‹ Le Général La Fayette, 1757-1834Chapitre 154 sur 284 · LETTRE A JEFFERSON · texte numérisé non relu

LETTRE A JEFFERSON

me sentais si habitué à tout ce qu’elle était pour moi que je ne la distinguais pas de ma propre existence. Elle avait quatorze ans et moi seize, lorsque son cœur s’amalgama à tout ce qui pouvait m’intéresser. Je croyais bien l’aimer, avoir besoin d’elle, mais ce n’est qu’en la perdant que j’ai pu démêler ce qui reste de moi pour la suite d’une vie qui avait paru livrée à tant de distractions et pour laquelle néanmoins il n’y a plus ni bonheur, ni bien-être possible.

Dès lors, La Fayette se confina dans la retraite, se contentant d’observer les événements et d’en causer avec ses amis. Napoléon le tenait en suspicion ; il essaya de le compromettre, en juillet 1808, dans une des conspirations du général Malet, mais l’amitié de Jacquemont, père du célèbre voyageur, détourna le coup (i). Le 18 novembre 1809, La Fayette écrivait à Jefferson :

Les routes sont couvertes de rois et de princes qui viennent faire leur cour et recevoir des ordres pour la Confédération du Rhin et les autres territoires dépendants du trône supérieur. J’aimerais mieux voir des députés populaires se rendant à une fédération générale de liberté et d’égalité, mais je ne puis m’empêcher de remarquer la prodigieuse influence du mouvement révolutionnaire égaré dans sa route, de l’enthousiasme et des talents dont une monarchie aristocratique aurait toujours empêché le déploiement.

Le 20 février 1810, il entretint Jefferson de la rupture avec le pape, du mariage de Bonaparte avec une archiduchesse d’Autriche, alliance qui « plaît généralement aux gens de l’ancien régime et mécontente ceux qui ont pris part à la révolution (2) ». L’année 18 1 1 lui enleva sa

(1) C’est ce que raconte La Fayette dans ses Mémoires.

(2) CL Mémoires de La Fayette. — En juin 1810 le général Thiébault rencontra à Paris chez un libraire La Fayette, lui demanda pourquoi il n’était pas au Sénat, et reçut cette réponse: « J’ai refusé d'y être ; l’arbitraire du gouvernement ne me permet d’y prendre aucune part. » Thiébault, en rapportant cette anecdote ( Mémoires , t. IV, p. 595 et 596), traite assez mal

vénérable tante Mmo de Chavaniac, qui mourut, le 6 mai, à l’âge de quatre-vingt-douze ans (1).

Cependant, La Fayette gardait entière la foi politique de sa jeunesse ; il ne s’inclinait pas devant le despotisme triomphant. Napoléon disait de lui en 1812 :

Tout le monde est corrigé ; un seul ne l’est pas, c’est La Fayette! Il n’a jamais reculé d’une ligne. Vous le voyez tranquille; eh bien, je vous dis, moi, qu’il est tout prêt à recommencer.

Les événements allaient donner raison à cet amant incorrigible de la liberté. La campagne de Russie sonna le glas de l’Empire. Elle causa à La Fayette des chagrins personnels, car son fidèle compagnon d’armes le général Louis Romeuf et son neveu Alfred de Noailles y trouvèrent la mort. La lettre suivante, écrite à l’érudit Charles de Pougens, le 22 décembre 1812, exhale ses plaintes et ses regrets :

La campagne de Russie, dont vous avez vu, dans le dernier bulletin, les plus récents détails, m’a été particulièrement fatale. J’ai perdu à la bataille de la Moskowa le général Romeuf, mon intime ami, que vous avez connu mon aide de camp, et à qui j’étais attaché par les plus tendres liens de la reconnaissance et de l’affection. Le frère de ma belle-fille, Victor Tracy, jeune homme de talents supérieurs et plein des plus aimables qualités, a été fait prisonnier. Nous craignons encore qu’il ne soit blessé. Les communications sont presque impossibles et qui sait quand on peut espérer de le revoir?

La Fayette. « La dignité de ce citoyen des deux mondes, dit-il, le calme de sa figure, le ton de ce démagogue à talons rouges, ses airs et sa politesse de marquis, ses excès de courtoisie envers des gueux couverts de haillons et de boue, que chez lui, par exemple, il reconduisait jusque sur le palier, tout ce contraste de ses allures aristocratiques avec sa conduite politique ne m’a jamais permis de voir en lui qu’un factieux, de même que ses sentiments à l'eau de rose, opposés à son rôle révolutionnaire, me l’ont toujours fait juger comme une dupe de lui-même et des autres. »

(1) Cf. H. Mosnier, Le château de Chavaniac-Lafayette, p. 42.

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