JL VIT DANS LA RETRAITE
card dans les montagnes ; les paysans le saluaient avec respect et demandaient de ses nouvelles. Rentré à La Grange, il écrivit, le 8 octobre 1804, à Jefferson pour le remercier de ce que le Congrès avait décidé que les immenses terrains à lui concédés comme ancien major général, seraient placés en Louisiane. Il déclinait aussi l’invitation de se rendre aussitôt dans ce pays, malgré les sollicitations de Du Pont de Nemours (1). Au même moment, son cousin Louis-Philippe de Ségur lui offrait, de la part de Joseph Bonaparte, un rang élevé dans la Légion d’honneur. La Fayette refusa, estimant que cette dignité, n’étant pas l’accompagnement d’un emploi, ne serait plus, disait-il, « que la chevalerie d’un ordre de choses contraire à mes principes. »
De sa retraite, La Fayette suivait, non sans anxiété, les opérations militaires de Napoléon, car son fils et son gendre Lasteyrie servaient dans la grande armée. Il assista, le 12 février 1806, à un dîner donné par des Polonais à Kosciuszko pour célébrer l’anniversaire de naissance de ce grand patriote. Il s’occupait avec succès
(1) Du Pont de Nemours écrivit, le 17 vendémiaire, an XIII (9 octobre 1804), à La Fayette, la lettre suivante :
« Mon général, voici ce que Victor me marque le 9 août :
« Dites à M. de La Fayette qu’il se garde bien de laisser les spécuia- « teurs en terres mettre la main sur ce qui lui revient. Le président, sur « la réponse que lui fera le ministre nouveau des intentions de M. de La « Fayette, les choisira dans un lieu où elles vaudront deux millions tour- « nois, ce qui est plus qu'il ne faut pour payer ses dettes en en vendant « une petite portion, et pour rendre sa famille très riche en gardant le « reste. Outre cela, il lui réserve une belle place avec des appointements « suffisants pour vivre honorablement, et la bourse comme le cœur de ses « amis lui seront ouverts. Mais il faut qu’il arrive, et, s’il craint les doubles « voyages, directement à la Louisiane. Nous vous attendons avec lui, et « vos anciens plans se réaliseront avec facilité. »
« Je pense, tout compté, mon général, que cela vaut mieux que les billevesées dont nous pouvons nous occuper ici, et à votre place, je répondrais très affirmativement.
« Salut et attachement bien tendre.
Du Pont (de Nemours;.
de ses exploitations agricoles. C’est ce qu’il annonça, le 6 novembre 1806, à Jefferson. La Fayette se félicitait, dans une autre lettre à Jefferson, du 20 février 1807, de n’avoir, au milieu de ces hécatombes, perdu ni un parent, ni un ami. Toutefois, Georges La Fayette subissait le contre-coup de la disgrâce de son père ; mal vu de l’empereur, il n’avait aucune chance d’avancement, quoiqu’à la sanglante bataille d’Eylau il eût sauvé la vie du général Grouchy. La Fayette constatait amèrement cette injustice. «, C’est pourquoi, écrivait-il à Jefferson, le 19 avril 1807, il est décidé à revenir près de nous aussitôt que les circonstances lui permettront de quitter la division à laquelle il est attaché. » En effet, Georges La Fayette et Louis de Lasteyrie quittèrent l’armée et vinrent à La Grange au mois de septembre 1807 (1). Mmo de La Fayette s’affaiblissait de jour en jour; cette admirable femme, qui, selon l’expression de Charles Fox, était venue à Olmütz « sur les ailes du devoir et de l’amour », s’en allait mourant victime de son dévouement pour son mari. On la transporta d’abord à Aulnay, chez Mmo de Tessé, puis à Paris, dans l’appartement de celle-ci. C’est là que, le 24 décembre 1807, elle s’éteignit au milieu des siens, à l’âge de quarante-huit ans (2). La Fayette ressentit de cette perte un violent chagrin, qu’il exprima en termes touchants dans une lettre écrite, en janvier 1808, à son ami César de La Tour-Maubourg :
Pendant les trente-quatre années d’une union où sa tendresse, sa bonté, l’élévation, la délicatesse, la générosité de son âme charmaient, embellissaient, honoraient ma vie, je
(1) Le 18 septembre 1807, La Fayette écrivit à Jefferson : « Mon fils et mon gendre, le neveu du philosophe agriculteur, sont à présent avec nous.»
(2 ; Cf. Mme de Lasteyrie, Vie de Mmo de La Fayette, p. 41 j , et l'acte de décès aux Pièces justificatives, n° XXXI bis.