptum suivant :
La question que je vous fais, Monsieur, sur la manière dont je dois envahir le pays de Liège, si nous sommes en état de le faire, porte également sur toute invasion de territoire qui ne se reconnaîtra pas dépendant du roi de Bohême et de Hongrie. Personne ne connaît et n’a plus pratiqué que moi le principe que tout usurpateur de la souveraineté du peuple ne peut être reconnu par des hommes libres, mais la Constitution a décrété les formes de déclaration de guerre au nom de la nation et j’ai besoin que vous me répondiez sur cet objet(i).
Le ministre des affaires étrangères, Dumouriez, répondit, le 28 avril 1792, à La Fayette, qu’il ne devait avoir aucun scrupule à envahir le pays de Liège, et il lui en donnait les raisons :
Nous avons déclaré la guerre au roi de Bohême et de Hongrie ; le général français a droit et il est de son devoir de poursuivre les Autrichiens, partout où il les trouve et partout où on les reçoit, et d’occuper les postes qu’ils occupaient pour la sûreté des opérations militaires. Il n’est tenu, par toutes les lois de la guerre et même par le droit des gens, qu’à observer vis-à-vis des peuples et du souverain que la neutralité la plus exacte, s’ils restent exactement neutres; mais, dès qu’ils ont admis, sans se plaindre, les Autrichiens, dès qu’ils
(1) Orig., Arch. hist. de la guerre, armée du Centre.
leur ont donné de gré à gré logement et secours, ils n’ont pas droit de se plaindre de ce que les Français viennent dépister leurs ennemis, et ils leur doivent les mêmes secours et la même neutralité, ou bien ils se déclarent ennemis euxmêmes et doivent, sans aucune difficulté, être traités comme tels (1).
La Fayette jouissait d’une extrême popularité dans son armée; bien qu'il fût sévère sur la discipline, les soldats l’adoraient et disaient : « Hommes et chevaux, nous nous ferions couper en quatre pour lui (2). » Il poussa ses troupes en avant; le 29, ses patrouilles rencontraient celles de l’ennemi et, le 30, son avant-garde était à Bouvines (3). Cette belle ardeur se calma par la nouvelle de la déroute de Quiévrain et du massacre du maréchal de camp Théobald Dillon et du colonel du génie Berthois, par leurs propres soldats (4). Le 30 avril 1792, le ministre de Grave annonçait, en termes indignés, ces tristes événements à La Fayette. « De telles horreurs, disait-il, sont bien loin des mœurs d’un peuple qui doit aimer la liberté », puis il ajoutait :
Maintenant où il me paraît prouvé que le Brabant n’est rien moins que disposé à l’insurrection, je suis d’avis que
(1) Copie certifiée par Dumouriez, Arch. liist. de la guerre, armée du Centre.
(2) On lit dans le supplément au Journal de Paris, n° 57, 25 avril 1792 : « On écrit de Metz que M. de La Fayette a éprouvé, de la part de la noblesse, des désagréments qui ont mis de son côté le peuple qui la liait et les officiers qu'elle alïecte de ne pas recevoir. 11 maintient la discipline avec une extrême sévérité et les soldats ne l’en aiment que mieux. Leur expression ordinaire, en parlant de lui, est : « Hommes et chevaux, nous nous ferions couper en quatre pour lui. «...Tous les jours la parade défile en sa présence au son de l’air Ça ira. Les soldats sont enchantés et le peuple, qui s’y trouve toujours en foule, bat la mesure des pieds et des mains. »
(5) Cf. lettre de La Fayette écrite de Givet, le 2 mai, au ministre. (Orig., Arch. hist. de la guerre, armée du Centre.)
(4) Cf. A. Chuquet, La première invasion prussienne , p. 46, et Jacques Charavay, Les généraux morts pour la patrie , p. 1.
[ 1 792 ! PROCLAMATION DE I.A FAYETTE a son armée 295
vous n’attaquiez qu’avec la presque certitude du succès. Peutêtre serez-vous mieux instruit que ne l’a été le ministre des affaires étrangères des mouvements de Brabant? Peut-être votre nom réveillera-t-il dans le cœur du peuple l’amour de la liberté? Mais, à moins de preuves certaines de la disposition des Belges à secouer le joug autrichien, je ne vous demande plus de rien hasarder, car un second échec serait tout ce qu’il aurait de pire. Ainsi, mon cher général, ne suivez l’instruction que je vous ai envoyée qu’avec la plus grande espérance de succès (1).
Il ne s’agissait donc plus d’envahir les Pays-Bas, puisqu’on s’était mépris sur les sentiments des Belges, mais de manœuvrer avec prudence. Ces nouvelles instructions n’étaient pas encore parvenues à La Fayette quand, le Ier mai, il adressa à son armée en marche une proclamation à la fois militaire et politique. Aux soldats de la patrie, il déclarait que « dans cette guerre, devenue un combat à mort entre nos principes et les prétentions des despotes, il s’agit des droits de chaque citoyen et du salut de tous. » Et aux soldats de la liberté, il disait :
Soyez patients, infatigables. Votre général doit prévoir, ordonner, et vous, obéir. Soyez généreux, respectez l’ennemi désarmé; des troupes qui feraient toujours quartier et n’en recevraient jamais seraient invincibles. Soyez désintéressés; que l’idée honteuse du pillage ne vienne jamais souiller la noblesse de nos motifs; soyez humains ; faites partout admirer nos sentiments et bénir nos lois; soyez enfin, comme votre général, décidés à voir triompher la liberté ou ne pas lui survivre.
Aux soldats de la Constitution, il donnait l’assurance que, pendant qu’ils allaient défendre la patrie, les discussions intestines ne troubleraient pas leurs foyers et
(1) Orig., Arch. h 1 s t . de la guerre, armée du Centre.
que « le Corps législatif et le roi s'uniront intimement dans cet instant décisif pour assurer l’empire de la loi (i) ».
La Fayette se concerta avec le maréchal Luckner et fut chargé d’occuper le camp retranché de Maubeuge. La situation était des plus délicates et des plus précaires. Le 3 mai, le général dénonça au ministre la pénurie et la détresse de son armée, qui l’empêchaient de se porter en avant (2). Le 6, il le prévint qu’il avait occupé la position de Rancennes et placé deux avant-gardes sur le territoire autrichien, une vers Luxembourg et l’autre à Bouvines. Sa deuxième division était autour de Dun et le corps du maréchal de camp Riccé près de Longwy (3). Il ajoutait ces paroles désespérantes : « Je ne puis concevoir comment on a pu déclarer la guerre, en n’étant prêt sur rien. »
Pendant ce temps, Rochambeau, malade, envoyait sa démission et, malgré le refus du roi de l’accepter et la proposition de lui accorder un congé, malgré les supplications de Biron, déclarant que l’armée du Nord était perdue si son chef la quittait, il réclamait un successeur (4). A Liège, les gardes du prince-évêque promenaient dans les rues l’effigie de La Fayette et la sabraient (5).
Le 9 mai 1792, le ministre de la guerre de Grave fut remplacé par le maréchal de camp Joseph Servan. Celui-ci écrivit, le 10, à La Fayette, une lettre particulière, qu’il convient de reproduire ici, parce qu’elle montre les pré-
(1) Cf. Moniteur, X. XII, p. 351.
(2) Orig., Arch. hist. de la guerre, armée du Centre.
(?) Orig., Arch. hist. de la guerre, armée du Centre.
(4) Cf. lettre du ministre de la guerre à Rochambeau, du 2 mai 1792, lettres de Rochambeau, du 4 mai au ministre et du 8 mai à l’Assemblée nationale, et lettre de Biron au ministre, du 8 mai. (Arch. hist. de la guerre, armée du Nord.)
(5) Cf. Chronique de Paris, du 8 mai 1792, n° 130, p. 516.