‹ Le Général La Fayette, 1757-1834Chapitre 148 sur 284 · PRÉOCCUPATIONS PATRIOTIQUES · texte numérisé non relu

PRÉOCCUPATIONS PATRIOTIQUES

Dans ce même mois d’avril 1799, Mmos de Montagu et de Grammont arrivèrent à Vianen pour s’occuper avec leur sœur, Mmo de La Fayette, du règlement de la succession de leur mère. Dans la première quinzaine de mai, elles repartirent, etMmc de La Fayette quitta de nouveau son mari pour terminer en France ses affaires de famille. Le général exprima, le 16 mai, à sa chère Adrienne, la tristesse qu’il éprouvait de cette séparation. Le 28, il reçut la visite de Rouget de Lisle, qui était alors aide de camp du général Daendels, et ils parlèrent beaucoup ensemble du pauvre Bailly, oncle de l’auteur de la Marseillaise (1). Il suivait avec une patriotique attention les opérations de nos armées et dissertait sur le remplacement de Merlin de Douai et de La Revellière-Lépeaux par Roger Ducos et le général Moulin (2). Il déplorait la mort du jeune général Joubert, frappé d’une balle au cœur à la bataille de Novi ; il applaudissait à la victoire de Bergen remportée par Brune sur les Anglo-russes, le 19 septembre 1799, et au triomphe de Masséna à Zurich (3).

Le 17 octobre 1799, La Fayette adressa d’Utrecht, à César de la Tour-Maubourg, une longue lettre politique où. après avoir raconté que sa femme avait discuté avec Siéyès la question de la rentrée du général en France et que ce directeur lui avait dit d’attendre, il prophétisait en ces termes la fortune de Bonaparte :

Quant à Bonaparte, c’est le connétable du parti conventionnel; il peut devenir le maître de la France. Sans doute il est celui que Siéyès et ses amis attendent, parce qu’un homme qui a concouru au siège de Toulon, aux événements de ven-

(1) Cf. lettres de La Fayette à sa femme, en date du 29 mai 1799.

(2) Cf. lettre à Mmc de Tessé, en date du 14 juillet 1799.

(3) Cf. lettres à sa femme des ;i août, 20 septembre et 15 octobre 1799.

démiaire, qui fut lié avec Barras, Tallien, Fréron, etc., n’est pas embarrassant à regarder. Son auréole de gloire lui donne d'ailleurs d'immenses avantages.

Le 18 octobre, à la nouvelle du retour de Bonaparte, il se livra à ces considérations sur le rôle de ce général :

Bonaparte ne pense qu’à son ambition, et jusqu’ici il n’a pas mis sa gloire à servir la liberté; peut-être va-t-il le faire aujourd’hui... Depuis les défaites de la coalition, les mécontents n’attendent de salut que par l’intérieur. Le moment est donc très favorable à Bonaparte. Il ne risquera pour la liberté aucun avantage personnel; il a prouvé que son âme pouvait très tranquillement en voir la violation et même y coopérer. Cependant, si sa gloire, si son ambition demandent qu’il se mette en avant pour la bonne cause, il le fera. Son vœu doit être que la République s’établisse sur des bases solides de liberté et de justice. Peut-être a-t-il envie d’en être président à vie. J’aimerais fort cet arrangement; ce serait un essai curieux à faire.

La Fayette ne tarda pas à voir se réaliser ses prédictions. Il était à Utrecht, passant ses soirées à faire des parties d’échecs avec le général Van Ryssel, quand il reçut une lettre de sa femme lui mandant qu’elle avait vu Bonaparte, que celui-ci l’avait accueillie avec grâce et avait fait observer que la vie de La Fayette était attachée à la conservation de la République. Elle l’engageait à écrire au général. La Fayette suivit ce conseil et adressa, le 30 octobre 1799, à Bonaparte, le billet suivant :

Citoyen général,

Il eût suffi d’aimer la liberté et la patrie pour que votre arrivée me remplit de j oie et d’espoir. A ce besoin du bonheur public se joint un vif et profond sentiment pour mon libérateur. L’accueil que vous avez fait aux prisonnières d’Olmütz m’a été mandé par celle dont je vous dois la vie. Je jouis de toutes mes obligations envers vous, citoyen général, et de

DÉPART POUR LA FRANCE

l’heureuse conviction que chérir votre gloire et souhaiter vos succès est un acte de civisme autant que d’attachement et de reconnaissance.

La Fayette envoya cette lettre à sa femme et lui dit :

Terminer la révolution à l’avantage de l’humanité, influer sur des mesures utiles à mes contemporains et à la postérité, rétablir la doctrine de la liberté, consacrer mes regrets, fermer des blessures, rendre hommage aux martyrs de la bonne liberté, seraient pour moi des jouissances qui dilateraient encore mon cœur; mais je suis plus dégoûté que jamais; je le suis invinciblement de prendre racine dans les affaires publiques ; je n’y entrerais que pour un coup de collier, comme on dit, et rien, rien au monde, je vous le jure sur mon honneur, par ma tendresse pour vous, et par les mânes de ceux que nous pleurons, ne me persuadera de renoncer au plan de retraite que je me suis formé et dans lequel nous passerons tranquillement le reste de notre vie...

Il y a une existence qui me conviendrait fort, c’est celle où, sans emploi, et après avoir eu l’occasion de rappeler mes principes, je concourrais par une influence personnelle aux mesures conformes à ces principes; il y aurait dans ce rôle une indépendance dont je me trouverais fort bien; il faudrait que cela fût précédé par une déclaration assez positive pour que le nouveau système s’y rapportât... J’avoue que la pensée de faire en Angleterre une paix bienfaisante pour l’humanité est le seul plaisir de ce genre auquel je serais encore aussi sensible qu’à vingt ans.

Quelques jours plus tard, Alexandre Romeuf lui apporta la nouvelle du coup d’Etat du 18 brumaire (9 novembre 1799), et un passeport sous un nom supposé. Il lui dit, de la part de sa femme, que, s’il adoptait l’idée de partir pour la France, il lui faudrait se décider sous peu de jours. La Fayette n’hésita pas une seconde et se mit en route pour Paris.

Arrivée de La Fayette à Paris (novembre 1799). — Lettres à Bonaparte et à Siéyès. — Colère de Bonaparte. — La Fayette se retire au château de La Grange, dans le département de Seine-et-Marne. — Mort de Washington, qui lui lègue ses pistolets (u décembre 1799). — 11 devient gentilhomme campagnard. — Recommandation pour les citoyens de Riom (17 février 1800). — Il est rayé de la liste des émigrés (mars 1800). — Lettre de Fox (4 mai). — Entrevue de La Fayette et de La Tour-Maubourg avec Bonaparte. — Sous-lieutenance de hussards accordée à Georges La Fayette. — Le général refuse un siège au Sénat et l’ambassade de France aux Etats-Unis. — 11 refuse aussi une candidature dans la Haute-Loire. — Voyage à Chavaniac (août 1800). — Lettre à son ancien collègue Huguet (15 août). — 11 rentre à Paris et assiste à une fête donnée à Mortefontaine par Joseph Bonaparte à l’occasion du traité avec les Etats-Unis (2 octobre 1800). — Conversations avec le premier Consul. — Lettre à Masclet (22 novembre). — Attentat du 23 décembre 1800. — Il écrit à Fox (26 décembre) et va complimenter Bonaparte. — Curieux propos de ce dernier. — Conversation entre eux sur le Concordat. — 11 s’occupe d’agriculture (1801). — Il demande et obtient sa mise à la retraite (15 mars et 13 avril 1802). — Reproches faits par le premier Consul et noble réponse de La Fayette. — Il vote contre le consulat à vie et explique ses motifs dans une lettre à Bonaparte (20 mai 1802). — Rupture avec le premier Consul. — Mariage de Georges La Fayette avec Emilie Destutt de Tracy (7 juin). — Voyage à Chavaniac.

— Il voit à Paris ses amis Fox, Fitz-Patrick, etc. — Mot prophétique de Fox. — II se constitue un troupeau (mai et juin 1802). — Lettre à Pichon sur les affaires des Etats-Unis (15 décembre 1802). — 11 se casse le col du fémur pendant un voyage à Paris (20 février 1803). — Il est soigné chez M. et Mmo de Tessé par les chirurgiens Boyer et Deschamps.

— Expérience faite sur lui d’un traitement très douloureux. — Mariage de sa seconde fille Virginie avec Louis de Lasteyrie du Saillant (20 avril 1803';. — Preuves d'intérêt données par ses amis. — Naissance d’une fille de Georges La Fayette (23 mai). — Il se rétablit lentement et garde une raideur dans une jambe.

La Fayette arriva à Paris, en novembre 1799, et descendit chez son ami Adrien de Mun. Aussitôt il écrivit aux consuls provisoires Bonaparte et Siéyès. Au premier il disait :

Depuis l’époque où les prisonniers d’Olmütz vous durent leur liberté, jusqu’à celle où la liberté de ma patrie va m’imposer de plus grandes obligations envers vous, j’ai pensé que la continuation de ma proscription ne convenait, ni au gou-

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