‹ Le Général La Fayette, 1757-1834Chapitre 159 sur 284 · ABDICATION DE NAPOLÉON · texte numérisé non relu

ABDICATION DE NAPOLÉON

de cinq membres, chargée de se concerter avec une commission de la Chambre des pairs « pour recueillir, sans délai, tous les renseignements nécessaires sur l’état de la France et proposer tous les moyens de salut public ». Le président et les quatre vice-présidents furent désignés pour cette mission. Ils se rendirent aux Tuileries, où ils eurent, avec les ministres, sous la présidence de Cambacérès, une réunion qui dura jusqu’à trois heures du matin. La Fayette proposa de demander à l’empereur son abdication, mais, malgré l’appui de Lanjuinais et de Flaugergues, cette motion fut écartée. I.e lendemain, 22 juin, ministres et députés pressèrent Napoléon d’abdiquer, mais celui-ci refusait. La Fayette lui fit dire par un ministre que si on n’avait pas l’abdication, il proposerait la déchéance. L’empereur céda enfin, et, à la séance de la Chambre, on apporta la lettre par laquelle Napoléon abdiquait la couronne en faveur de son fils. On proposa d’accepter l’abdication, de déclarer la Chambre Assemblée constituante, et de nommer le maréchal Macdonald généralissime des armées de terre et de mer, et le général La Fayette commandant en chef provisoire des gardes nationales de France, avec le maréchal Oudinot comme lieutenant. L’Assemblée accepta simplement l’abdication, au nom du peuple français, sans mentionner le fils de Napoléon; puis, elle arrêta de nommer une commission de cinq membres, dont trois choisis dans la Chambre des représentants et deux dans celle des pairs, « pour exercer provisoirement les fonctions du gouvernement ». La Chambre des députés nomma Carnot et le duc d’Otrante, puis, au scrutin de ballotage, le général Grenier contre La Fayette (1). La Chambre des

(1) Au premier tour de scrutin, Carnot obtint 524 voix; le duc d’Otrante,

pairs écarta aussi la candidature du général et désigna le duc de Vicence et Quinette.

Le gouvernement provisoire donna le commandement des gardes nationales au maréchal Masséna et nomma La Fayette, le 23 juin, un des six commissaires chargés déporter aux puissances alliées l’expression des intentions du peuple français (1). La Fayette, tout mécontent qu’il fût, ne crut pas devoir refuser cette mission ; le 24 juin, lui, Laforest, Sebastiani et d’Argenson demandèrent l’agrément de la Chambre, qui leur accorda un congé. Le 25 juin, ils partirent et s’arrêtèrent à Laon. Puis, vo}mgeant jour et nuit, les commissaires se dirigèrent sur Mannheim, arrivèrent à Kaiserslautern, au quartier général de Barclay de Tolly, qui les envoya à Wissembourg. En route, ils se décidèrent à gagner FTaguenau, où se trouvaient les souverains alliés. Ils y arrivèrent le 30 juin, et leur venue causa de la surprise et de l’irritation. On refusa de les recevoir; en vain La Fayette écrivit à l’empereur Alexandre et se présenta chez lui, en simple particulier; il fut éconduit et le souverain lui fit dire par le comte Capo d’Istria que ses engagements avec ses alliés l’empêchaient de le voir à Haguenau, mais que ses sentiments étaient toujours les mêmes. Cependant on consentit à désigner quatre plénipotentiaires pour conférer avec eux : lord Stewart, pour l’Angleterre ; le général Walmoden , pour l’Autriche ; le comte Capo d’Istria, pour la Russie; le général Kenesbeck, pour la Prusse. Les pourparlers n’aboutirent pas,

293; le général Grenier, 204; La Fayette, 142; Flaugergues, 46; Lambrechts, 42. Au second, le général Grenier fut élu par 350 voix.

(1) Les six commissaires étaient les députés La Fayette, La Forest, Horace Sebastiani et d’Argenson, le pair de France Doulcet de Pontécoulant et le conseiller d’Etat Benjamin Constant. Ce dernier remplit les fonctions de secrétaire de la commission.

CONFÉRENCE d’hAGUENAU

les plénipotentiaires étrangers déclarant qu’on ne pouvait traiter de la paix à Haguenau. Au cours des discussions, lord Stewart, qui était le porte-parole de la coalition, dit à La Fayette : « Je dois vous prévenir, Monsieur, qu’il n’y a pas de paix possible avec les puissances alliées, à moins que vous ne nous livriez Bonaparte. » — « Je suis bien étonné, répondit le général, que, pour proposer une telle lâcheté au peuple français, vous vous adressiez de préférence à un prisonnier d’Olmütz. »

Les commissaires du gouvernement provisoire repartirent et furent accueillis, dans leur course à travers les départements de l’Est, par les cris de : Vive la nation! vivent nos députés! Ils rentrèrent à Paris le 5 juillet 1815, accompagnés de deux officiers étrangers, alors qu’on venait de signer la capitulation.

Le soir même, le gouvernement provisoire, les plénipotentiaires d’Haguenau, le général en chef et les ministres tinrent conseil aux Tuileries. La Fayette déclara « qu'il pouvait être nécessaire, dans les circonstances où nous étions, de faire des transactions, mais qu’elles devaient être résolues en commun, n’avoir d’autre but que l’intérêt général, et être telles enfin, qu’on pût toujours en rendre compte à l’Assemblée et au peuple, toute transaction particulière étant une lâcheté et une infamie ». Le 6 juillet, il se rendit à la séance de la Chambre. Il fut nommé, avec Dupont de l’Eure, La Rochefoucauld- Liancourt, le général Sorbier et Laffitte, pour aller porter aux puissances alliées la déclaration de l’Assemblée. Puis, il rendit compte de sa mission :

Vos collègues plénipotentiaires, au nom du peuple français, auprès des puissances alliées, ont rendu compte à la commission exécutive des trois conférences qu’ils ont eues à Haguenau, et dans lesquelles on leur a renouvelé l'assurance que

les cours étrangères n’avaient point la prétention de se mêler de la forme de notre gouvernement. Nous aimons à vous rendre compte, Messieurs, et les officiers étrangers, chargés de nous accompagner, ont pu remarquer eux-mêmes que l'esprit public des départements traversés par nous est conforme aux sentiments manifestés dans votre déclaration d’hier. Ceux de nous qui se trouvent à la séance d’aujourd’hui, regrettant que leur absence ne leur ait pas permis d’y participer, vous prient de recevoir leur adhésion à cette délibération.

Le 7 juillet, la commission exécutive donna sa démission, et Blücher entra dans Paris. Le préfet de police nommé par le gouvernement royal, Decazes, fit fermer les portes du Palais-Bourbon, et, quand, le 8, les députés s’y présentèrent, des sentinelles les empêchèrent d’entrer. La Fayette demanda, à travers les grilles, si c’était un ordre du prince régent d’Angleterre, et dit à haute voix qu’il rentrait chez lui, et qu’il recevrait avec plaisir ses collègues dans sa maison. Un grand nombre de représentants se rendirent rue d’Anjou-Saint-Honoré, et là, ils convinrent avec le général d’aller chez le président Lanjuinais signer une protestation. Le 11, enfermé volontairement chez lui, il exprimait à sa vieille amie la princesse d’Hénin ses sentiments sur la situation :

Nous avons, du moins, mes amis et moi, la consolation de penser que nous n’avons rien négligé pour éviter les malheurs qui fondent sur nous. Je dois ajouter que, si notre Chambre a eu quelques erreurs politiques, ses intentions ont toujours été irréprochables et sa conduite indépendante et noble. Vous pouvez être assurée que cette Assemblée, et la masse immense des populations réunies, après la chute de Napoléon, sous le vieux drapeau tricolore, sont le véritable parti national.

Fort de sa conscience, La Fayette alla attendre, dans sa retraite de La Grange, au milieu des siens, la venue de jours meilleurs et la réalisation d’espérances que les revers de la fortune ne pouvaient déraciner de son cœur.

La Fayette se retire à La Grange. — Lettre à lord Holland (15 décembre 1815 ). — Sévère jugement sur la seconde Restauration. — Portrait de lui par lady Morgan. — Il échoue à une élection de Paris (20 septembre 1817). — Il est nommé député par le département de la Sarthe (2b octobre 1818). — Louis XVI II en est affligé. — Curiosité des Parisiens pour voir le général prêter serment. — Lettre de M>“c de Rémusat. — Séance royale (10 décembre). — Entrevue avec La Revellière-Lépeaux. — Attaques dirigées contre lui par les royalistes (avril 1819). — 11 proteste contre l’annulation de l’élection de Grégoire (6 décembre 1819). — 11 correspond avec le général anglais sir Robert Wilson. — Il proteste contre l’accusation d'avoir voulu émigrera la tête de son armée. — 11 demande la réorganisation de la garde nationale (10 février 1820). — Il réclame le maintien intégral de la Charte et de la loi électorale (2 mars). — 11 parle en faveur de la liberté individuelle (8 mars). — Eloquent discours sur la loi relative aux élections (27 mai). — Dîner américain (4 juillet 1820). — Lettre au président Monroë (20 juillet). — Sympathie pour les patriotes napolitains ( 1 2 février 1821). — Il s’affilie à la Charbonnerie française. — Procès de Sauquaire-Souligné et de Goyet (14 mars). — Magistral discours sur le budget des dépenses (4 juin 1821). — Eloquente critique de la politique gouvernementale. — 11 ne faut pas rendre la Révolution responsable des excès commis. — Eloge de l’enseignement mutuel. — Succès immense de ce discours, violemment attaqué par les royalistes. — Dîner américain (4 juillet). — Article malveillant d’une gazette autrichienne. — Appréciation de la mort de Napoléon (5 juillet). — 11 encourage l’insurrection de la Grèce contre les Turcs. — 11 assiste au procès et à l’acquittement de Béranger (8 décembre 1821). — Programme de la Charbonnerie. — Déclaration de principes de La Fayette. — Complot de Belfort. — Départ de La Grange (23 décembre 1821). — Arrivé près de Lure, La Fayette apprend que tout est découvert et rebrousse chemin (ier janvier 1822). — Il passe quelques jours chez le député Martin de Gray et rentre à La Grange. — 11 attaque avec force la contre-révolution (23 juillet 1822). — Arrestation et procès des quatre sergents de La Rochelle, du général Berton et du lieutenant-colonel Caron. — Protestation contre l'accusation de complicité portée par le procureur généra de la cour de Poitiers (icr août). — Le gouvernement n’ose pas le poursuivre. — Une tentative d’évasion des quatre sergents de La Rochelle, favorisée par La Fayette, échoue. — Recommandation en faveur du professeur Chauvet, proscrit comme complice du général Berton. — Il inspire des craintes au sous-préfet de Coulommiers (16 septembre 1822). — Dîner chez la duchesse de Broglie (26 février 1823). — Il proteste contre le décret d’expulsion de Manuel et empêche les gardes nationaux de toucher à ce député (3 et 4 mars 1823). — Il s'abstient d’assister aux séances. — Il vante la conduite patriotique du sergent Mercier et de ses hommes. — Lettre sur l’abolition de l’esclavage (11 mai 1823). — Indignation de l’exécution du patriote espagnol Riego (23 novembre). — Dissolution de la Chambre des députés (24 décembre 1823). — Il témoigne

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dans le procès de Sauquairc-Souligné et de Mmc Chauvet (7 février 1824).

— 11 échoue aux élections dans l’arrondissement de Meaux (25 février

1824). — 11 projette un voyage aux Etats-Unis.

La Fayette se condamna à la retraite : le nouveau gouvernement ne pouvait lui convenir, et il fallait attendre du temps un remède aux maux dont souffrait la France. De La Grange, il écrivit à lord Holland, le 15 décembre 1815 :

Les principes de 89 avaient armé contre nous le royalisme et l’aristocratie; le despotisme d’un conquérant leur a donné pour auxiliaires les peuples. C’est avec cette force contre nature que Pillnitz et Coblentz ont reparu à nos portes. Il fallait, pour se défendre, ou s’abandonner à un mouvement national qui suppose enthousiasme et confiance, ou s’unir au gouvernement régulier d’un général qui craignait sa nation plus que l’ennemi. La majorité agissante a préféré le second parti; il a été appuyé par tous, sans humeur et sans réserve.

La Fayette portait un sévère jugement sur la seconde Restauration :

Je ne dirai pas avec Charles Fox, dans ses mémoires sur Jacques II, « qu’une restauration est la pire des révolutions, parce qu’elle a les inconvénients d’une révolution de plus, en même temps qu’elle prive les peuples de ce qu’il y avait d’avantageux dans les révolutions précédentes »; mais je dirai qu’une restauration n’a, pas plus que tout autre événement, le pouvoir de réparer nos véritables pertes; que son objet ne doit pas être de satisfaire des intérêts ou des vanités de privilégiés, encore moins des vengeances de partis; qu’elle n’est enfin préférable aux autres combinaisons qu’autant qu’elle offre à tous une plus grande sécurité pour les droits et les avantages dont la nation est en possession ou qu’elle a voulu recouvrer. Si la dynastie actuelle avait offert aux intérêts publics et privés un égal degré de sécurité, elle eût été préférable à toute autre. Malheureusement elle n’a jamais voulu s’associer à la régénération de toutes choses en France;

[l8l6] PORTRAIT DE LA FAYETTE PAR LADY MORGAN 41 I

elle s’est constituée étrangère aux principes, aux succès, à la

politique de ce pays pendant plus de vingt ans . Je le dis

avec sincérité aujourd’hui : malgré la preuve acquise que les personnes royales ne cesseront jamais de me haïr et de vouloir me nuire, je les préférerais encore si je pouvais me persuader qu’elles céderont enfin à l’évidence de leur intérêt, de leur sûreté, et qu’elles voudront autre chose que ce qu’elles font aujourd’hui pour la destruction de ce que j’ai voulu passionnément en me consacrant à la défense des droits et des intérêts de ma patrie, comme du genre humain, pendant toute ma vie.

Ainsi pensait, en l’an de grâce 1815, l’incorrigible champion du parti constitutionnel. Il eût accepté la Restauration, si ce régime avait donné des garanties de liberté à son pays. Comme il s'en fallait de beaucoup que Louis XVIII réalisât ces espérances, La Fayette restait confiné dans son château de La Grange. Il y recevait de fréquentes visites. En 1816, lady Morgan, pendant son voyage en France, fut reçue par le général; elle en a tracé un portrait très curieux :

Pas une ride ne sillonne son front; son air noble, sa taille droite et élevée annonce que son corps a conservé autant de vigueur que l’esprit qui l’anime. La grâce, la force, la dignité sont encore le partage de cet homme extraordinaire; et, quoique engagé depuis plus de quarante ans dans des scènes aussi variées qu’extraordinaires, il ne paraît pas avoir encore atteint son année climatérique. Aussi actif dans sa ferme qu’élégant dans son salon, il est difficile de retrouver dans un des plus habiles agriculteurs et des hommes les plus polis qu’aient produits la France, le guerrier et le législateur, mais on y reconnaît toujours le patriote. Conservant dans toute la perfection tous les talents et toutes les facultés de sa jeunesse, M. de La Fayette n’a rien perdu de la fidélité de sa mémoire, et ses vues atteignent encore à tout ce que les conceptions humaines offrent de plus relevé. Sa conversation brille d’anec-

dotes relatives aux personnages et aux événements les plus remarquables des derniers cinquante ans (i).

La Fayette avait eu jadis les relations les plus étroites avec Bernadette; il conservait une sympathie véritable pour celui qu'il considérait comme « un des hommes les plus séduisants par sa brillante bravoure, ses manières nobles, engageantes, et sa générosité chevaleresque ». Il avait vainement cherché à le voir lors du séjour du prince royal de Suède à Paris, en 1815. Un de ses amis d’Amérique lui ayant demandé une recommandation pour le prince, La Fa}^ette écrivit à son ancien ami, le 27 février 1817 :

J’ai souvent pensé, pendant les fameux Cent-Jours, à ce que nous nous étions promis de faire ensemble pour l’indépendance, la liberté et les couleurs nationales. Mais, depuis que la confiance d’un peuple généreux et libre a porté votre dynastie sur le trône du Nord, je jouis, mon cher prince, de tous les rapports qui m’apprennent combien vous êtes chéris, vous et votre digne fils. Je jouis encore plus de tout ce qui me confirme votre persévérance dans ce que nous disions à notre dernier adieu : « C’est que, pour de vrais amis de la liberté, les diverses situations de la vie ne sont que des moyens d’en remplir le principal but en servant la cause du genre humain (2) ».

Le 20 septembre 1817, La Fayette fut porté par les Parisiens comme candidat à la Chambre des députés, mais il n’obtint que 2,672 suffrages sur 7,378 votants. En 1818, les départements de la Seine et de Seine-et- Marne songèrent à lui offrir un siège; mais, sur l’initiative du publiciste Charles Go}7et (3), celui de la

(1) Cf. Lady Morgan, la France; Paris, 1817, in-8, t. 11, p. 251 à 272.

(2) Cf. dans les Mémoires , à l’appendice du dernier volume, le morceau intitulé : Sur le général Bernadotte.

(5) Charles Goyet publia de nombreuses brochures à cette occasion;

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