‹ Le Général La Fayette, 1757-1834Chapitre 149 sur 284 · LETTRES A BONAPARTE ET A SIÉYÈS · texte numérisé non relu

LETTRES A BONAPARTE ET A SIÉYÈS

vernement, ni à moi-même. Aujourd’hui, j’arrive à Paris. Avant de partir pour la campagne éloignée où je vais réunir ma famille, avant même de voir mes amis, je ne diffère pas un instant de m’adresser à vous, non que je doute d’être à ma place partout où la République sera fondée sur des bases dignes d’elle, mais, parce que mes devoirs et mes sentiments me pressent de vous porter moi-même l’expression de ma reconnaissance.

A Sié)Tès, il invoqua de vieux, souvenirs :

Vous exprimâtes, dès votre arrivée au Directoire, le vœu d’établir la République sur les bases de la liberté et de la justice, de réunir autour de vous vos compagnons de 89, et de revoir La Fayette. La satisfaction et l’espérance générales annoncent le résultat de vos patriotiques intentions, et je pense, comme vous, que, lorsque la France redevient libre, je cesse d’être proscrit; mais, avant d’embrasser ici mes amis et de partir avec ma famille pour les montagnes de la Haute- Loire, je m’empresse de vous demander le moment où je pourrai vous parler moi-même des anciens sentiments qui m’attachent à vous, et des obligations que tous les bons citoyens aiment à reconnaître (1).

Le général Clarke remit la lettre à Bonaparte, qui se montra fort en colère de ce retour inopiné de La Fayette. Talleyrand et Regnaud de Saint-Jean d’Angely conseil-

(1) Il est piquant de rapprocher de cette lettre le portrait que La Fayette faisait de Siéyès à La Tour-Maubourg, le 17 octobre 1799 : « Il est peureux, prend de l’humeur, ne sait pas plaire; il ne peut ni parler d’abondance, ni monter à cheval. C’est un abbé dans toute la force du terme, de manière qu'avec beaucoup d’esprit, de grandes facultés pour l'intrigue et d’excellentes intentions à présent, il est resté au-dessous de sa besogne et de l’attente publique, surtout de celle de l’Europe, où sa réputation en bien et en mal a été fort exagérée. 11 est dans la Révolution ce que l'archevêque de Toulouse a été sous l’ancien régime ; tout le monde l’attendait sur le piédestal, et on s’est étonné de le voir si petit. Je pense pourtant que les circonstances peuvent remonter Siéyès et que nous-mêmes devons y contribuer. Son esprit, infiniment supérieur à celui de ses collègues, lui fait voir la réalité de notre situation et les moyens d’en sortir; il n’a pas fait tout ce qu’il aurait pu, mais, depuis son retour en France, il a suivi la bonne route et, lorsqu'on s’en est écarté, c'est malgré lui. »

laient à celui-ci de retourner en Hollande, mais il refusa nettement, prêt à braver les menaces et les fureurs du consul. Toutefois, sur les instances de Roederer et de Siéyès, appuyées par Mme de La Fayette, qui avait vu Bonaparte, il alla se fixer en Brie, dans la propriété de La Grange-Bléneau, située près deRozoy, et dont sa femme avait hérité. Le château, bâti sur un plateau, entre les deux vallées où coulent la rivière d’Yères et le ruisseau de l’Ivron, remontait au xil° siècle. Il avait appartenu aux grandes familles de Courtenay et de La Feuillade et était passé, au XVIIIe siècle, aux mains d’un conseiller au Parlement de Paris, Louis Dupré, qui maria sa fille au fils du chancelier d’Aguesseau (i). Celui-ci eut une fille, qui devint la duchesse d'Ayen. Dans le partage des biens de sa mère, le domaine de La Grange-Bléneau était échu à Mm0 de La Fayette. C’est là que La Fayette s’installa avec les siens. La part recueillie par sa femme dans la succession de sa mère leur permettait de vivre tranquilles et sans souci du présent et de l’avenir (2).

La Fayette éprouva, peu de temps après son arrivée à La Grange, un grand chagrin : il apprit la mort de son illustre ami Washington, qui avait quitté la vie en sage, le 1 1 décembre 1799. En même temps, il recevait une paire de pistolets que le Président lui avait léguée (3). Il se consola en tournant son activité vers l’agriculture. Il

(1) Cf. Eugène Liébert, Le château de La Grange: Coulommiers, 1866, i n- 1 8 de 228 pages.

(2) Par acte passé, le 22 germinal an IX (ix avril 1800), devant le notaire Péan de Saint-Gilles, Mmc de La Fayette reçut sa part de la succession de sa mère. Le total s’élevait à 545,716 fr. 51. Le domaine de La Grange-Bléneau figure pour la somme de 36,000 francs. (Cf. collection de M. Th. Lhuil-

ier, de Melun.)

(3) Le testament de Washington, en date du 9 juillet 1790, portait cette clause : « To general de Lafayette I give a pair of finely-wrought stee| pistols, taken from the enemy in the revolutionary war. » (Cf. JaredSparks, Life of George Washington ; Boston, 1843, 61-4, p. 552.)

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