‹ Le Général La Fayette, 1757-1834Chapitre 157 sur 284 · RETOUR DE NAPOLÉON · texte numérisé non relu

RETOUR DE NAPOLÉON

C’est dans ces sentiments de foi robuste en l’avenir de la France que La Fayette assista, de sa retraite de La Grange, aux fautes incessantes du gouvernement de la Restauration. Toutefois il venait de temps à autre à Paris. Le 14 janvier 1815, il passa la soirée chez Mmc de Staël, où il y avait nombreuse et brillante compagnie. Il s’y rencontra avec lord Wellington, le duc de Richelieu, le duc de Broglie, et on lui présenta un jeune Suisse, Simonde de Sismondi, qu’il accueillit avec sa bienveillance accoutumée (1). La nouvelle du débarquement de Napoléon en Provence vint l’arracher au repos; il comprit que par la force des choses l’empereur redevenait, « pour le malheur de la France, l’homme de l’armée et même l’homme de la Révolution ». Il se rendit à Paris et ne put s'empêcher d’admirer la belle attitude et les manières toutes républicaines de Bonaparte. Les royalistes l’avaient mis dans cet état d’esprit par les injures et les calomnies dont ils l'avaient abreuvé pendant le temps de leur pouvoir. Le valet de chambre Hue lui reprochait sa conduite dans les journées des 5 et 6 octobre 1789 (2); un autre pamphlétaire le traitait de misérable. La Fayette avait préparé une verte réponse à ses ennemis, mais le retour de Bonaparte le vengeait suffisamment pour qu’il ne publiât pas son factum. Toutefois, il ne crut pas à la sincérité des promesses libérales de l’empereur et il retourna à La

(1) Cf. Lettres inédites de Sismondi écrites à sa mère pendant les Cent /ours, publiées par MM. P. Villari et G. Monod ; Paris, 1877, in-8. — On lit dans la lettre du 15 janvier 1815 (p. 13) : 0 J’allai à huit heures chez M”0 de Staël, qui me présenta à lord Wellington, et ensuite à M. de La Fayette; l’un et l’autre furent extrêmement aimables pour moi... M. de La Fayette témoigne beaucoup de regrets de ne m’avoir pas vu à mon précédent séjour à Paris. Il me dit avoir compté me rencontrer chez Mmc de Tessé, sa tante, qui est morte l’année passée; mais, comme il vit toujours à la campagne, nous nous étions manqués. »

(2) Cf. Hue, Dernières années du règne et de la nie de Louis XV/; Paris, impr. royale, 1814, in-8.

Grange. Benjamin Constant, rallié à Napoléon et conseiller d’Etat, tâcha de convertir La Fayette, mais celui-ci lui envoya, le g avril 1815, un exposé des motifs de son incrédulité. Joseph Bonaparte fit agir le général Mathieu Dumas, qui le supplia, de la part du prince, de venir à Paris. Le même jour, 19 avril, La Fayette répondit affirmativement. Il arriva dans la soirée du 20 et le lendemain' il fut reçu par Joseph. Après s’être embrassés, ils discoururent sur la situation, sur les dangers de la patrie, sur les principes de l’empereur, sur la nécessité de la convocation immédiate d’une Chambre des représentants. Le général refusa toute faveur et conclut en ces termes :

Quant à moi, il ne me convient pas de rentrer dans les affaires par la pairie, ni par aucune autre faveur de l’empereur. Je suis un homme populaire, c’est par le choix du peuple que je dois sortir de ma retraite. Si je suis élu, je m’unirai à vous, comme représentant de la nation, pour repousser l’invasion et l’influence étrangères, en conservant néanmoins toute mon indépendance.

La publication de X acte additionnel aux constitutions de l'Empire souleva également les critiques de La Fayette. Le général assista, le 23 avril, à un dîner offert par la colonie américaine à M. Crawford, qui retournait aux Etats-Unis. Il conversa de nouveau avec Joseph Bonaparte, qui promit presque la convocation d’une Chambre. Il dîna chez le prince avec Benjamin Constant, Mathieu Dumas, Horace Sebastiani et le comte de Lavallette. Puis il retourna à La Grange, où, le icr mai 1815, Benjamin Constant l’avertit que le décret de réunion des députés avait paru et l’engagea à poser sa candidature. Il donna, le 3 mai, son approbation à ce qui lui paraissait « l’unique moyen de salut »; le 8, il fut élu président du collège électoral du département de Seine-

[i 8 1 5 ] IL EST ÉLU VICE-PRÉSIDENT DE LA CHAMBRE

et-Marne réuni à Melun, et, le io, il fut élu député à la majorité de 56 voix sur 79 votants, en même temps que le général Le Brun, fils du duc de Plaisance. Le 15 mai, il écrivit à la princesse d’Hénin :

Napoléon, républicain en Provence, demi-républicain à Lyon, empereur absolu à Paris, a trouvé qu'il n’y avait de salut pour lui qu’à se faire constitutionnel. Son esprit et son caractère sont comme deux courants qui se combattent; c’est un étrange mélange de mesures impériales, terroristes, libérales; mais l’opinion publique est plus forte que lui, et, comme il a un talent prodigieux, il se soumet à tout ce qu’il ne peut pas dominer avec une habileté dont les autres étaient loin.

Le 4 juin 1815, la Chambre des députés procéda à l’élection de son président. Au deuxième tour de scrutin, sur 427 votants, La Fayette n’obtint que 75 suffrages contre 277 donnés à Lanjuinais (1). Le 5, il fut nommé troisième vice-président par 247 voix. La majorité absolue était de 246, et encore La Fayette ne fut-il proclamé que parce qu’on lui compta tous les suffrages sans la désignation de général (2). En somme ce n’était pas un succès éclatant. Le 7, Napoléon présida la séance d’ouverture et

(1) Au premier tour de scrutin, sur 474 votants Lanjuinais obtint 189 voix, Flaugergues, 74 ; La Fayette, 68 (dont 17 sans la désignation de général)-, Merlin de Douai, 41 ; Dupont de l'Eure, 29 ; Bedoch, 24 ; etc. Au deuxième tour, les votants ne furent plus que 427, ce qui réduisit la majorité absolue à 214. Lanjuinais obtint 277 voix; La Fayette, 75; Flaugergues, 59. (Cf. Procès-verbaux des séances de la Chambre des représentants du 3 juin au 8 juillet 1815; Paris, 1844, in-8, p. 427.)

(2) Sur 490 votants, Flaugergues obtint 404 voix; Dupont de l’Eure, 284; La Fayette, 247, et Bedoch, 212. Flaugergues et Dupont de l’Eure furent seuls proclamés tout d’abord, parce que, parmi les suffrages de La Fayette, la plupart portaient général La Fayette et les autres La Fayette, ce qui créait une sorte de confusion entre le père et le fils. « Quelques membres, dit le procès-verbal, font observer que les suffrages donnés sans désignation à M. La Fayette doivent être considérés comme positifs en faveur de M.le généra! La Fayette père. La Chambre consultée adhère à cette observation, et M. le général La Fayette est proclamé l’un des vice-présidents de la Chambre. » Le lendemain 6 juin, le poste de quatrième vice-président échut au général Grenier.

échangea quelques mots avec le général, qui raconta, le lendemain, les faits dans une lettre à sa belle-fille Emilie de Tracy (1) :

Pendant la grande séance j’étais resté à mon poste, à côté de Georges, oubliant que le bureau était de la députation, lorsqu’on est venu me chercher pour recevoir l’empereur. C’est dans le salon, où il s’arrête, que nous avons renouvelé connaissance. « Il y a douze ans que je n’ai eu le plaisir de vous voir», a-t-il dit. J’ai répondu assez sèchement : « Oui, sire, il y a ce temps-là. » Nous sommes entrés dans la salle où l’ennuyeuse cérémonie du serment par appel nominal a eu lieu. Vous serez content de son discours; je ne l’ai pas été de sa figure, qui m’a paru celle d’un vieux despote irrité du rôle que sa position le forçait à jouer.

La E'ayette avait protesté, avec son fils Georges, député de la Haute-Loire, contre la formule du serment imposé aux députés, et Napoléon avait dit : « Voilà donc La Fayette qui m’a déjà déclaré la guerre! » Ce fait explique le peu de cordialité de la première entrevue, La discussion de l’adresse à l’empereur, qui eut lieu le 10 juin, lui fournit une nouvelle occasion de manifester son opposition. Un certain nombre de députés réclamèrent que le projet fût lu et discuté en comité secret ; la formation de la Chambre en comité secret ne pouvant avoir lieu que sur la demande de vingt-cinq membres, le bureau s’inscrivit et son exemple fut suivi par le nombre réglementaire de représentants. Le procès-verbal ne relate pas les détails de la séance secrète, mais La E'ayette a raconté son rôle personnel dans la discussion. Il déclara que l’Assemblée, au lieu d’être la représentation nationale, risquait de n’être plus que le club Napoléon. L’adresse contenait la phrase suivante :

([) Il n’existe pas de procès-verbal de la séance impériale du 7 juin 1815.

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