‹ Le Général La Fayette, 1757-1834Chapitre 155 sur 284 · LETTRE A POUGENS · texte numérisé non relu

LETTRE A POUGENS

Enfin mon pauvre neveu Alfred Noailles, marié à une femme charmante, sa cousine, entouré de tout ce qui pouvait rendre sa vie heureuse, vient d’être tué au passage de la Bérésina, où il servait comme aide de camp du prince de Neuchâtel. Mon beau-père va recevoir à Genève, où il est en ce moment, la nouvelle de la mort de son malheureux petit-fils (1).

Dans cette même lettre, La Fayette nous apprend qu’il trouvait une consolation dans ses travaux champêtres et qu’il recevait du botaniste Thouïn des arbres pour ses plantations :

Je ne m’élève pas au-dessus des occupations agricoles; j’ai réuni, à force d’échanges, une exploitation de plus de cinq cents arpents qui, joints aux bois et plantations, me forme un arrondissement contigu de sept cents arpents. Je n’ai sous moi qu’un maître charretier et, sans m’élever à de grandes prétentions scientifiques, je puis dire qu’avec un peu de théorie et dix ans d’expérience sur le même terrain, je suis devenu pour notre canton un assez bon cultivateur. Cette occupation donne à l’esprit et au corps un peu d’exercice sans aucune fatigue, du moins pour un homme qui aurait la libre disposition de ses deux jambes et la faculté de montera cheval, et moi-même, tout boiteux que je suis, étant logé au centre de mon arrondissement et ménageant bien mes promenades, je trouve moyen de faire et de voir l’essentiel.

La Fayette ne se désintéressait pas non plus des arts ; il aimait le théâtre et il écrivait, dans cette même année 1812, à Talma pour lui demander quel jour il pourrait l’admirer dans Sylla (2). Il passa l’année 1813 dans sa propriété de La Grange, attentif aux graves événements qui s’accomplissaient en Allemagne. La victoire de Dresde, où fut frappé d’un boulet français son ancien ami,

(1) Je dois à M. Noël Charavay la communication de cette lettre inédite.

(2) Cf. catalogue d'une vente d'autographes dirigée par Jacques Charavay le 14 février 1861.

le général Moreau, le désastre de Leipzig- et le retour éphémère de fortune à Lutzen, causèrent à son cœur de patriotiques émotions. La maladie de son oncle, le comte de Luzignem, le mauvais état de la santé de M. et de Mmc de Tessé le forcèrent à venir s’installer à Paris au commencement de janvier 1814. Le 17 de mois, il racontait à Pougens ses tribulations :

Ma vie se partage depuis quelques jours entre les deux malades; il me reste pourtant bien du temps pour déplorer notre situation militaire, politique et intérieure... Les ressources guerrières de la France sont encore bien plus grandes qu’on ne croit. Il y a une nombreuse population d’anciens soldats qui ne savent pas reculer. Si l’ancienne ardeur se ranimait, les étrangers n’avanceraient pas impunément (1).

Le comte de Luzigmem et le comte de Tessé succombèrent. Sa tante, Madame de Tessé, « cette maternelle amie de plus de quarante années », mourut le i°r février 1814 (2). Ce fut une grande douleur, dont les malheurs de la patrie diminuèrent l’intensité. L’ennemi envahissait la France et menaçait la capitale. La Fayette resta à Paris. Le vieux patriote sentit son sang bouillonner et il voulut reprendre son épée pour défendre la patrie envahie. Tandis que son fils et son gendre Lasteyrie entraient dans la garde nationale et que son autre gendre, Charles de La Tour-Maubourg, engagé dans la ligne, était blessé et pris, La Fayette offrait son concours à des chefs de la garde nationale et convenait avec Ternaux de marcher à la tête d’un bataillon. D’autre part, il proposait à un maréchal de se dévouer avec lui pour arracher l’abdication, «qui alors eût été si salutaire».

(1) Orig. aut., British Muséum, ms. 24024, fol. 107.

(2) Cf. La marquise de Montagu , p. 249 et 430.

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