DISCOURS CONTRE NAPOLEON
Reprenant aujourd’hui l’exercice de tous ses droits, se ralliant autour du grand homme que sa confiance investit de nouveau du gouvernement de l’Etat, la France s’étonne et s’afflige de voir des souverains en armes lui demander raison d’un changement intérieur, qui est le résultat de la volonté nationale et qui ne porte atteinte ni aux relations existantes entre les autres gouvernements, ni à leur sécurité.
La Fayette réclama contre l’expression de grand homme appliquée à Bonaparte et proposa de la remplacer par celle de monarque ; mais Lanjuinais fit adopter le qualificatif de héros, en faisant malignement observer « que l’expression de grand homme supposait des vertus morales dont celle de héros pouvait plus aisément se passer ».
Cependant Napoléon partit pour l’armée le 12 juin. La nouvelle du désastre de Waterloo et du retour de l’empereur se répandit à Paris le 21 juin. La Fayette, apprenant par Fouché et par Regnaud de Saint-Jean d’Angely que Napoléon voulait se faire nommer dictateur, courut à la Chambre et y prononça un discours véhément; il s’écria :
Voici le moment de nous rallier autour du vieil étendard tricolore, celui de 89, celui de la liberté, de l’égalité et de l’ordre public; c’est celui-là seul que nous avons à défendre contre les prétentions étrangères et contre les tentatives intérieures (1).
Puis, comme mesure préalable, il proposa le projet d’arrêté suivant :
(1) Cf. Mémoires de La Fayette. — On lit dans le Procès-verbal : « Un membre, fixant l'attention de la Chambre sur les dangers de la patrie qu'elle seule peut sauver, rappelle les prodiges qui s’opérèrent sous l’étendard tricolore de 89 et fait sentir la nécessité de rallier les Français à ce signe sacré de la liberté, de l’égalité et de l’ordre public... »
Art. I. La Chambre des représentants déclare que l’indépendance de la nation est menacée.
Art. II. La Chambre se déclare en permanence. Toute tentative pour la dissoudre est un crime de haute trahison ; quiconque se rendrait coupable de cette tentative sera traître à la patrie et sur-le-champ jugé comme tel.
Art. III. L’armée de ligne et les gardes nationales qui ont combattu et combattent encore pour défendre la liberté, l'indépendance et le territoire de la France, ont bien mérité de la patrie.
Art. IV. Le ministre de l’intérieur est invité à réunir l’étatmajor général, les commandants et majors de légion de la garde nationale parisienne, afin d’aviser aux moyens de lui donner des armes et de porter au plus grand complet cette garde citoyenne, dont le patriotisme et le zèle éprouvé depuis vingt-six ans offrent une sûre garantie à la liberté, aux propriétés, à la tranquillité de la capitale et à l’inviolabilité des représentants de la nation.
Art. V. Les ministres de la guerre, des relations extérieures, de la police et de l’intérieur sont invités à se rendre sur-lechamp dans le sein de l’Assemblée.
La Chambre adopta tous ces articles, sauf le quatrième. Lucien Bonaparte vint déposer sur le bureau un message impérial ; l’Assemblée se forma aussitôt en comité secret. La Fayette nous apprend que, comme Lucien accusait la France d’ingratitude envers l’empereur, il l’apostropha en ces termes :
De quel droit le préopinant accuse-t-il la nation d’avoir été légère, d’avoir manqué de persévérance envers l’empereur Napoléon? Elle l’a suivi dans les sables d’Egypte et dans les déserts de Russie, sur cinquante champs de bataille, dans ses revers comme dans ses succès, et c’est pour l’avoir suivi que nous avons à regretter le sang de trois millions de Français !
Le même jour il y eut séance publique à huit heures du soir. La Chambre arrêta de nommer une commission