VOTE CONTRE LE CONSULAT A VIE
ses amis des deux mondes (1). Il alla cependant passer le mois de juin à Chavaniac (2) et vit Bonaparte à son retour. L’année suivante, d’accord avec le premier Consul, il demanda, le 15 mars 1802, au ministre de la guerre Berthier sa mise à la retraite, après trente années de service, et, le 13 avril, il obtint une pension de six mille francs (3). Ses relations avec Bonaparte tournaient à l’aigre ; sa franchise ne pouvait que déplaire. « Je dois vous dire, général La Fayette, disait le premier Consul, et je vois avec peine que, par votre manière de vous exprimer sur les actes du gouvernement, vous donnez à ses ennemis le poids de votre nom. » Et La Fayette répondait avec sa vivacité ordinaire :
Que puis-je faire de mieux? J’habite la campagne, je vis dans la retraite, j’évite les occasions de parler : mais toutes les fois qu’on viendra me demander si votre régime est conforme à mes idées de liberté, je répondrai que non; car enfin, général, je veux bien être prudent, mais je ne veux pas être renégat.
L’établissement du consulat à vie consomma la rupture entre l’incorrigible libéral et le maître de la France. La Fayette formula son vote en ces termes :
Je ne puis voter pour une telle magistrature, jusqu’à ce que la liberté publique soit suffisamment garantie : alors, je donnerai ma voix à Napoléon Bonaparte (4).
(1) Le 20 juin 1801, La Fayette écrivit à Jefferson, alors président des Etats-Unis.
(2) La Fayette dit, dans Mes rapports avec le premier Consul : «J’étais à Chavaniac, lorsque le roi et la reine d’Étrurie vinrent lui faire leur cour et parurent à une fête sur le sol même de l’échafaud de leurs malheureux parents. » Or, le roi et la reine d’Etrurie arrivèrent à Paris vers le milieu de mai 1801 et en repartirent le 30 juin. (Cf. Paul Marmottan, Le royaume d'Etrurie, p. 64 à 69.)
(?) Cf. Arch. adm. de la guerre.
(4) Le texte de ce vote est inexactement rapporté dans les Mémoires sur le Consulat, par Thibaudeau, p. 319 et 320.
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Il eut soin d’expliquer ses raisons dans une lettre qu’il adressa de La Grange à Bonaparte, le 20 mai 1802 :
Général, lorsqu’un homme pénétré de la reconnaissance qu’il vous doit, et trop sensible à la gloire pour ne pas aimer la vôtre, a mis des restrictions à son suffrage, elles sont d’autant moins suspectes que personne ne jouira plus que lui de vous voir premier magistrat à vie d’une République libre.
Le 18 brumaire sauva la France, et je me sentis rappelé par les professions libérales auxquelles vous avez attaché votre honneur. On vit depuis dans le pouvoir consulaire cette dictature réparatrice qui, sous les auspices de votre génie, a fait de si grandes choses, moins grandes cependant que ne le sera la restauration de la liberté.
Il est impossible que vous, général, le premier dans cet ordre d’hommes qui, pour se comparer et se placer, embrassent tous les siècles, vouliez qu’une telle révolution, tant de victoires et de sang, de douleurs et de prodiges, n’aient pour le monde et pour vous d’autre résultat qu’un régime arbitraire. Le peuple français a trop connu ses droits pour les avoir oubliés sans retour; mais peut-être est-il plus en état aujourd’hui que dans son effervescence de les recouvrer utilement ; et vous, par la force de votre caractère et de la confiance publique, par la supériorité de vos talents, de votre existence, de votre fortune, vous pouvez, en rétablissant la liberté, maîtriser tous les dangers, rassurer toutes les inquiétudes. Je n’ai donc que des motifs patriotiques et personnels pour vous souhaiter, dans ce complément de votre génie, une magistrature permanente ; mais il convient aux principes, aux engagements, aux actions de ma vie entière, d’attendre, pour lui donner ma voix, qu’elle ait été fondée sur des bases dignes de la nation et de vous.
J’espère que vous reconnaîtrez ici, général, comme vous l’avez déjà fait, qu’à la persévérance de mes opinions politi — tiques se joignent des vœux sincères pour votre personne.
Cette lettre, si ferme dans le fond et si modérée dans la forme, marqua la fin des relations de La Fayette avec