‹ Le Général La Fayette, 1757-1834Chapitre 150 sur 284 · IL DEVIENT GENTILHOMME CAMPAGNARD · texte numérisé non relu

IL DEVIENT GENTILHOMME CAMPAGNARD

[l8oo]

se sentait des goûts de gentilhomme campagnard. Sans doute il se rappelait ce que lui avait écrit Benjamin Franklin, le 17 avril 1787 :

Mon petit-fils, dont vous vous inquiétez avec tant de bienveillance, est dans sa propriété de New-Jersey; il s’amuse à cultiver ses terres. Je souhaite qu’il en fasse une affaire sérieuse, et qu’il renonce à toute idée d’emplois publics ; car l'agriculture est, suivant moi, la plus honorable de toutes les professions, parce qu’elle est la plus indépendante (1).

Il avait, d’ailleurs, écrit de Hollande à sa femme, le 28 octobre 1 799 :

Si nous sommes destinés à fixer notre retraite en France, mon activité, je le sens, se portera sur l’agriculture, que j’étudie avec toute l’ardeur de ma jeunesse pour d’autres occupations.

La Fayette se préoccupa donc de mettre en valeur son domaine, mais, sans négliger les devoirs de la correspondance. Le 28 pluviôse an VIII (17 février 1800), il recommandait au conseiller d’Etat Moreau de Saint-Méry les députés de la ville de Riom, son ancien fief électoral, qui demandaient qu’on n’enlevât pas à leur cité les établissements judiciaires (2). Le 8 février, Fontanes avait pro-

(1) Cf. Correspondance de Benjamin Franklin, éd. Laboulaye, t. II. p. 452.

(2) Voici le texte de cette lettre inédile, qui m'est communiquée par M. Noël Cliaravay : « Les députés de la ville de Riom me demandent une lettre pour vous, mon cher président; c’est de cette commune, avec laquelle j'ai des rapports bien plus anciens, que je fus envoyé à l'Assemblée constituante, où vous m’enlevâtes le 1^ juillet pour me garder à l'Hôtel de Ville. Je connaissais intimement Riom et son présidial, un des premiers et peut-être le premier de France pour l'étendue, les vertus et les talents. Lorsque nous fîmes les démarcations constitutionnelles, on eut soin d'attribuer les établissements judiciaires à cè ci-devant chef-lieu de la sénéchaussée d'Auvergne. Si on les lui enlevait aujourd'hui, on ne ferait à aucune ville autant de bien que de mal à celle-ci, qui serait aussi complètement qu’injustement ruinée. Vous savez, mon cher ami, que du fond de mon ermitage je ne veux point me mêler d'affaires publiques. J’ai cru pourtant que c'était un devoir de vous présenter celle-ci, et je m’en fais un plaisir. Je vous embrasse, mon cher président, de tout mon cœur. »

380 LE GÉNÉRAL LA FAYETTE [l8oo]

noncé aux Invalides l’éloge funèbre de Washington, et, sur l’ordre de Bonaparte, le nom de La Fayette n’avait pas été prononcé (i). Le consul voulait faire le silence autour de ce revenant, dont il craignait l’indépendance et l’entêtement. Toutefois, La Fayette obtint, au mois de mars 1800, sa radiation et celle de ses compagnons de fuite, de la liste des émigrés. L’illustre Fox le félicita, le 4 mai 1800, dans une lettre où se trouvent ces judicieuses considérations :

La réflexion que vous êtes presque tout seul en droit de faire, d’avoir joué un rôle dans ce qui s’est passé en France, sans avoir rien à vous reprocher, doit être bien consolante, et, toute cruelle qu’a été votre prison, il faut avouer qu’elle vous a épargné la nécessité de faire un choix dans plusieurs crises, où il doit avoir été bien difficile pour un honnête homme d’en faire un qui lui convînt, et, quelle que soit votre opinion sur la tournure que les affaires du gouvernement ont prise, il ne peut que vous être agréable, à un certain point, de voir à la tête de ces affaires le héros auquel vous devez principalement votre délivrance des cachots des tyrans (2).

Cependant Bonaparte s’était radouci, et il avait consenti à se faire présenter La Fayette et La Tour-Maubourg, par le consul Le Brun. Il les accueillit d’un air aimable et dit : « Je ne sais ce que diable vous leur avez fait, mais ils ont eu bien de la peine à vous lâcher. » Et comme La Fayette le remerciait au nom de Bureaux de Pusy, et parlait de Du Pont de Nemours, tous deux alors en Amérique : « Il reviendra, et Du Pont aussi, dit le consul; on en revient toujours à l’eau de la Seine. »

Ce rapprochement valut au fils de La Fayette une sous-lieutenance dans un régiment de hussards, qui lui fut accordée en mai 1800. La Fayette lui-même fut solli-

(1) Cf. Mes rapports avec le premier Consul.

(2) Cf. Idcrn.

[i8oo]

VOYAGE A CHAVANIAC

cité par Cabanis d’entrer au Sénat et par Talleyrand d’accepter l’ambassade des États-Unis. Il refusa ces propositions, ainsi que celles du conseil général de la Haute- Loire, auquel il expliqua, le 19 juillet 1800, sa résolution de vivre désormais dans la retraite. Toutefois, il accepta plus tard le titre d’électeur départemental de Seine-et- Marne ( 1 ), « quoiqu’il fût à vie, parce que, dit-il, cette conservation de mon droit d’élire était le résultat d’un suffrage populaire. »

Au mois d’août 1800, La Fayette se rendit avec sa famille à Chavaniac, près de sa vénérable tante, heureuse de serrer dans ses bras un neveu qu’elle n’espérait plus revoir. C’est de là qu’il écrivit, le 25 thermidor an VIII (13 août 1800), à un ancien collègue à la Constituante, Jean-Antoine Huguet, alors préfet de l'Ailier :

Mes souffrances personnelles ont été peu de chose en comparaison du malheur affreux de voir notre cause dénaturée, notre patrie saccagée et ensanglantée, les noms les plus sacrés souillés, les citoyens les plus vertueux assassinés par cette bande d’animaux féroces, non moins vils qu’exécrables, auxquels la nation, héroïque au dehors, a été dans l'intérieur si lâchement soumise (2).

Il alla visiter au Puy les amis qui avaient, en 179 2, empêché sa femme d’être conduite à Paris, et il exprima à l’architecte Vaudoyer sa satisfaction des travaux et embellissement faits par lui au château (3). A son retour,

(1) Nous empruntonscette expression d'électeur départemental aux Mémoires de La Fayette. Il veut sans doute dire qu'il fit partie d'un des collèges électoraux de département établis par le sénatus-consulte organique du 16 thermidor an X (4 août 1802).

(2) Cf. aux Pièces justificatives , n° XXX, le texte de cette lettre inédite, qui m'a été gracieusement communiquée par M. Alfred Morrison, de Londres.

(?) La Fayette écrivit sur ce sujet à Vaudoyer. (Cf. H. Mosnier, Le château de Chavaniac- Lafayette, p. 41.)

[l8oo]

il rendit visite à Talleyrand et y rencontra Joseph Bonaparte (1), qui l’invita à la fête qu’il devait donner à Mortefontaine, à l’occasion du traité d’amitié et de commerce sigmé, le 30 septembre 1800, entre la République française et les États-Unis. La Fayette assista, le 11 vendémiaire an IX (2 octobre 1800), à cette brillante fête. Il assista au dîner où Bonaparte porta un toast : « Aux mânes des Français et des Américains morts sur le champ de bataille pour l’indépendance du nouveau monde! » Il vit le feu d’artifice tiré sur la rivière, il entendit le célèbre violoniste Rode et prit plaisir à voir jouer par les artistes du Théâtre-Français la spirituelle comédie de Marivaux, Les Jeux de V amour et du hasard (2). Pendant les deux jours que dura la fête, il eut occasion de causer avec le premier Consul. « Vous avez dû trouver, lui dit celui-ci, les Français bien refroidis par la liberté.. » — « Oui, répartit La Fayette, mais ils sont en état de la recevoir. » — « Ils sont bien dégoûtés, répliqua Bonaparte, vos Parisiens, par exemple. Oh ! les boutiquiers n’en veulent plus! » — « Ce n’est pas légèrement, général, conclut

(1) La Fayette était en bonnes relations avec la famille Bonaparte, et Joseph eût volontiers fait épouser à son frère Lucien une des filles du général. On lit à ce sujet dans les Mémoires de Lucien Bonaparte , t. 11, p. jo6 et J07 : « Dans une autre sphère d’alliances riches et honorables, une demoiselle de La Fayette, disait Joseph, aurait été bien plus mon fait que ma belle veuve. 11 est vrai que j’avais pu m’apercevoir que le compagnon et l’ami de Washington ne m’aurait pas refusé pour gendre si je m’étais présenté. »

(2) Le Journal de Paris, du 14 vendémiaire an IX (5 octobre 1800), n° 14, p. 80, publia de cette fête un compte rendu dont voici un passage : « Le premier Consul et sa famille ont assisté à' cette fête, ainsi que les consuls, les ministres, les ambassadeurs et ministres étrangers, le secrétaire d’Etat, les présidents de section du Conseil d’État, les présidents du Sénat conservateur, du Tribunat et du Tribunal de cassation, le préfet et les députés du département à la fête du Ier vendémiaire. Le citoyen Joseph Bonaparte y avait aussi invité plusieurs citoyens, dont les uns, ayant reçu l’hospitalité en Amérique pendant la persécution dont ils étaient l’objet en France; les autres, tels que La Fayette, ayant vaillamment concouru à l’indépendance des Etats-Unis, pouvaient rappeler aux ministres américains de doux et honorables souvenirs. »

[l800] CONVERSATION AVEC BONAPARTE

son interlocuteur, que j'ai employé cette expression ; je n’ignore pas l’effet des crimes et des folies qui ont profané le nom de la liberté ; mais les Français sont plus que jamais peut-être en état de la recevoir. C’est à vous à la donner, c’est de vous qu’on l’attend. » Bonaparte lui parla des campagnes d’Amérique, et La Fayette répondit modestement : « Ce furent les plus grands intérêts de l’univers décidés par des rencontres de patrouilles. » Et, comme la générosité de son cœur le portait à ne négliger aucune occasion de servir ses amis, il demanda au premier Consul de faire rayer de la liste des émigrés, le comte et la comtesse de Fessé, et l’obtint.

Rentré à La Grange, La Fayette écrivit le 22 novembre 1800, à Masclet :

Je n’irai point en Amérique, mon cher Masclet, du moins, avec un caractère diplomatique. Je suis loin de renoncer à des visites particulières et patriotiques aux États-Unis et à mes concitoyens du Nouveau-Monde, mais à présent je suis beaucoup plus occupé de fermes que d’ambassades. Il me semble que, si j’arrivais là autrement habillé qu’en uniforme américain, je me trouverais aussi embarrassé de ma contenance qu’un sauvage en culotte.

Le mois suivant, La Fayette vint à Paris. Il s’y trouvait, lorsque Bonaparte échappa miraculeusement à l’attentat du 3 nivôse an VIII (23 décembre 1800). Il écrivit, le 26 décembre, à Charles Fox, et lui dit :

Le dernier attentat, aussi effrayant qu’atroce, intéresse de plus en plus au salut de Bonaparte. Je souhaite que sa passion pour la gloire, d’accord avec une ambition bien entendue, prédomine assez pour qu’il cherche dans la liberté le complément de sa prodigieuse existence.

La Fayette alla porter au premier Consul ses félicitations. Ils conversèrent ensemble sur les auteurs de

l’attentat. Bonaparte lui conta que le prétendant lui avait écrit pour désavouer ce crime, et l’avait engagé à le mettre sur le trône. Il lui répéta gaiement les propositions que les royalistes lui faisaient transmettre par sa femme. « Ils me promettent une statue, dit-il, où je serai représenté tendant la couronne au roi. J’ai répondu que je craindrais d’être enfermé dans le piédestal. » Et, comme La Fayette lui disait qu’ils l’en tireraient pour faire pis, il reprit :

Vous savez que pour nous ce danger n’est rien, mais leur rendre le pouvoir serait de ma part une infâme lâcheté! Vous pouvez désapprouver le gouvernement, me trouver despote; on verra, vous verrez un jour si je travaille pour moi ou pour la postérité... Mais enfin, je suis maître du mouvement, moi que la révolution, que vous, que tous les patriotes ont porté où je suis, et, si j’appelais ces gens-là, ce serait vous livrer à leur vengeance.

La Fayette, touché de ces sentiments, serra la main du premier Consul. 11 eut avec lui d’autres entrevues ; ils se rencontraient chez Mme Bonaparte. C’est là qu’il vit le général Moreau et put le remercier de l’intérêt que celui-ci lui avait témoigné pendant sa captivité. Le projet de Concordat excitait la verve de La Fayette. « Avouez, disait-il, que cela n’a d’autre objet que de

casser la petite fiole. » — « Vous vous f. de la petite

fiole, et moi aussi, répondait Bonaparte, mais croyez qu’il nous importe au dehors et au dedans de faire déclarer le pape et tous ces gens-là contre la légitimité des Bourbons ( i ). »

La Fayette passa l’année 1801 dans sa terre de La Grange, à s’occuper d’agriculture et à correspondre avec

(i) Tous ces détails des conversations de Bonaparte avec La Fayette sont empruntés à Mes rapports avec le premier Consul.

Page 1