ÉLOGE DE LA RÉVOLUTION
Le 4 juin 1821, la Chambre des députés discuta le budget des dépenses. La Fayette monta à la tribune et, dans un long et éloquent discours, critiqua la politique gouvernementale. En vain les royalistes couvraient sa voix, en vain le président le rappelait à la question ; le vieux libéral, calme au milieu de cette tempête, continuait sa vigoureuse satire, soutenu par les applaudissements de ses amis. L’Assemblée toute entière se sentait remuée quand La Fayette s’écriait :
Cependant l’Europe, appelée par nous à la liberté, il y a plus de trente mois, arrêtée depuis, il faut le dire hautement, par le spectacle de nos excès et par l’abus de nos victoires, a repris et conservera, malgré des malheurs récents, ce grand mouvement de civilisation à la tête duquel notre place française est marquée, et où tous les yeux des peuples déjà libres ou aspirant à le devenir ne devraient pas nous chercher en vain.
Il attestait que le titre le plus honorable de Napoléon était celui de soldat de la Révolution.
En effet, Messieurs, les attentats, les malheurs que nous exécrons, que nous déplorons tous, ne sont pas plus la Révolution que la Saint-Barthélemy n’était une religion, et que vous n’appellerez monarchiques les dix-huit mille assassinats judidiciaires du duc d’Albe. La Révolution, vous le savez bien, c’est la victoire du droit sur le privilège; la Révolution, c’est l’émancipation et le développement des facultés humaines, c’est la restauration des peuples; et cela est si vrai, que les amis de la liberté ont toujours été et sont encore haïs par les adversaires de la Révolution, en proportion des efforts qu’ils ont faits pour empêcher qu’elle ne fût souillée par des crimes et défigurée par des excès.
La gauche acclama ces hères revendications d'un des promoteurs de la Révolution française. Elle l’applaudit
encore, quand il prit en main 3a cause de l’enseignement mutuel :
L’enseignement mutuel est, depuis l’invention de l’imprimerie, le plus grand pas qui ait été fait pour la propagation d’une instruction prompte, facile et populaire. C’est par cette instruction générale que toutes les facultés, toutes les industries d’un pays seront développées et éclairées, les préjugés appréciés, les droits reconnus; que la liberté et l’égalité seront comprises et, par conséquent, mieux garanties des excès qui les font méconnaître.
Ce magistral discours, où La Fayette dénonçait avec tant d’autorité les progrès de la contre-révolution, le mettait sans conteste à la tête du parti libéral. La gauche en réclama l'impression, par la bouche de Benjamin Constant; mais, le ministre des affaires étrangères ayant déclaré que le discours était « des plus injurieux pour les puissances étrangères », la majorité repoussa la proposition. La Fayette fit imprimer ce manifeste , comme l’appelaient- les royalistes, à quinze cents exemplaires, qui ne suffirent pas aux demandes (1). Dans les salons, on en commentait les termes ; la princesse d’Hénin, malgré sa vieille affection, blâmait son ami, mais Royer- Collard l’approuvait. « L’aristocratie, écrivait La Fayette, le 12 juin 1821, est furieuse comme les femmes qui ont quelque raison de se mettre en colère contre le peintre. »
Le 4 juillet 1821, La Fayette assista au dîner américain et y reçut « plus de marques d’amitié que jamais ». Le 5, il plaisantait sur les politesses que lui avait décochées Y Observateur autrichien , dans un article attribué au publiciste officiel de la Sainte- Alliance, le baron de Gentz, et que les feuilles royalistes, telles que
(1) Cf. Bibliothèque nationale, Let22qo.