LA FAYETTE CÉLÉBRÉ AU THEATRE
le public applaudit à outrance (i). Le continuateur de Bachaumont nous apprend que cet hommage causa un vif dépit au duc de Chartres, qui chercha à discréditer la pièce (2). Ainsi, à vingt-deux ans, La Fayette était célèbre dans les Deux Mondes et jouissait de cette gloire qu’il avait si avidement poursuivie et si heureusement conquise (3).
Le nouveau mestre de camp n’oublia pas, au milieu de cette ivresse, la cause et les intérêts de ses amis les Américains. Il mit à profit son crédit et sa popularité. Avec son activité coutumière il allait de Versailles, où il conférait avec les ministres, à Passy, où il conversait avec Franklin. Il entassait les projets et les plans. Voyant que le gouvernement français ne voulait pas s’engager dans une expédition au Canada, il proposa de confier au
(1) Voici cette tirade débitée par la marquise de Sernette à Damis, son amoureux :
Voyez ce courtisan à peu près de votre âge,
Il renonce aux douceurs d’un récent mariage,
Aux charmes de la Cour, aux plaisirs de Paris;
La gloire seule échauffe, embrase ses esprits.
Il vole la chercher sur un autre hémisphère Et, croyant son pays menacé de la guerre,
C’est le patriotisme et le plus pur honneur Qui rendent à son prince un brave serviteur.
Dans l’édition du Théâtre de M. Roelion de Chabannes, Paris, Ve Duchesne, 1786, t. I, p. jii, ces vers se trouvent en note avec cette mention : «Vers supprimés dans cette édition, parce que l’à-propos ne subsiste plus: ils faisaient allusion dans la nouveauté à la conduite de M. le marquis de, La F..., que la soif de la gloire avait conduit en Amérique, au premier coup de canon que les Etats-Unis avaient tiré contre l’Angleterre. »
(2) Cf. les Mémoires secrets, aux dates des 22 avril et 14 mai 1779. A cette dernière date on lit l’information suivante : « Le marquis de La Fayette est venu remercier M. Rochon de la tirade à sa gloire; c’est la première fois qu'un vivant se trouve loué en comédie. Le duc de Chartres est furieux et a fait tout ce qu’il a pu pour discréditer la pièce. »
(5) On lit dans les Mémoires du duc de Croy, publiés par la Revue rétrospective, 1896, p. 540 : « Le 5 mai (1779) je passai la soirée chez M. de Lugeac, où soupait M. de La Fayette. Il n’avait que vingt-deux ans et étai d’une jolie figure. Il s’était conduit en héros en Amérique. »
fameux corsaire Paul Jones deux vaisseaux, qui, naviguant sous pavillon américain et portant une petite armée commandée par lui, La Fayette, irait ravager et rançonner les ports anglais au profit des Américains. Le ict avril 1779, il écrivit à Vergennes sur ce sujet (1). Le 26 avril, il suggéra au même ministre l’idée de faire prêter par le roi de Suède aux Etats-Unis quatre vaisseaux pourvus de la moitié de leur équipage, avec garantie de la France pour le prix du loj^er.
Enfin La Fayette fit adopter par le comte de Vergennes le projet d’une descente en Angleterre. Il devait être chargé du soulèvement de l’Irlande. Le 23 mai 1779, il écrivit de Paris au ministre qu’il avait trouvé un Américain nommé Bancroft pour préparer la révolution dans cette île (2). Il partit pour Saintes, où se trouvait son régiment; mais, par suite d’un arrangement du comte de Vaux, il demeura à Saint-Jean-d’Angely. C’est ce qu’il expliqua, le ierjuin 1779, à Vergennes, par sa lettre datée de cette dernière ville (3). Il écrivit de nouveau, le 3, au ministre pour lui dire qu’il comptait sur la volonté où on était de l’employer.
Pour parler franchement, s’il est une situation au monde où je puisse n’être pas inutile à ma patrie, c’est, ou en com-
(1) Le 26 mai 1779, Benjamin Franklin écrivit au Comité des affaires étrangères : « Le marquis de La Fayette devait partir avec le capitaine Jones et emmener quelques troupes de terre ; mais j’apprends que le marquis ne partira pas et que le plan est un peu changé. » (Cf. Correspondance de B. Franklin, éd. Laboulaye, 11, 82.)
(2) Arch. des affaires étrangères, Etats-Unis, suppléments, t. I, n° 172 bis. (Cf. H. Doniol, t. IV, p. 288.) Le même jour La Fayette demandait que si trois Américains et un Français, Erskine, négociant à Boston, le colonel Stuard, le lieutenant-colonel Nevil, son aide de camp, et le chevalier de La Colombe, débarquaient en France, on les priât de le rejoindre à Saintes.
(?) Arch. des Affaires étrangères, Etats-Unis, t. VIII, n° 88. (Cf. H. Doniol, t. IV, p. 289.)
DEMANDE d’üN SERVICE ACTIF
mandant une avant-garde de grenadiers et chasseurs ou en ayant un corps séparé de la même composition qui puisse faire essayer le peu de talents dont la confiance des troupes a semblé me flatter (i).
Le io, il insista de nouveau auprès de Vergennes, dans une lettre qu’il faut citer, car elle dévoile l’état d’âme de La Fayette à cette époque :
Tout retentit, Monsieur le Comte, du bruit d’une expédition, et moi, qui peut-être en savais plus que bien des gens qui faisaient semblant d’être dans le secret, je vois mes conjectures à peu près justifiées. Mais point de rappel encore. Comme je compte un peu sur mon étoile, et que d’ailleurs je prends toujours les choses du bon côté, ce silence me prouve que tout n’est pas encore prêt. Cependant, Monsieur le Comte, ma franchise se trouverait en défaut, si je n’avouais pas que mon sang bouillonne un peu dans mes veines. Mon imagination s’avance souvent en pays ennemi à la tête d’une avant-garde ou corps séparé de grenadiers, dragons et chasseurs. Vous me trouverez peut-être bien ardent, mais, puisque vous voulez bien être mon ami, songez que j’aime avec passion le métier de la guerre, que je me crois particulièrement né pour jouer ce jeu-là, que j’ai été gâté pendant deux ans par l’habitude d’avoir des grands commandements et d’obtenir une grande confiance; songez que j’ai besoin de justifier les bontés dont ma patrie m’a comblé; songez que je l’adore cette patrie, et que l’idée de voir l’Angleterre humiliée, écrasée, me fait tressaillir de joie; songez que je suis particulièrement honoré de l’intérêt de mes concitoyens et de la haine de nos ennemis; après tout cela, Monsieur le Comte (que je ne vous dirais pas comme ministre du roi), jugez si je dois être impatient de savoir si je suis destiné à arriver le premier sur cette côte et à planter le premier drapeau français au milieu de cette insolente nation (2).
(1) Arch. des Affaires étrangères, Etats-Unis, t. VIII, n° 96. ^Cf. H. Doniol, t. IV, p. 290.)
(2) Arch. des Affaires étrangères, Etats-Unis, suppléments, t. I, n° 182 bis. (Cf. H. Doniol, t. IV, p. 291.)
Le 12 juin, La Fayette écrivit au président du Congrès américain et à Washington. Au premier il exprimait le désir de se retrouver bientôt « au milieu de cette libre et libérale nation, dont l’affection et la confiance me sont si honorables, pour combattre de nouveau avec ces frères d’armes à qui je dois tant. » Puis il ajoutait :
Les intérêts de l’Amérique, je les regarderai toujours comme ma principale affaire, tant que je serai en Europe... L’Angleterre fait à présent ses derniers efforts et j’espère qu’un grand coup, avant qu’il soit longtemps, fera tomber cette grandeur soufflée, cette puissance fantastique, et montrera les étroites limites de sa force réelle.
A Washington il renouvelait l’assurance de sa respectueuse tendresse.
Notre ministère est assez lent dans ses opérations et il a grande propension à la paix, pourvu qu’elle soit honorable. L’Amérique doit donc se montrer très vive pour la guerre, jusqu’à ce que ces conditions honorables soient obtenues. L’indépendance est un point certain, indubitable; mais je la voudrais reconnue avec des conditions avantageuses. Tout ceci entre nous, mon général; car, pour ce qui regarde la bonne volonté du roi, des ministres, du public à l’égard des Américains, je suis, comme citoyen des États-Unis, pleinement satisfait, et j’ai la certitude que l’amitié des deux nations sera établie de manière à durer à jamais.
Le lendemain 13 juin, La Fayette reçut l'avis de sa nomination d’aide-major général des logis dans l’armée que le comte de Vaux devait rassembler au Havre, à Saint-Malo et aux environs, pour l’expédition contre l’Angleterre, et l’ordre de se rendre immédiatement à Versailles (1). Il quitta aussitôt Saint-Jean-d’Angely. A
(ij La nomination de La Fayette comme aide-major général des logis en Bretagne et en Normandie date du Ier juin 1779. (Cf. Archives adminis-