VISITES AU ROI ET AU DUC D'ORLEANS
Mais le maréchal se déroba poliment à ces dangereuses ouvertures. Partout, La Faj^ette l’a dit lui-même, on le trouva téméraire et on n’écouta pas ses conseils. L’ennemi parut devant Paris, les sénateurs, réunis le matin de l’attaque, se dispersèrent et, le 31 mars 1814, les étrangers entrèrent dans la capitale. La Fayette, consterné de tant d’impuissance, s’enferma chez lui et fondit en larmes.
La Fayette, après ce premier moment de patriotique douleur, écrivit au comte d’Artois, le 15 avril 1814, pour lui exprimer sa satisfaction « de voir, dit-il, votre retour devenir un signal et un gage du bonheur et de la félicité publique ». Puis après avoir essayé de conserver cette cocarde tricolore, dont il était le père, il se résigna à arborer la cocarde blanche et se présenta, en uniforme, à la première audience royale. Le roi et son frère le reçurent avec politesse. Il alla aussi rendre visite au duc d'Orléans, qui sut flatter si bien l’amour-propre de son interlocuteur que La Fayette nous a laissé de cette entrevue un récit enthousiaste :
Il parla de nos temps de proscription, de la communauté de nos opinions, de sa considération pour moi, pour mes principes, pour mon caractère, et ce fut en termes trop supérieurs aux préjugés de sa famille pour ne pas faire reconnaître en lui le seul Bourbon compatible avec une constitution libre.
La Fayette dut aussi remercier le roi de Prusse, qui avait fait mettre en liberté Charles de La Tour-Maubourg, gendre du général, et avait chargé Alexandre de Humboldt de l’en prévenir. Il rencontra chez Mme de Staël l’empereur de Russie Alexandre Ier et eut avec lui une conversation des plus curieuses. Le monarque se plaignant que les Bourbons n’eussent que des préjugés
de l’ancien régime, La Fayette dit que le malheur devait les avoir en partie corrigés. « Corrigés ! s’écria Alexandre, ils sont incorrigés et incorrigibles. Il n’y en a qu’un, le duc d’Orléans, qui ait des idées libérales; mais pour les autres, n’en espérez jamais rien. » — « Si c’est votre opinion, sire, pourquoi les avez-vous ramenés? » — (( Ce n’est pas ma faute ; on m’en a fait arriver de tous les côtés. Je voulais du moins les arrêter, pour que la nation eût le temps de leur imposer une Constitution ; ils ont g'agné sur moi comme une inondation... » Dans cette même soirée, Talleyrand se montra très caressant pour La Fayette. Celui-ci ne tarda pas à comprendre la justesse des paroles de l’empereur de Russie. La Charte lui parut, en raison de la forme d’octroi, le premier pas de la contrerévolution. Le retour des émigrés et des chouans, le licenciement de la vieille garde, les ordonnances royales, la loi contre la liberté de la presse, tout prouvait que les Bourbons n’avaient rien oublié, ni rien appris. La Fayette, désillusionné, rentra à La Grange et, le 14 août 1814, il écrivait à Jefferson :
Bonaparte ou les Bourbons : telle a été et telle est encore la seule alternative possible dans un pays où l’idée d’un pouvoir exécutif républicain est regardée comme le synonyme des excès commis sous ce nom. Pendant ce temps, le roi d’Espagne, vil idiot, rétablit l’inquisition après avoir chassé les Cortès; le pape reprend tout l’ancien système; le roi de Sardaigne détruit toutes les utiles innovations qui s’étaient faites en Piémont, et l’empereur d’Autriche soumet toutes ses anciennes possessions à la politique illibérale de son cabinet. Cependant, les avantages dus à une première impulsion philanthropique se sont, malgré tous les événements, considérablement étendus. Nos réformes ont jeté de profondes racines, que la puissante main de Bonaparte n’a pu arracher; elles résisteront bien aux faibles et incertains efforts de leurs adversaires actuels.