LETTRE DE SERVAN A LA FAYETTE
cautions que le ministre girondin prenait pour se concilier les bonnes grâces du général ( 1 ).
J’ai l’honneur de vous prévenir, Monsieur, que le roi vient de me nommer au ministère de la guerre pour satisfaire aux pressantes sollicitations de M. de Grave, que sa santé a forcé de demander sa retraite. Laissez-moi, Monsieur, en me rappelant à votre souvenir, me féliciter des relations que ma place et celle si intéressante que vous occupez vont établir entre nous. Plus que jamais nous avons besoin de nous opposer aux ennemis de notre Constitution, et l’homme, qui eut le courage de quitter sa famille et sa patrie pour aller combattre en Amérique sous les drapeaux de la liberté, a plus de droit qu’aucun autre de défendre et d’affermir celle de son pays. Mais nous avons contre nous notre caractère, nos mœurs et nos habitudes. Vous êtes fait, Monsieur, après avoir parlé un des premiers des droits de l’homme, pour exiger impérieusement des hommes qui sont sous vos ordres obéissance aveugle à la loi, et surtout courage, discipline, patience et sobriété. Quand on a combattu à la tête de soldats sans habits, sans souliers, sans tentes et sans nourriture, on peut impunément tout exiger de ceux qui se sont voués à la défense de la patrie et de la liberté naissante. Permettez-moi de vous l’observer, on a trop accoutumé nos soldats à croire qu’il leur fallait du numéraire, et nos officiers se croient encore trop autorisés à revendiquer des moyens de satisfaire à des besoins qu’ils ont rendus très mal à propos de première nécessité. Avec du pain, de la viande, du riz, l’officier et le soldat devraient pouvoir vivre, et tout cela peut leur être fourni directement et être acheté chez nous en papier. Réfléchissez à cela, Monsieur; c’est à un ami de la Constitution et de la Liberté que je communique mes idées, et c’est M. de La Fayette que je consulte (2).
Le 1 1 mai, Rochambeau indiqua à La Fayette les mesures à prendre pour repousser l’ennemi en cas d’at-
(1) Cette lettre n'a pas été insérée dans les Mémoires de La Fayette.
(2) Arch. hist. de la guerre, armée du Centre, cahier n° 1 bis.
taque ( i ). Les Jacobins surveillaient le général. De GivetT on écrivait à la Société des amis de la Constitution, le 1 2 mai : « M. La Fayette se conduit assez bien. Le plus grand ordre règne dans son armée (2). » En effet, La Fayette semblait uniquement préoccupé de ses devoirs militaires; il correspondait avec Servan, qui lui avait envoyé Alexandre Berthier, et il s’entendait avec ses collègues (3). Rochambeau se retira définitivement et céda, le 19 mai, le commandement de l’armée du Nord à Luckner (4).
Les opérations militaires étaient calmes : toutefois, le 23 mai 1792, Gouvion fut attaqué à Hamptinne, près de Florennes, par des forces supérieures; il se retira sous le canon de Philippeville, après une résistance honorable, et non sans laisser trois pièces d’artillerie aux mains de l’ennemi. Le 24, La Fayette informa de ce combat le ministre et fit l’éloge de Gouvion et de ses troupes (5). Servan communiqua la dépêche du général à l’Assemblée dans la séance du 26, et le 27, il écrivit à La Fa}mtte :
Les louanges que vous donnez à si juste titre à M. Gouvion, ainsi qu’au courage et à la sagesse des officiers et des soldats, ont été parfaitement senties ici, et l’on se félicite d’avoir des troupes qui savaient manœuvrer et combattre. Le roi en a témoigné une grande satisfaction, ainsi que l’Assemblée. Je vous prie d’en faire part au général, aux officiers et aux soldats (6).
(1) Copie certifiée par Rochambeau, Arch. hrst. de la guerre, armée du Centre.
(2) Cf. Journal des débats et de la correspondance de la Société des amis de la Constitution, n° 57, du 24 mai 1792.
(j) Cf. lettre de Servan à La Fayette, en date du 19 mai 1792. (Arch. hist. de la guerre, armée du Centre, cahier n° 1 bis.)
(4) Cf. les adieux de Rochambeau à son armée, en date de Valenciennes, 19 mai 1792. (Impr., Arch. hist. de la guerre, armée du Nord.)
(5) Cf. Moniteur , t. XII, p. 490.
(6) Arch. hist. de la guerre, armée du Centre, cahier n° 1 bis. — Le Journal de la guerre , qui recevait des communications d'officiers ou de
j” 1 792] PROPOSITIONS FAITES AUX AUTRICHIENS 299
A cette même époque, La Fayette fit faire, par l’abbé Lambinet, aux Autrichiens, des propositions d’accommodement, si nous en croyons la dépêche suivante adressée, le 26 mai 1792, par Kaunitz à Mercy-Argenteau :
La démarche de La Fayette repose sur un des mobiles que Votre Excellence a remarqués, mais les assurances d’un homme comme La Fayette ne méritent aucune confiance. On ne peut compter sur la fin de l’anarchie et le rétablissement de l’ordre que si le roi est parfaitement libre, et cela n’est pas à attendre tant que la force réunie des cours alliées ne sera pas rassemblée. Si l’embarras de La Fayette est la cause secrète de sa démarche, il cherchera à y donner suite, et Votre Excellence ne devra pas l’éconduire, ni même rejeter la proposition d’un armistice; elle devra, par des tours convenables, spécieux et dilatoires, traîner le tout en longueur pour gagner ainsi un peu de ce temps qui est nécessaire aux deux armées. Du reste, la plus grande partie des propositions d’accommodement, faites par l’abbé Lambinet au nom de La Fayette et détaillées dans votre rapport, n’offrent que des bases qu’on ne peut adopter (1).
En quoi consistaient ces propositions, et même, ontelles réellement existé? On l'ignore. La Fayette, qui avait toujours les yeux tournés vers la capitale et qui était hanté par le spectre de l’anarchie, désirait-il un armistice pour pouvoir aller porter secours au roi et rétablir l’ordre? Cela est vraisemblable, car il avait alors maille à partir avec le ministère girondin, dans la personne du ministre de l’intérieur Roland. Ce dernier lui avait dénoncé, le 23 mai, La Colombe et Berthier, prévenus d’avoir dit
soldats des armées, dit dans son n° XXIX, du 50 mai 1792 : « Les lettres du général sont d'une adresse infinie; il n’est pas moins de toute vérité que M. de Gouvion a été battu, qu’il a perdu canons, tentes, munitions de toute espèce; il est certain que nos troupes ont montré le plus ferme courage. Qui a jamais douté de la valeur française ? »
(1) Cf. Vivenot, Quellen \ur politik dcr deutschen Kaiserpolitik Oesterreiclis; 1874, t. II, p. 58.
JOO LE GÉNÉRAL LA FAYETTE [l792]
que « les soldats français étant des lâches, la supériorité numérique de l’armée ne saurait être trop grande ». Le 30 mai, La Colombe démentit le propos et déclara que le mot de lâches ne s’appliquait qu’à ceux qui avaient fui devant l’ennemi au lieu de combattre sous les ordres du général Biron (1). Le même jour, La Fayette attestait à Roland le patriotisme de ses soldats et disait :
Quant à mon armée, telle qu’elle existe aujourd’hui, je compte sur elle autant qu’elle compte sur moi ; notre confiance réciproque est fondée sur l’amour de la liberté, le respect des lois, la haine des factions et le mépris pour leurs chefs (2).
Il y avait là une querelle plus politique que militaire entre le général et le ministre girondin. Celui-ci, qui n’avait pas encore reçu la réponse de La Fayette, lui écrivit de nouveau le 5 juin, puis, le lendemain, lui répliqua dans des termes remarquables. Il terminait sa lettre par ces considérations :
Vous professez, Monsieur, le respect pour les lois, l'amour de la liberté, sans doute aussi de l’égalité, car elle est le gage de la liberté et la base de notre Constitution. Vous avez juré de les servir, vous vous devez tout entier à leur défense, et, d’après ce que vous avez fait et promis, ce qu’on espère et ce qu’on a droit d’exiger de vous, il ne vous est plus possible d’avoir de gloire, ni d’existence que par elles. Il n’y a plus de milieu pour vous : il faut que vous soyez l’un des héros de la Révolution, ou que vous deveniez le plus infâme des Français; il faut que votre nom soit à jamais béni ou abhorré. Dans cette situation, il faut que ce qui vous environne annonce votre civisme, atteste votre sincérité. C’est à cause de cela même que, moins prévenu, vous m’auriez remercié, et, quand vous l’aurez reconnu, c’est vous seul qu’il faudra féli-
(1) Cf. Moniteur, t. XIII, p. 2 et j.
(2) Cf. Mémoires de La Fayette.
COMBAT DE GLISUELLE
citer; car j’ai fait tout ce que je veux et tout ce que je devais, en vous disant la vérité (1).
Le Ier juin 1792, La Fayette écrivit, du camp de Rancennes, au ministre de la guerre Servan, pour l’avertir qu’il formait des compagnies franches et qu’il songeait à « une compagnie de braconniers garde-chasse » qui s’offrent à lui et pourraient lutter contre les Tyroliens et autres troupes légères ennemies (2). Le 9, il lui disait :
Je ne puis, Monsieur, donner trop d’éloges à la conduite des troupes qui composent cette armée. Je voudrais, pour le bien de la chose publique, en avoir une plus nombreuse, mais il n’en existera jamais une plus patriote et plus attachée à tous ses devoirs (3).
La Fayette faisait manœuvrer son armée. Le 5 juin 1 792, il posta son avant-garde à Beaumont et, le lendemain, à Glisuelle. Le 7, les troupes entrèrent dans le camp retranché de Maubeuge. Le 9, le général, avec neuf escadrons de hussards et de chasseurs et quelques fantassins, reconnut le pays entre cette ville et Mons. Il eut une légère escarmouche avec l’ennemi et resta maître du terrain, après avoir eu deux ou trois tués et cinq ou six blessés (4). Le 1 1 juin, il fut attaqué par les Autrichiens à Glisuelle et les repoussa, mais le maréchal de camp Gouvion périt, frappé d’un boulet de canon (5). La Fayette éprouva un vif chagrin de la mort de son compagnon d’armes des guerres d’Amérique, de son major
(1) Cf. Moniteur, t. XIII, p. 22.
(2) Cf. Mémoires de La Fayette.
(?) Orig., Arch. hist. de la guerre, armée du Centre.
(4) Cf. dans le Journal de Paris, du 14 juin 1792, n° 166, p. 671, un extrait d'une lettre d'un officier de l’armée de La Fayette, en date de Maubeuge. 10 juin.
(5) Cf. Jacques Charavay, Les généraux morts pour la patrie, p. 2.
général de la garde nationale, et, du camp retranché de Maubeuge, il écrivit le même jour à Servan :
Je n’aurais donc, Monsieur, qu’à me féliciter du peu de succès de cette attaque [des ennemis], si, par une cruelle fatalité, elle n’avait pas enlevé à la patrie un de ses meilleurs citoyens, à l'armée un de ses plus utiles officiers, et à moi un ami de quinze ans, M. de Gouvion. Un coup de canon a terminé une vie aussi vertueuse qu’utile. 11 est pleuré par ses soldats, par toute l’armée; il le sera par la garde nationale de Paris et par tous ceux qui sentent le prix d’un civisme pur, d’une loyauté inébranlable, et de la réunion du courage aux talents. Je ne parle pas de mon affliction personnelle : mes amis me plaindront.
Pendant que La Fayette guerroyait à l’armée du Centre, Washington lui écrivait, le 10 juin 1792 :
Dans la révolution d’une grande nation, nous ne pouvons pas être surpris des vicissitudes auxquelles les individus sont exposés, et les changements qu’ils subissent seront toujours en proportion de la valeur de leur caractère public. Aussi n’ai-je pas été surpris, mon cher Monsieur, en recevant votre lettre datée de Metz, que vous avez eu la bonté de m’écrire le 22 janvier. Je sais bien que votre tranquillité personnelle et votre bonheur privé ne sont pas votre objet principal, et, jusqu’à ce que la paix et la tranquillité soient rendues à votre pays sur des fondements permanents et honorables, je suis bien persuadé que vous ne pourrez pas jouir longtemps d’un repos domestique, que vous désirez ardemment (1).
Le 12 juin 1792, Louis XVI renvoya les trois ministres girondins Servan, Roland et Clavière, et remplaça les deux premiers par Dumouriez et Mourgue. A cette nouvelle, La Fayette écrivit, le 16 juin, à l’Assemblée natio-
(1) Cf. Jared Sparks, t. X, p. 254.